‹ La forêt des CippesChapitre 49 sur 181 · MIOCHE · texte numérisé non relu

MIOCHE

lord qui veut, à tout prix, assister la mourante des secours et consolations de la religion ; c'est qu'elle ne le savait pas croyant ; mieux avertie des sentiments piétistes de l'Anglais, elle se repent de ses blasphèmes comme d'une erreur de conduite amoureuse, et écoute une nouvelle leçon du lord dans une espèce d'extase ; puis, tandis qu'il lui lit dans sa Bible la résurrection de Lazare, elle meurt en prononçant cette unique parole qui résume et scelle le douloureux quiproquo : // m'aime!

Nous nous retrouvons ensuite sur le pont du Nepawl ; le petit cercueil de xMioche, dite Rose Darcy, est là, recouvert du drapeau tricolore. Ses partenaires de poker sont tous venus saluer sa dépouille; le capitaine du navire dit à la disparue l'adieu de l'équipage, et lord Seagrave lit les prières pour les morts. Puis le cercueil jeté à la mer roule dans les abîmes où Mioche ne se trouvera pas plus exilée, vraiment, qu'elle ne le fut en ce monde. Quand le peu d'écume qui, pour deux secondes, marqua sa tombe, s'est dissipé, le jeune lord, se retournant vers ses compagnons, les invite à reprendre la partie de poker interrompue ; et c'est à peine s'il restera de Mioche un souvenir.

Tel est ce drame sombre et froid, qui ne vise qu'à représenter le tableau de la vie. Il est tout imprégné de tristesse, et l'on n'y sent nulle part la pitié ; il est désespéré, et partout il manque de chaleur; il est sec et cependant il n'a pas de nerf ni d'âpreté. Il respire je ne sais quel lâche abandon ou renoncement devant le Destin ; il exerce comme une influence émolliente, dissolvante; et c'est, je crois, qu'il omet, dans cette peinture volontairement terne des douleurs et de la solitude humaines, cet indispensable élément d'intérêt dramatique, la courageuse résistance de l'homme aux pressions de la fatalité. Une œuvre même pénétrée du plus noir pessimisme peut renfermer de hautes vertus d'excitation.

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à condition d'opposer à l'universelle calamité, le front, le muscle ou le crachat de l'homme qui ne se rend pas. Les malheurs de la petite Mioche ne dépassent pas, après tout, l'humaine mesure : elle meurt jeune, mais meurton jamais de bon cœur ? Son ambition était de se faire applaudir sur le boulevard ; ses sentiments se bornaient à désirer la séquestration, pour quelques veilles, d'un jeune lord séduisant. Ce cœur trop charnel et, en définitive, si faiblement passionné, était une trop belle cible pour la lâcheté du sort; aussi ne fut-il pas épargné. — Et puis après ? demanderons-nous donc, avant de nous rasseoir comme les autres à la table de jeu.

Cette pièce, qui est bien éloignée de manquer de valeur littéraire, est donc assez dénuée d'intérêt dramatique. Comme le dernier tableau, qui fait assister à l'engloutissement du cercueil de Mioche, avait soulevé des murmures au cours d'une répétition privée, M. Porel, directeur du Vaudeville, en décida la suppression pour les représentations publiques. Mais l'auteur obtint in extremis un référé ordonnant que l'œuvre fut jouée dans son texte intégral. Je crois que M. Berton a raison : le dernier tableau, si cruel qu'il soit pour nos pauvres nerfs, est indispensable au sens comme à la portée de l'œuvre. Il n'en reste pas moins que la pièce pourrait se terminer au précédent tableau sans qu'on aperçût le moindre manque : preuve que la pensée, trop enveloppée, échappe ici presque totalement au public. Et l'erreur de M. Berton provient, en grande partie, de ce qu'il s'est à peu près entièrement remis au fait divers lui-même du soin de dégager sa moralité, sa signification : il a voulu que la succession de ses quatre tableaux parlât d'ellemême et que la marche des événements produisît à elle seule tout l'effet. Or, il est bien clair qu'un événement, quel qu'il soit, n'a jamais que le sens qu'on lui prête,

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