L AIGRETTE
U Aigrette comédie de M. Dario Nicodemi.
Il faudrait tenir pour heureux le succès de V Aigrette, aussi mal construite et rédigée que possible, s'il pouvait servir à ruiner cette idée fausse qu'un auteur ne doit pas écrire de pièces pour une actrice ou pour un acteur. Car, justement, rien n'est supportable dans l'Aigrette que les parties de dialogue dont M"^ Réjane fut l'évidente destinataire ou inspiratrice. On oublie trop, vraiment, en condamnant ensemble tous les ouvrages écrits à l'intention d'une comédienne, que Racine fit des tragédies pour la Champmeslé! Pour cette seule raison fera-t-on alors la petite bouche sur Phèdre, sur Baja~et ? Seulement, c'était Racine, seulement, c'était la Champmeslé. Dans l'Aigrette, l'insuffisance vient de l'auteur; mais la pensée de son interprète l'a plutôt soutenu et servi.
Qu'est-ce qui, en effet, appartient indiscutablement à M. Niccodemi et sort de son fonds ? C'est cette idée d'une mère qui vend son fils pour l'empêcher de déchoir. C'est l'invraisemblance de cette comtesse de Saint- Servan qui, pour rétablir sa maison, dévore un million en trois ans, à partir du jour que la femme de l'agent de change Leblanc devint la maîtresse de son fils. C'est l'aveuglement de ce fils et son incroyable veulerie, puis sa métamorphose du dernier acte.
Ce qui appartient encore à M. Dario Niccodemi, c'est la gaucherie avec laquelle, en dépit d'un fracas de gros
mots et de brutalités vaines, il tente d'éluder les difficultés que son impéritie suscite. Un exemple : au second acte, le financier Leblanc réussit à jeter le doute dans l'esprit de sa femme, en lui suggérant que le fils n'a pu ignorer les marchandages de la mère : le subit changement de vie des Saint-Servan, grâce à d'impures richesses, a trop exactement coïncidé avec l'élection de Suzanne Leblanc comme maîtresse du fils, pour ne pas éveiller les soupçons de celui-ci.
C'est le plus fort argument du mari auprès de sa femme. Survient le jeune homme qui, sous l'accusation de complicité dans l'ignoble pacte, s'indigne et se débat avec une sincérité qui crie l'innocence. « Que croire? demande Suzanne. — Que sais-je à présent? répond son mari. » Et le rideau tombe. Le jeune homme a-t-il vraiment ignoré ? Et comment a-t-il pu ignorer ? C'est à cette double interrogation que l'intérêt demeure suspendu à la fin du second acte. Mais la question étant insoluble, M. Niccodemi ne la résout pas ; et le troisième acte déçoit notre curiosité et se retourne ailleurs. Pourquoi donc avoir tellement souligné l'invraisemblance de la fable elle-même ?
Simplement pour la raison que l'auteur avait besoin au second acte des irritantes questions du financier pour exaspérer les nerfs de la malheureuse Suzanne et qu'il a traité la longue scène d'explications entre la femme et le mari, pour elle-même et à part, sans trop s'occuper de la suite. Cette scène forme un assez bon morceau mais détaché de l'action, comme aussi bien la scène du dernier acte, où Suzanne réussit, à force d'ingéniosité amoureuse, à rendre à son amant le goût de la vie et du combat.
Or, ces scènes, qui prennent pour elles tous les applaudissements, furent, de toute évidence, écrites pour M"" Réjane. Et comme l'auteur tenait la plume pour une