UN COUP DE TELEPHONE
Maintenant, sur cette première idée de comédie peut s'en greffer une autre : supposez que la femme ait fiiussement soupçonné son mari et ne découvre sa méprise que trop tard. Drame ! direz-vous, en pensant au mari. Comédie plutôt, si vous songez à la dame. Accepterat-elle d'avoir péché pour rire ou, comme disent les enfants, pour du beurre ? A qui la faute, après tout, si ce qui est arrivé, est arrivé ? Au mari, évidemment, dont le grand tort fut de se laisser, sans protestation, accuser par les apparences. Suivez alors la campagne qu'un ironiste fera voir à ce malin dépit de femme ; le point d'arrivée sera celui-ci : le tort est le même, pour un mari, de paraître coupable ou de l'être ; et, dans tous les cas, il méritera son sort, qui est d'être sot.
C'est exactement de la réunion de ces deux idées de pièce que fut engendré le Coup de Téléphone. Leur intérêt propre tient, on s'en rend bien compte, à ceci, qu'elles ne peuvent être, chacune, développées et mises en valeur que par le piquant, l'ironie, la mousse légère du dialogue : point de place, en effet, dans ces notations de nuances fugitives, pour l'action extérieure et la turbulence des péripéties. Oui, mais ces deux comédies ne sont d'abord pas dans le même ton, ni en quelque sorte au même diapason : la première est plus sérieuse et vraie, tandis que la fantaisie un peu paradoxale de la seconde confinerait plutôt à la farce. Dès lors, des personnages différents sont requis pour jouer successivement ces deux comédies, de même que pour coudre ensemble les deux arguments, un scénario de convention, c'est-àdire de vaudeville, devient nécessaire. Et là réside en effet le défaut, là la faiblesse essentielle, la paille de cet ouvrage. Mais tant de légèreté enlève le tout qu'on ne sent guère le plus souvent que l'agrément d'une extrême discrétion, avec tous les plaisirs de l'ironie.
Aux côtés de M'"* Réjane, MM™" Léonie Jahne et Fusier, MM. André et Gaston Dubosc ont été chaleureusement applaudis, et il n'y a qu'à applaudir à tous ces applaudissements.
Crédulités de M. Bénière.
C'est une idée ingénue qu'a eue M. Bénière de satiriser la crédulité humaine en organisant sur la scène du Théâtre Antoine un défilé de toutes les superstitions humaines, cartomancie, astrologie, spiritisme, etc., auxquelles il mêle assez sottement d'ailleurs des pratiques pour le moins respectables. Les formes de la crédulité peuvent, en effet, donner matière, par leurs ridicules extérieurs, à d'amusants vaudevilles, comme Francs-Maçons ; mais une vraie comédie traitera bien moins des crédulités que de l'homme crédule : il s'agit alors de réunir dans un type représentatif les caractères concordants de cette espèce d'homme. Il y a des traits communs à tous les hommes crédules, car la crédulité est indépendante de son objet : on naît, on vit crédule; le hasard, au contraire, l'accident détermine et distribue les formes de la superstition. Il s'en faut, par exemple, que le spiritisme et la cartomancie comportent le même degré d'erreur, et c'est prêter à rire que de les renvoyer dos à dos. On pourrait même avancer qu'il n'y a de ridicule que dans la manière de croire, aucun dans l'article de la foi.
Or, M. Bénière ne s'en prend qu'au côté grossier et le plus extérieur des superstitions; il organise en scène
CREDULITES , 221
une séance de table tournante, fait tirer les cartes et l'horoscope à ses personnages et donne une description détaillée de tous les modes connus de la crédulité. Mais la peinture du caractère de l'homme crédule n'est faite à aucun moment.
M. Bénière a beaucoup lu Molière, et ça se reconnaît. Sa dernière pièce, Aglaïs, refaisait la scène de Monsieur Dimanche; Crédulités donne une réédition de quelques scènes de Tartufe et du Malade imaginaire. Mais là encore, l'auteur n'a vu que les dehors ; il imite en automate et superficiellement ; l'esprit du comique moliéresque lui échappe. Je citerais tel passage, soit sur la médecine, soit sur certain pèlerinage à Jérusalem, où la longueur de l'énumération supplée à la vigueur de la satire et à la verve. Il y a évidemment moins de souffle dans l'imagination de l'auteur qu'il n'en faut aux poumons de ses interprètes.
Il y a aussi beaucoup de badauderie et de candeur dans le cas de M. Bénière. Venu tard à la littérature, après une existence vouée aux affaires, il n'a pas toujours très bien compris et ne sait pas toujours expliquer parfaitement sa pensée. Le pivot de sa pièce est un enfantillage qu'il aura, en toute simplicité, confondu avec la verdeur hardie du grand Molière : l'héritage d'un frère des Indes permet à une vieille fille incrédule de berner la crédulité de ses parents. Fort bien ; mais la morale de tout cela ? Dans cette pièce où l'on daube sur le miracle, l'argent seul fait des miracles. M. Bénière, qui croit ne croire à rien, croit du moins à l'argent. Il se croit, aussi, doué pour le théâtre. Cela fait deux crédulités qui manquaient à son compte.