‹ La forêt des CippesChapitre 34 sur 181 · LE CŒUR DISPOSE · texte numérisé non relu

LE CŒUR DISPOSE

beaucoup de pièces pour absoudre la convoitise du bien d'autrui.

Quand Robert Levaltier pense s'être justifié par l'aveu de son calcul, auquel il mêle fâcheusement la confession de son amour, il reste à Hélène à répondre, mais quoi? C'est une si riche héritière qu'elle professe sur le mariage cette opinion que seule une fortune égale à la sienne lui offrirait des garanties d'une sincère union. La déclaration de Robert, à supposer qu'Hélène se fût déjà intéressée pour ce garçon, devrait donc la désenchanter. Au contraire, la voilà qui soutient contre son père le parti de Levaltier et insiste pour l'ajournement de son départ, puis, à l'instant des adieux, elle tombe dans ses bras. Nous nous doutions bien, à vrai dire, que cela finirait ainsi ; mais, jusqu'à la dernière minute, la vraisemblance n'a pas cessé de réclamer un dénouement contraire.

Sans doute, est-ce pour troubler toute notion de vraisemblance que, par un subit changement de ton, M. Francis de Croisset tombe de la comédie légère dans la farce bouffonne. Ce père, dont tout le monde joue comme d'un pantin, permet à Hélène de quitter tout sérieux et de brouiller les cartes fort à propos pour nous les jeter au nez. Le moyen encore de ne pas remarquer l'air empêtré de M. Francis de Croisset dans son intrigue, au point que, pour la dénouer, il doit user d'artifices tels que conversations surprises et inter'ventions du deus ex machina en la personne du sculpteur Faloize, l'insupportable raisonneur de la pièce ? Enfin, si d'heureuses idées de scènes, encore qu'un peu géométriques, et une moisson de mots d'auteur pouvaient soutenir une pièce, nous conseillerions à M. Francis de Croisset de retrancher tout de suite les airs de sensiblerie qui surchargent son ouvrage, comme un fard qui s'écaille ; mais il est clair que c'est là-dessus que se fondent ses espoirs de succès : et il n'y a qu'à lui en laisser courir la chance.

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Le Cœur dispose est remarquablement joué par M"' Yvonne de Bray et par MM. André Brûlé, André Dubosc et toute l'excellente troupe du théâtre de l'Athénée.

Mars

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE

Bel-Ami Adaptation de M. Nozière.

M. Nozière a lui-même expliqué la méthode de son adaptation : il s'agissait moins de construire une pièce avec les éléments dramatiques qui peuvent se rencontrer dans le roman de Maupassant que d'ordonner à plusieurs reprises un défilé général de tous les personnages du livre, réunis sous quelque vague prétexte dans des circonstances empruntées au roman. Par exemple, on se rappelle que le journaliste poitrinaire Forestier meurt à Cannes entre sa femme Madeleine et Bel-Ami qui ne tardera pas d'ailleurs à épouser cette énigmatique personne. Je ne sais pourquoi M. Nozière a cru devoir retenir cet épisode funèbre; mais je vois bien qu'il en a pris occasion pour opérer un rassemblement général de tous ses personnages autour du chevet du moribond. Or, ce système manque singulièrement d'intérêt : pour aborder un semblant d'action, il faut attendre les préludes du mariage de Bel- Ami avec la fille du richissime juif Walter, c'est-à-dire le début de la seconde moitié du scénario ; jusque-là, cette succession de courts tableaux où passent des personnages dont nous ne savons presque rien, ressemble à un défilé de figures de cire.

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M. Nozière allèguera-t-il son respect de l'œuvre de Maupassant, dont il aurait tenu à .conserver tous les acteurs et événements principaux? Mais les admirateurs du livre se plaignent justement des adultérations graves qu'il lui aurait fait subir. Il est certain que le « Bel- Ami » du Vaudeville n'est pas tout à fait celui de Maupassant. A ses débuts au moins, le héros du roman figure l'homme au-devant de qui la fortune s'élance, le beau garçon favorisé, gâté, corrompu par le sort insolent, et qui traduit à la fin seulement en système une expérience déjà assez longue de réussite aussi involontaire que scandaleuse. Il y a deux temps bien distincts dans l'ascension de Georges Duroy : d'abord la chance le sert, puis, mieux instruit et mis en goût, il en assume lui-même la direction et se pousse rudement. M. Nozière ne s'est pas cru tenu à cette distinction, et, dès le premier tableau, qui nous introduit au promenoir des Folies-Bergères, nous devons partager le sentiment de cette fille qui accuse Bel -Ami de donner l'urticaire. Pour quelque raison que ce soit, M. Nozière a donc trahi son modèle. Un exemple. Au quatrième tableau, Bel-Ami a épousé Madeleine Forestier, dont la collaboration est utile à sa carrière de journaliste ; le ménage n'est au juste qu'une association, parfois orageuse, et le souvenir du premier mari semble hanter et agacer son successeur. Mais Madeleine vient d'hériter un million de son ancien protecteur et amant, le comte de Vaudrec : l'autorisation de son mari lui est indispensable pour accepter ce legs et Georges Duroy, dit Bel-Ami, la lui refuse jusqu'à ce qu'elle se dépouille en sa faveur de la moitié de la somme. Instantanément, son humeur change : nous le voyons devenir le plus tendre des époux. Il paraît donc que ses précédentes duretés envers Madeleine étaient un chantage. Or, dans le livre, les jalousies rétrospectives de Georges étaient sincères et

BEL-AMI lOJ

lui faisaient honneur : elles étaient même destinées à embellir son portrait pendant la première période, celle de l'apprentissage. Au contraire, la revendication de la moitié de l'héritage, comme aussi bien la séduction de M™* Walter, se plaçaient à Tépoque où Georges Duroy ayant abdiqué toute jalousie, comme aussi tout sentiment spontané et bon, ne poursuivait plus que l'exploitation méthodique du monde qui l'avait perverti. Et, dans cette seconde phase, Maupassant ne craignait pas de lui prêter une brutalité cynique qui lui conservait tout de même le caractère mâle. Mais M. Nozière, pour confondre les deux stades, a noirci les commencements de Bel-Ami et adouci, énervé son énergie finale, de sorte que toute l'histoire se trouve comme noyée dans je ne sais quelle teinte louche de veulerie nonchalante et canaille. Dans le roman, c'est lui qui réclamait les cinq cent mille francs à Madeleine, c'est lui qui, le premier, parlait de mariage à la fille de son patron Walter : enfin, il menait la partie. Dans la pièce, l'initiative vient des femmes, et Bel-Ami ne semble plus qu'une fille dégoûtante.

Pourquoi de si forts changements, lorsqu'on affecte de la servilité envers le texte ? Faudrait-il supposer à M. Nozière l'intention de punir son auteur de certains jugements sur le juif Walter ? D'après Maupassant, c'est, en effet, la vue des scandaleuses rapines de cet Hébreu qui allume ensemble le feu de l'indignation et le désir des gains énormes et suspects au cœur de Bel- Ami. Et la sédution de la fille ne constituait à ses yeux qu'une revanche sur le père qui avait voulu le berner. M. Nozière a préféré reléguer dans l'ombre tout ce qui constituait la justification morale du personnage. Alors que parle-t-il de fidélité scrupuleuse et n'eût-il pas été plus court de bâtir un drame avec le principal épisode du roman, sauf à élaguer tout l'accessoire, en montrant

Bel- Ami à l'œuvre dans la plus typique de ses opérations ? Car tout roman contient un sujet de pièce, et l'opinion contraire est la plus grave des erreurs. Mais il faut savoir le découvrir.

De l'interprétation de tout premier ordre, digne en tout point de l'excellent théâtre du Vaudeville, il convient de tirer hors de pair M' ^ Gabrielle Dorziat, qui a trouvé l'un de ses meilleurs rôles dans celui de l'inquiéquiétante Madeleine Forestier.

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