LE DETOUR I
moments. Du moins l'analyse de cet ouvrage, tout comme avait fait l'analyse de V Assaut, conduit à cette opinion qu'une pièce où manquent la cohérence et la clarté à ce point qu'à l'égard du seul « métier », elle paraîtrait au-dessous des productions du moindre dramaturge, ne dut pas être pensée d'abord dans son action, dans le développement de son intrigue, mais pour la manifestation de ces sentiments troubles, indécis, inertes qui, à toute heure, guettent le relâchement de la maîtrise de nous-mêmes.
A voir, en effets comme cette pièce est bâtie, il paraît clair que l'auteur a combiné son intrigue autour d'un personnage unique pour en obtenir de certaines réactions, de certaines paroles où il s'est complu à enfermer des réminiscences de ses états de rêve. Tous les autres personnages n'existent qu'à titre d'utilités pour agir Jacqueline Rousseau, pour déterminer en elle d'abord une aspiration vague à l'honnêteté par réaction contre son milieu, comme M. Bernstein a entendu que l'on s'exprimait, puis des aspirations inverses au luxe, à la douceur, à la facilité, à l'engourdissement voluptueux de l'être, toujours par réaction contre son milieu qui a changé sans mieux lui plaire, — car ce n'est pas plus malin que cela... Effusions étouffées, à peine articulées, transcription sans style de soupirs et d'oppressions, telle est, en dernière analyse, la substance du Détour.
Un pareil genre de littérature convient aussi peu que possible au théâtre : ce qui devrait figurer le point culminant de l'action et du pathétique, consistant par nécessité et définition en monologues où l'acteur explique son caractère. Un si sensible défaut trahit un vice essentiel dans la conception dramatique de M. Bernstein : elle n'a qu'un personnage.
Sans doute on pourrait croire que l'auteur, avec son tempérament, ses moyens d'esprit et de sentiment, a dû
jouer la difficulté et construire ses ouvrages sur un plan périlleux, mais qui lui convînt. Nous le croirions si, dans l'exécution de son dessein, il ne péchait continuellement contre la probité de son art. Le truquage, dans le détail, est flagrant, si le plan annonçait quelque audace. Car, enfin, sans parler de ce qu'il y a de facile à créer chaque fois un personnage, plus ou moins conventionnel, pour provoquer de la part de l'héroïne le mouvement attendu, il nous semble que c'est une maladresse malhonnête, tandis qu'il s'agissait de dégoûter Jacqueline de la vertu bourgeoise, d'avoir d'abord exagéré la rigueur et le ridicule de cette vertu à qui l'on choisit pour mandataires des mômiers protestants, ensuite d'avoir fortifié et justifié les griefs de la jeune femme par l'hypocrisie et le vice d'un de ces mêmes représentants de la morale bourgeoise : cela, c'était la faute à éviter, mais comme elle était tentante aussi pour la paresse ! Car le cynisme de cette fausse oie blanche de Lucienne peut bien servir à ranger le public innocent du parti de M. Bernstein et de Jacqueline; il infirme surtout la valeur de l'expérience et détruit la conclusion désirée. Jacqueline voulait tenter de la vertu ; on lui fait rencontrer le vice et le pharisaïsme; tout est à refaire : faux départ.
Ce n'est là qu'un exemple : nous pensons à d'autres; car le travail dramatique de M. Bernstein a rarement peur de la cheville : c'est du bois qui a des nœuds. Mais la place nous manque ; et, d'ailleurs, il faut être juste : si tant de défauts et d'incohérences se remarquent de près, peut-être bien aussi que M. Bernstein n'y attache aucune importance : l'affabulation dramatique est dans ses ouvrages de la même veine que le Détour, un ressort utile, mais dédaigné, qui sert, qu'on ne sert point, à la finesse, à la netteté duquel on ne regarde guère. Pourvu qu'il amène de ces élans sans trop d'objet^ de