‹ La forêt des CippesChapitre 48 sur 181 · AGNÈS, DAME GALANTE · texte numérisé non relu

AGNÈS, DAME GALANTE

commerce de son mari, elle se réfugie le jour même de ses noces, sous la protection du roi. Celui-ci, qui est au juste un utile fantoche d'opérette, soustrait donc la jeune personne aux persécutions d'un mari qu'il tient pour déchu de ses droits par le fait d'avoir voulu abuser de ses richesses et de sa force. Car tel est à peu près le point, si l'on peut dire, qui divise les époux. Agnès, qui, volontiers, se donne auprès du roi les airs et les plaisirs d'une fille émancipée, reconnaît, à la longue et grâce à une curiosité malaisément fatigable, l'insipidité de tous les hommes brillants de cette Cour, dont le prestige autrefois éblouit ses rêves de jeune fille; son dernier espoir d'enchantement, qu'elle avait placé, à fonds perdu et sur la foi d'une mensongère renommée, en un certain monsieur de Bridoré, est, après tant d'autres, encore une fois déçu. Et c'est l'instant choisi par le roi galant pour ménager entre Agnès et son mari Féron une conversation décisive. Féron, qui exerce la profession de juge, est éloquent; d'autre part, Agnès est revenue de bien des préventions; ainsi l'expérience achetée aux dépens de ses illusions contribue, autant que les intarissables arguments de son mari, à la convaincre que pour le bonheur domestique la forme du mari compte bien moins que le fond.

Telle est, en dernière analyse, la donnée de cette pièce qui n'a que le tort de chercher le succès par le scandale : car j'ai omis tous les mots non seulement scabreux, non seulement licencieux, non seulement gaillards, mais même graveleux qui abondent dans cette pièce. MM. Henri Cain et Louis Payen se sont montrés prodigues de propos de fumoir après dîner ; ignorent-ils donc qu'au théâtre, comme partout en public, le libertin même, et l'hypocrite à plus forte raison, exigent du respect ? De là cette gêne qui refroidit ici le spectateur et détruit son plaisir. On me dira, il est vrai, qu'elle

ne détruit pas grand'chose, car le plaisir même qu'un cynique pourrait prendre à cette pièce, paraît bien devoir être modéré; il manque à la farce de MM. Gain et Payen je ne sais quelle joie, allégresse ou légèreté vive qui soulève, par exemple, Rabelais ou Voltaire.

Pour éviter cependant, de leur part, tout reproche de partialité je signalerai l'invention dont je les suppose le plus enorgueillis. Les auteurs se sont avisés que dans certaines pièces (et pour la leur, c'est le cas), l'entr'acte pouvait avoir autant d'importance que l'acte, et, autant que lui, le droit d'être représenté : entre leur troisième et leur quatrième acte, ils n'ont pas voulu que le rideau tombât et, pendant un demi-quart de tour d'horloge, ils ont laissé leur public, devant une scène enténébrée et déserte, en proie à ses supputations : je dois dire que ce procédé muet, si Ton me passe cette impropriété, s'il n'avance pas beaucoup la peinture des sentiments, aide à comprendre la suite de l'action, outre qu'il invite le public à jouer lui-même une comédie qui peut bien l'emporter sur celle des deux auteurs.

M™* Cora Laparcerie a fait, une fois encore, admirer dans le rôle d'Agnès la franchise de son sourire et le timbre de sa voix chaude.

Avril

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE

Miocbc

de M. Pierre Bertok.

On naît esclave

de MM. Tristan Bernard & Jean Schlumberger.

Il paraît que le sujet de Mioche est une histoire vraie. Un fait divers, dont le récit lui fut rapporté par un témoin, aurait fourni à M. Pierre Berton d'abord la matière d'une nouvelle, puis de la pièce que le théâtre du Vaudeville vient de représenter, au miheu, je dois le dire, d'une certaine hostilité du public. De vrai, si l'auteur ne l'eût pas fait savoir, on eût pu s'en douter : à la'manière à la fois confite et comme absente dont il a traité l'ouvrage, il est sensible que l'anecdote lui a paru, en elle-même, si pleine de sens et si chargée d'émotion que son rôle devait se borner à dérouler le moins éloquemment possible des tableaux aussi impersonnels qu'une bande cinématographique.

A bord du paquebot anglais le Nepawl, qui fait le service des Indes, quelques Anglais, officiers, banquiers, savants ou chasseurs de la jungle, commentent interminablement leur ennui, lorsque, à l'escale de Singapour,

126 CHRONiaUE DE LA SCÈNE EN I912

la monotonie de la traversée est rompue par l'irruption d'une petite actrice française, surnommée « Mioche », qui, après une tournée en Extrême-Orient, regagne les hauteurs natales de la Butte. La nouvelle venue est naturellement fêtée par tous ces hommes ; elle-même se sent charmée d'avoir des compagnons parlant français, et bientôt s'établit entre eux une franche camaraderie ; même le jeune lord Seagrave, duc d'Ormund, est tout de suite distingué par Mioche; enfin tout semble donner l'impression que la sympathie aura tôt fait de fondre entre elles ces âmes disparates.

Le second acte nous montre notre erreur. Tous ces êtres, même une fois mêlés à une tragédie lamentable, demeureront étrangers, fermés, impénétrables les uns aux autres. Les gais compagnons qui avaient fait accueil à Mioche n'aimaient en elle qu'une associée de leurs plaisirs : elle donnait du goût à leurs fastidieuses parties de poker ; or. Mioche est tombée malade ; le médecin du bord annonce que la malheureuse phtisique a encore pour deux jours de vie ; et moribonde, elle intéresse ces jeunes gens beaucoup moins qu'elle ne faisait valide, c'est-à-dire proie possible. Mioche éprouve maintenant pour le duc d'Ormund un sentiment maladif; mais le jeune lord n'a en tête qu'une fiancée lointaine ; il cède sa cabine à Mioche, qui interprète cette attention comme une marque d'amour; mais lui ne pense qu'à remplir son devoir de gentilhomme ; il vient la visiter souvent, et elle le croit guidé par la tendresse; mais l'Anglais, qui est bon chrétien, presque mystique, ne songe qu'au salut de cette âme en perdition, abandonnée même par le pasteur du bord. Ainsi se noue et se resserre le malentendu, l'inintelligence et, malgré l'amour de Mioche, l'indifférence radicale de ces deux êtres, mal préparés à leur rencontre. Mioche repousse d'abord, pleine de rancune, les pieuses exhortations du jeune

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