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LE MENAGE DE MOLIERE III

tendre amitié, étendant à l'homme les chaleureux sentiments que l'auteur d'abord avait fait naître, ne se fût, d'un mouvement spontané et généreux, intéressé à ses malheurs privés comme pour regretter simplement qu'ils eussent frappé un ami cher.

C'est ce sentiment très pur de sympathie rétrospective qui anime les cinq actes abondants et mouvementés du Ménage de Molière. Et j'avertis tout de suite, de peur qu'on ne s'aille aviser de découvrir encore l'Amérique, que telles étant les dispositions affectives de l'auteur, c'est Molière homme privé, c'est Molière mari et ce MoUère seul que M. Maurice Donnay a voulu porter au théâtre. Ce dessein a des lacunes qui sautent aux yeux; on peut lui reprocher d'assombrir de parti pris l'existence de Molière ou plutôt de n'en montrer que les plus noirs côtés. J'imagine que même mordu de la jalousie, bien loin que cette inquiétude tarît sa veine, le travail d'écrire délivrait plutôt le poète de ses tourments, qu'au demeurant il dut trouver dans la société d'hommes de lettres qui s'appelaient Racine, Corneille, Boileau, La Fontaine, Chapelle, des divertissements contre quoi l'importune image d'Armande était sans force, et qu'enfin les encouragements et les récompenses royales satisfaisaient en lui un désir de gloire dont l'aiguillon pouvait bien être aussi vif que celui de la jalousie. Or, c'est tout cela qui est absent du tableau de M. Maurice Donnay, •et c'est aussi tout cela qui imprima de la grandeur à la vie de Molière ; c'est donc un Molière assujetti à des ■démons inférieurs et presque vils qu'il a dépeint. Mais, je répète que, seule, la sollicitude de l'ami et du cadet pouvait lui faire prendre une part si grande aux moindres disgrâces de son héros. M. Donnay a voulu écrire la comédie de l'amour dédaigné et trahi ; il l'a fait avec cette délicate compassion pour l'humanité souffrante, •qui, depuis Amants, et en dépit d'une apparente gaieté et

d'un rire d'habitude, fait le fond de presque tous ses ouvrages.

Donc, Molière aime Armande Béjart. Et celle-ci feint de répondre à son amour, peut-être parce que le grand homme lui impose, peut-être parce que la comédienne escompte les beaux rôles promis à la femme du directeur-auteur. Madeleine Béjart, mère d'Armande, tente de traverser leur projet; mais, quand Molière peut-être attendrait l'éclat de la jalousie au souvenir de leurs anciennes amours, il paraît que c'est la rivalité de la comédienne, encore, qui anime Madeleine contre Armande.

De tels augures n'ont pas porté bonheur au ménage de Molière. Dès le second acte, Armande, enivrée de sa jeune gloire de comédienne, écoute trop curieusement les déclarations d'un marquis qui n'aura pas à livrer de grands combats pour réduire la place. Molière surprend le colloque, et voilà le poison entré en lui. Le ménage va de mal en pis. Pour donner alors du supplice de son héros une sorte de figuration symbolique, M. Maurice Donnay a rempli presque tout un acte des allées et venues de Molière, de la table où sont épars les feuillets du Misanthrope à la fenêtre par où il guette le retour d'Armande en galante excursion. La périlleuse gageure de ne point faire sourire ni soupirer durant tout cet acte sans action, M. Maurice Donnay en est pourtant sorti vainqueur, et c'est un assez joli tour de force, très élégant, discret et ému. Entre temps, voici la De Brie, fidèle et complaisante amie de Molière, qui lui vient offrir des consolations ; le poète est un instant tenté de rafraîchir sa fièvre à cette tendresse; mais un mot de trop l'avertit, hélas! que tant de marques d'intérêt s'adressent, encore une fois, bien moins à l'homme qu'à l'auteur qui distribue les rôles. Puis le temps marche

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