‹ La forêt des CippesChapitre 96 sur 181 · UN COUP DE TÉLÉPHONE · texte numérisé non relu

UN COUP DE TÉLÉPHONE

génie, Hofer du talent. Et Brandt méprisait Hofer qui estimait, au contraire, le génie naissant de son camarade. Hofer gagna la fortune et la gloire en composant des valses. Brandt ne pouvait pas payer son marchand de charbon. Mais comme il faut quelque tempérament au plus grand malheur, Brandt épousa la fiancée d'Hofer. Un jour, vingt ans après, pendant une répétition, Hofer s'emporta contre un premier violon malhabile. Le premier violon, c'était Brandt, tombé dans la misère. Et les anciens camarades se reconnurent, s'embrassèrent, se pardonnèrent. Alors pour que Brandt pût faire jouer sa symphonie géniale, Hofer, le compositeur de valses, lui prêta son nom. La symphonie obtint un succès triomphal parce qu'on la croyait d'Hofer. Alors Hofer proclama le nom du véritable auteur, et l'orchestre joua une valse d'Hofer, qui tomba dans les bras de sa secrétaire Steffi. Ainsi les deux anciens camarades du Conservatoire eurent chacun une jolie femme et beaucoup de succès, après s'être pris l'un la fiancée de l'autre et l'autre la symphonie de l'un. Moralité : il n'y en a pas.

La semaine prochaine, le hasard fera peut-être que j'aie à vous parler de la pièce d'un Français.

Un Coup de Téléphone comédie de MM. Paul Gavault & Georges Berr.

C'est une partie de l'esprit comique de savoir opposer aux attitudes apprises, aux phrases toutes faites la vérité ingénue et le ressort infrangible des sentiments naturels.

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MM. Paul Gavault et Georges Berr sont certainement doués de cet esprit-là.

Supposez qu'un jour, en présence de ces deux vaudevillistes, une jeune dame en proie au noir démon de la jalousie se soit écriée comme cela, parce que ça se dit : « Si j'apprenais une incartade de mon mari, je lui rendrais sur l'heure la pareille et il le saurait aussitôt. » Les deux vaudevillistes auront considéré la jeune dame ; puis ils auront pensé que la gageure deviendrait, d'aventure, plus malaisée à tenir qu'à former et qu'il serait piquant de mener la dame jusqu'au pied du mur : première idée de comédie, et ci : deux actes du Coup de Téléphone, représenté au Théâtre Réjane, où la plus grande faveur Ta accueilli. Maintenant, si ce sont au juste les auteurs, ou bien M™' Réjane, qui a si vivement peint les indignations de l'épouse outragée, la conception enflammée de ses imprudentes représailles, puis les représentations de sa pudeur native aux suggestions du romanesque et la découverte de ce grand et mystérieux pays, coupé de lacs et de brumes, qui sépare l'idée de la réalité ou de son exécution, enfin l'étonnement, la stupeur qui suit la vengeance perpétrée, mais non pas ^issouvie ; si ce sont les auteurs ou M""' Réjane qui ont peint au naturel ces moments de la comédie, nous n'en décidons point; mais assurément, le tableau a beaucoup plu. Et il a plu surtout parce que auteurs et interprète ont évité le scabreux, le triste, l'odieux, dirais-je presque, de leur sujet : ce fond d'amertume, cette lie, que je n'ai pas besoin de désigner davantage, ils ont pris garde de la remuer, et par le prestige d'une excellente ironie, ils ont retenu notre curiosité sur ce caractère d'étrange et candide petite femme. Car, voyez-vous, en littérature et surtout au théâtre, le ton emporte le fond : on voit moins qu'on n'entend et l'on entend encore moins qu'on ne sent.

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