LE SUIVEUR
— Ah! fait le vieux sonneur en souriant, c'est comme la vie : dans la jeunesse tu n'en aperçois pas les limites... et à présent la voici ni plus ni moins que sur la main, depuis le premier souvenir jusqu'à celte tombe si chère dans le fond du cimetière... Gloire à toi. Seigneur! Le principal est de n'avoir jamais dévié ni à droite ni à gauche de la grand'route de l'honnêteté. Ainsi je ne tremblerai point quand il faudra me coucher à la terre froide et suintante : ce sera comme si je rentrais au sein maternel, mais pour renaître cette fois à la vie d'en haut.
Il regarde les constellations : à présent il est temps. S'écartant de la baie, il ote son bonnet, se signe, se recouvre, et des deux mains tire la corde de la cloche... Contre la robe de bronze le battant frappe un coup puissant dont les vibrations émeuvent l'air d'un frisson solennel. Puis un autre... un troisième... un autre encore... Et les tintements se succèdent pressés, carillonnent la claire joie de la veillée de Pâques, la résurrection de la nature à la chaude lumière et de l'àme à l'espérance. La vieille tour gémit et craque de ses quatre parois et depuis les fondations jusqu'au faîte. Les ondes sonores se ruent au dehors comme d'énormes essaims de frelons et prennent
un vol fou vers les quatre coins de l'espace, égrenant sur leur passage la bonne nouvelle pour le village, pour la forêt, pour la rivière, pour les morts du petit champ de repos.
La voix de bronze enfin se tait. Le dernier essaim sort moins nombreux, moins rapide, comme las et découragé de son impuissance à rejoindre ses aînés à l'horizon. Il va s'abattre
parmi les sapins là-bas son bourdonnement
faiblit... se survit encore un instant... se fond dans l'air endormi...
La messe est commencée. Les autres années, Mikheitch descendait alors, et s'agenouillait dans un angle avoisinant la porto du clocher, priant, méditant, écoutant liturgie et psalmodies.
Aujourd'hui il demeure à son poste, il se sent si fatigué, il lui semble qu'il n'aurait pas la force de remonter tout à l'heure au moment voulu.
Il s'assoit sur son banc, et il songe. A quoi?...
Au souffle de la nuit la corde de la cloche doucement oscille. De l'église en bas le plain-chant monte par intermittences, atténué quant à la mélodie, confus quant aux paroles.
A quoi songe-t-il? le sait-il seulement?...
L'àme de la cloche l'enveloppe caressante, elle lui chuchote les choses d'antan, et devant les yeux
de sa pensée elle évoque des formes depuis si longtemps perdues...
Un chœur d'enfanls célèbre les gloires mystiques, et c'est l'ancien pope, le père Naoum, défunt depuis quinze ans, vingt peut-être, qui officie.
Les fidèles par centaines courbent ou relèvent la tête au signal, tels des épis drus qui s'inclinent et se redressent tour à tour sous l'elTort du vent. Tous ces visages lui sont familiers, ces visages désormais effacés de ce monde. Voici la physionomie sévère de son père et, auprès, la dévotion de son frère aîné. Plus loin, c'est lui-même tel qu'il s'épanouissait alors dans la santé, la force, la foi, l'espoir, dans le bonheur, quoi!... Où donc, où donc, tout cela?...
Et comme une flamme qui va s'éteindre bondit soudain éclatante, ainsi la mémoire du vieillard illumine jusqu'aux solitudes écartées dont elle a désappris le chemin depuis longtemps.
Sans repos et sans trêve, le labeur âpre, la misère, la douleur, la peine dure sans qu'on en voie la fin — où donc l'espoir? — sans qu'on l'ait méritée, — où donc la foi?...
Dans l'église encore, à gauche, au milieu des femmes, une jeune fille est agenouillée toute
LE SONNEUR 2b 1
rose et les yeux modestement baissés : sa fiancée... La misère noire, le travail, les maladies ont vite eu raison de la roseiir tendre de son visage blanc, de l'éciat heureux de ses prunelles; et elle s'en est allée de vie à trépas, Féchine cassée par tous les coups d'une existence terne, morose comme une nuit d'automne, les yeux effarés do toute l'inique tourmente...
Elle lui laissait un fils... Un jour le tourbillon est revenu, qui avait déjà emporté la mère, et a pris l'enfant aussi...
Et depuis, le monde entier s'est condensé pour lui en ce réduit au sommet du vieux clocher, dans le vent, tout près des nuages, pas bien loin des étoiles...
— Mikheïtch! Mikheïtch ! crie-t-on d'en bas. Es-. tu donc endormi? quelle honte!
C'est qu'il est l'heure de la seconde sonnerie. Mikheïtch se lève précipitamment et tire la corde. Les essaims de nouveau s'échappent de la branlante ruche de bronze pour s'épandre par la vallée.
Autour de l'église les bannières lentement avancent, étincelantes à la lumière flamboyante de cierges. Le chœur d'enfants et le chœur d'hommes alternent. Un parfum d'encens monte
jusqu'au sonneur. La foule qui fourmille clame sa joie :
— Christ est ressuscité! Christ est ressuscité! Et ces cris font frémir le cœur du vieux
Mikheïtch. Est-ce de joie qu'il bondit et pleure ainsi, son pauvre cœur éploré?
Et il sonne, il sonne toujours... Il semble que la voix du métal s'enfle de tout ce qui déborde de l'âme de Mikheïtch qui se souvient et pardonne... Les essaims de frelons tourbillonnent éperdus, essorent vers le ciel comme pour aller se marier à ces poudroiements d'abeilles d'or que figurent les constellations...
Mais ce n'est pas assez : à Pâques c'est tout le carillon qui doit chanter. Et tandis que d'une main il soutient l'allure de la cloche journalière, de l'autre il entreprend le ténor. Puis de son pied droit il s'appuie sur la palette de la basse, suspendue au-dessous de lui dans le clocher ainsi qu'un seau dans un puits. Et la tierce arpège à toute volée sa note de bronze, sa note d'argent et sa note d'orgue, en un hymne d'ivresse qui hurle à la terre et au ciel la grande nouvelle :
— Christ est ressuscité !
La basse tonne majestueuse et le ténor se hâte pour ne pas rester en arrière. L'antique tour
est secouée à s'écrouler, et les cordes brûlent les mains de Mikhoïtch. Et Miklieïtch, hagard et suant, chante dans la formidable symphonie, avec un rictus d'extase et des larmes en même temps.
— Christ est ressuscité I..,
Oubliées peines et rancœurs, oubliés regrets et déceptions ! Il boit avidement l'étrange et sublime chant, rugissements de fureur ou clameurs de triomphe, on ne sait... lamentations, plaintes ou espoir, (|ui le dira?
Pour lui cela pleure la terre en saluant le ciel, et c'est pourquoi il sanglote et rit à la fois. Du reste les cloches ne sont pas seules à donner de la voix en ce moment : il est entouré de ceux qu'il aima, et tous murmurent que tinte enfin l'heure des espoirs réalisés, de la foi couronnée, l'heure du bonheur : de même que le Christ est ressuscité, ainsi lui, le pauvre Mikheïtch^ va revivre... ou plutôt vivre de la vraie vie...
Et il sonne... sonne... et en bas autour de la petite église les bonnes gens étonnés se disent que jamais Mikheïtch n'a carillonné Pâques de façon si merveilleuse...
Soudain la basse s'arrête brusque, inachevée... puis la cloche moyenne, et sur le val désert leurs ondes confondues s'abattent épuisées , mou-
2b4 LE SONNEUR
rantes... Le ténor jette quelques appels vagues, une note vibrante de détresse s'égare dans les airs... les tintements deviennent plus espacés, plus faibles, et s'arrêtent sur un cri que l'on pourrait croire jeté par un oiseau qui s'enfuit blessé...
Mikheïtcli retombe lourdement sur son banc, les yeux fixés et la bouche immobile... les étoiles d'or le fixent à leur tour et paraissent l'appeler vers elles... les belles étoiles claires dans le ciel impassible... Puis une toute petite se détache, s'enflamme, flambe et file dans l'infini...
— Hé ! bonnes gens, pour le clocher cherchez un autre sonneur... Le vieux Mikheïtch a sonné son glas!...
Je vous veux conter un songe du pauvre Makar, de ce malechanceux qui avait, comme dit le proverbe, une tête faite pour que toutes les pommes de pin lui tombent dessus.
Makar était né à Tchalgane, c'est-à-dire en un des villages disséminés, à des distances énormes les uns des autres, dans la taïga, l'immense et triste forêt vierge qui couvre le gouvernement de Iakoutsk. Longues années durant, les aïeux de Makar avaient, par le feu et par la hache, lutté pied à pied contre la taïga, et ils avaient enfin réussi à lui ravir un lopin de son sol à demi gelé. Dans la clairière que la futaie enserrait de son éternelle hostilité, des haies avaient surgi en tous
sens, et des yourtes basses, enfumées, s'étaient installées çà et là; puis s'étaient amoncelées des meules de paille et de foin ; un beau jour enfin, tel un drapeau que l'on plante sur un tertre en signe de victoire, un clocher s'était dressé au milieu des habitations. Et voilà comment Tchalgane était devenu, de hameau village, et de village bourgade.
Makar était donc né à Tchalgane; c'est là qu'il vivait, et il comptait bien y mourir. Très fier d'appartenir à la grande race russe, il ne se faisait pas faute de traiter de « sales indigènes » les Iakoutes des alentours. Pourtant, il ne se distinguait d'eux par absolument rien. La rude vie sous ce climat terrible et les croisements avaient de génération en génération altéré le type originaire, au point qu'au physique même le descendant des premiers colons européens de Tchalgane se confondait avec les autochtones.
Comme les Iakoutes, Makar ne savait de la langue russe que quelques mots déformés, et comme eux il allait vêtu et chaussé de peaux brutes. Il se nourrissait de galettes de seigle arrosées d'infusion de thé en briques. Les jours de fête carillonnée, ou dans les occasions tout à fait extraordinaires, il avalait fondu tout le beurre
que sa ménagère avait pu trouver dans la maison. Se sentait-il malade, il se faisait amener le chamane, qui, à seule fin de mettre en fuite par la terreur les esprits venimeux cause de l'indisposition, se précipitait sur lui en louchant, trépignant, grognant, montrant les poings, g-rinçant des dents...
Il peinait comme un galérien, ce pauvre Makar, mal abrité, mal vêtu, tremblant de froid, mordu de faim... — Ah! la chienne de vie! pleurnichait-il quand il avait bu de la vodka. A la fin il planterait tout là pour s'en aller « dans la montagne ». Il y resterait tranquillement sans labourer ni semer ni faucher , sans abattre d'arbres, ni traîner ni scier de bois. Il ne se préoccuperait de rien autre que le salut de son àme. Comment s'appelait cette montagne? Où la prendrait-il? Peu importait. Ce qu'il y avait de sûr et certain, c'est d'abord qu'elle existait, puis, et par conséquent, qu'il fallait bien qu'elle se trouvât quelque part, et qu'en tout cas ce quelque part était très loin, si loin que Tispravnik en personne perdrait son temps, dès que lui, Makar, se serait retiré dans la montagne, à l'y chercher pour lui réclamer l'impôt...
C'était la veille de Noël, la grande fête de l'hiver, et cependant Makar demeurait morne et comme écrasé. C'est qu'il ne lui restait plus un kopek, et qu'il devait déjà beaucoup aux marchands tatars de la localité. Demain, un pareil jour, il ne fallait pas songer à travailler, et alors, qu'allait-il devenir, s'il ne trouvait pas le moyen de se griser ! Ne pas pouvoir se griser à la Noël, quelle pitié! Ah! chienne de vie!
Soudain frappé d'une idée, il se leva, endossa sa pelisse élimée, rapiécée. Sa femme, personne puissante et hargneuse , devina aisément son intention.
— Vilaine espèce, voilà encore que tu t'en vas boire tout seul !
— Je n'achèterai qu'une bouteille, et nous la dégusterons ensemble demain.
Et il lui bourra l'épaule d'une marque de cordialité si énergique, que la baba chancela. Mais voyez le cœur féminin ! Que son Makar la dupât, son expérience n'en pouvait douter, pourtant cette caresse conjugale la désarma : elle se tut, souriante et clignant de l'œil.
Makar, profitant de raccalmle, alla chercher son vieux cheval Lyssanka, l'amena dans la cour par la crinière, Taltela au traîneau. Quelques instants après, il était hors de vue.
A travers le village engourdi dans un profond silence, le traîneau filait. Du toit de chaque yourte une blanche colonnctte de fumée montait droit vers les glaciales étoiles et le calme resplendissement de la lune.
Makar s'arrêla devant une petite habitation, perdue tout au bout de la clairière, et que l'on appelait la yourte « aux étrangers », parce qu'elle servait de résidence à deux hommes venus de très, très loin, d'un pays où il n'y a ni taïga ni Iakoutes, car il n'y a que des Russes et de grands, grands villages les uns sur les autres. Quel caprice du vent les avait jetés en ce coin sinistre de Sibérie, Makar ne s'en intéressait point. Mais il leur rendait visite volontiers, parce qu'ils ne le trompaient jamais et marchandaient peu.
De suite en entrant, il alla vers la cheminée tendre ses mains au feu.
— Brrr! fit-il, il gèle dur, cette nuit.
On ne répondit pas. L'un des « étrangers » était étendu tout habillé sur le lit, et il fumait. Son regard rêveusement suivait l'envolement des
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anneaux de vapeur bleuâtre et l'enroulement sans fin des volutes légères en spirales folles. L'autre, assis auprès du foyer, contemplait les tourbillons capricieux des étincelles et la danse passionnée des flammes.
— Bonjour! cria Makar, gêné par le lourd silence. Comment eùt-ilpu s'imaginer lui, Makar, que la cbanson du bois embrasé chuchote à certains maints poignants souvenirs, et que dans la fumée de tabac d'autres voient passer des théories d'images précieuses.
Celui qui était à la cheminée leva la tête et tourna vers le visiteur des yeux ternes, puis, se levant brusquement, il se secoua comme pour se dégager d'une étreinte obsédante, et se mit à marcher de long en large.
— Ah! bonjour, Makar, bonjour! Tu arrives à propos. Veux-tu prendre le thé avec nous?
— Eh! frère, ma foi, puisque tu... Enfin, va pour du thé, ce sera parfait.
Et il se débarrassa de sa pelisse et de son bonnet. Quand il vit monter dans le samovar la flamme des braises ardentes que l'hôte venait d'y jeter, il se sentit profondément ému et s'exclama :
— Décidément, je vous aime!... Tenez, je vous aime tant que j'en ai perdu le sommeil!
— De quoi as-tu besoin aujouririiui? demanda le jeune homme non sans un sourire amer.
Un instant confus du coup, Makar ne fut pas long" à se remettre.
— Mon Dieu oui, je voudrais vous proposer une alTaire... Comment as-tu pu deviner?... Mais nous prendrons le thé d'abord, et parler viendra ensuite... Dis donc, pour accompagner le thé, il ne vous resterait pas une tranche de viande, un tout petit morceau de n'importe quoi?
— Nous n'avons plus rien.
— Eh bien, fît Makar conciliant, ce sera pour une autre fois, voilà tout.
Et comme il n'y avait pas d'écho :
— N'csL-ce pas, reprit-il, ce sera pour une autre fois?
— Entendu.
Ainsi donc il était bien établi qu'à dater de ce moment les « étrangers » lui devaient une tranche de rôti, et c'était là une sorte d'engagement que Makar n'oubliait jamais.
Lorsque, près d'une heure plus tard, il regagna son traîneau, Makar avait conquis un rouble, tout un rouble entier, contre promesse de livrer cinq charretées de bois. Il avait aussi juré solennellement de ne pas dépenser la somme en vodka.
Mais à présent qu'il avait la certitude de pouvoir fêter la Nocl comme cela se doit, c'est-à-dire par un bon coup de coude, il n'était pas homme à s'inquiéter d'un scrupule. Ne s'était-il pas déjà résigné à l'avance à la rossée que sa baba lui allait administrer au retour du cabaret?
— Oii vas-tu, Makar, où vas-tu? Il me semble que tu tournes le dos à ton logis, criait en riant r « étranger » debout devant sa porte, tandis que le traîneau s'éloignait prestement.
— Que veux-tu, frère! Ce cheval n'est bon à rien : je le lire d'un côté, et il file de l'autre.
Et avec des gloussements de colère enfantinement simulée, et qui n'avaient pour effet — et pour but — que d'exciter Lyssanka, Makar, tendant de toutes ses forces la rêne gauche, se servait de la droite pour donner à la bête, sans en avoir l'air, de petits coups de fouet sur le flanc.
Au bout de quelques minutes, le traîneau s'arrêtait, auprès de plusieurs autres et de chevaux sellés attachés par groupes , dans la cour des Tatars.
La salle du cabaret était pleine d'une épaisse fumée à l'acre odeur du pire des tabacs. Sur les bancs massifs, le long des tables couvertes de tasses incessamment remplies de vodka. Russes
et Iakoutes se confondaient, rouges et suants. L'ivresse silencieuse des Orientaux pesait sur tous.
On n'entendait guère que les criailleries d'un Iakoute, échoué dans le coin où une litière de paille attend les plus abrutis, et qui débitait, en se balançant comme un ours, une mélopée interminable sur ce simple mais suggestif livret : — C'est demain jour de Noël, et moi j'ai eu soin de me griser ce soir...
Makar, ayant échansé son rouble contre une bouteille de vodka et une tasse, s'en fut, les serrant contre son cœur, à un bout de table à l'écart, auprès de joueurs de cartes absorbés dans leurs combinaisons. Et de se verser tasse sur tasse, et de les avaler coup sur coup.
Pour ne pas manquer de vodka avant la fin de la fête, les ïatars l'avaient copieusement mouillée ; et pour rendre à cette eau-de-vie — et quelle eau-de-vie! — toute sa force et en relever le goût, ils avaient doublé la dose d'infusion de tabac qu'ils y mélangent d'ordinaire.
Après chaque tasse, Makar avait de plus en plus de peine à retrouver haleine, et de plus en plus longuement persistait devant ses yeux la buée rouge. Enfin, complètement assommé, il se laissa tomber sur la paille à son tour, le front sur
les genoux et les pieds dans les mains. Et à l'envi de son voisin de litière il entonna un sempiternel refrain : — C'est demain grande fête, et moi je me suisdépêclié del)oire cinq charretées do bois...
Cependant la salle s'encombrait de plus en plus par l'arrivée continue de Iakoutes venus de toute la région pour la messe nocturne, et principalement pour la vodka des Tatars. Le patron songea à déblayer un peu son établissement en prévision de nouveaux clients. Comme il examinait l'assemblée, ses yeux rencontrèrent le Iakoute afTalé dans son coin, et auprès de lui Makar. Il empoigna le premier par le collet et le flanqua dehors. Quant au second, comme il s'agissait d'un habitant de la localité, il y mit plus de formes. La porte ouverte à deux battants, il envoya son homme, d'un grand coup de pied au bas du dos, rouler dans la neig^e au milieu de la cour.
Makar se dépêtra comme il put, parvint à retrouver Lyssanka et s'accroupir dans son traîneau.
La lune avait monté; déjà la queue de la Grande Casserole, comme les Iakoutes appellent la Grande Ourse, s'inclinait. La gelée mordait bien autrement que lorsque Makar avait quitté la yourte aux « étrangers ». Vers le nord, de
temps en temps, jaillissaient, préludes d'une aurore boréale , d'onduleux rayons d'un éclat intense.
Lyssanka n'avait pas besoin qu'on le guidât vers la yourte de son maître, habitué comme il était à tels retours. Makar avait recommencé à se balancer et repris son antienne, mais sur un ton plus aigu encore, et avec une légère modification dans le livret, car il chantait maintenant : — J'ai bu cinq charretées de bois, et la baba va me rosser!
Le traîneau avait atteint le sommet d'un tertre qui se trouvait à peu près à mi-chemin du cabaret des Tatars à la yourte de Makar, et d'où l'on découvrait toute la clairière. La neige étincelait, tour à lour bleuâtre sous la lune et rosée aux flammes de l'aurore boréale, et sous ces lueurs changeantes les collines chenues éparses dans la taïga semblaient remuer. Une de ces éminences, celle qu'on appelle le lamalakh, frappa le regard de Makar, qui se rappela les pièges par lui dressés dans les fourrés de ce côté. D'où un nouveau changement dans les paroles de la mélopée : — Un renard s'est pris au piège, se mit-il à chanter, je vendrai sa peau demain, et la baba ne me battra pas!
En entrant, il annonça la chose. Mais il avait complètement oublié que sa femme n'avait pas bu une goutte de vodka, elle, et à sa profonde stupéfaction, Texorde sur lequel il avait tant compté ne reçut pour réponse qu'un formidable coup de poing-. Il courut vers le lit, mais avant d'avoir eu le loisir de s'allonger il n'évita pas d'endosser une seconde taloche.
Makar était couché, la tête brûlante, et du feu aussi plein les entrailles. Avec cela, des rigoles de neige fondue lui glissaient tout le long du corps. Il n'était guère à son aise. Pourtant il ne bougeait pas et gardait les yeux clos, afin que la baba, le croyant endormi, le laissât en paix.
Il était certain à présent que le renard était pris, il aurait même pu indiquer à n'importe qui le piège précis. Il voyait la bête, sa fauve échine écrasée sous la poutre de l'engin, gratter la neige de ses ongles impuissants et le regarder avec des yeux étincelants.
N'y tenant plus, il sauta sur pieds pour courir
atteler Lyssanka. Mais qu'était-ce que cette secousse? Les solides mains de sa baba l'empoignant et le rejetant sur le lit? Eh non, puisqu'il est déjà sorti du village. Le traîneau aura chaviré contre une motte durcie par la gelée.
Les patins grincent rapides sur la neige. Voilà Tchalgane hors de vue, avec le solennel carillon qui s'égrène dans l'infini glacial. Des cavaliers iakoutes, coiffés de leur haut chapeau pointu, se hâtent vers l'église; ils passent silencieux, on dirait de grands oiseaux noirs qui s'enfoncent dans la nuit.
La lune descend, et au zénith blanchit un tout petit nuage, qui tout à coup se gonfle, se fendille, puis éclate en une irradiation de flammes d'or et de pourpre qui embrasent toute la voûte céleste, sauf, au nord, un demi-cercle qui demeure noir d'encre.
Le chemin n'avait traversé encore qu'une futaie jeune et clairsemée. Mais à mesure que i\Lakar s'éloignait du village, la taïga devenait pUis haute, plus drue, plus enchevêtrée. La lumière adoucie du météore réussissait parfois à s'insinuer entre deux branches fourrées de givre scintillant, et alors Makar voyait accourir au-devant de lui, et la seconde d'après s'évanouir loin en arrière, le
contour nettement découpé d'une clairière, éclatante nappe d'argent, ou la silhouette d'un tronc g-isant enlinceulé. Puis l'immense futaie de sapins et de bouleaux retombait pour de long-ues minutes dans le mystère de sa muette obscurité.
Au pied du lamalakh, Makar s'arrêta. 11 y avait là, à peu de distance de la route, plusieurs pièges, qui ne lui appartenaient pas il est vrai, mais que cette considération ne pouvait point empêcher de prendre un renard s'ils en avaient envie. Laissant Lyssanka sur la chaussée, il s'approcha des long-ues et massives poutres alignées comme des canons en batterie , une de leurs extrémités maintenue en suspens au-dessus de l'appât par un jeu de leviers reliés à l'aide de cordelettes de crin. Il prêta l'oreille, mais à part le craquement de ses pas sur la neige et la sonnerie de cloches déjà atténuée par la distance, nul bruit ne troublait le calme auguste de la forêt. La blanche nappe fraîchement tombée n'était maculée d'aucune trace de pas : Alocha, le propriétaire des pièges, voisin et par conséquent ennemi de Makar, était en ce moment à l'église avec les autres, il n'y avait pas à en douter.
Pas une bête ne s'était prise. Il allait regagner la route, lorsque... un frôlement furtif dans les
broussailles... un éclair fauve, à deux pas, traversa une minuscule clairière en pleine lumière. Makar avait eu le temps de distinguer les hautes oreilles pointues et la longue queue touffue. Le. renard fdail dans la direction de ses pièges à lui Makar...
Celui-ci demeurait immobile, haletant, et le cœur battant à grands coups pressés...
Le bruit net d'un choc retentit, répercuté de proche en proche sous les hautes voûtes de la taïga, pour s'aller fondre en quelque ravin lointain : une poutre vient de s'abattre sur le renard!
Makar s'élance, trébuchant, s'essoufflant, le visage fouetté par de basses branches de sapin qui secouent leur givre sur lui... Encore quelques pas et il sera auprès de ses engins.
Mais une silhouelte humaine surgit, celle d'Alocha.
— Le misérable! s'écrie Makar profondément indigné. Fureter comme ça autour de mes pièges!
Lui-même venait bien de faire quelque chose d'approchant. Seulement il y avait une diflerence. Une énorme différence! Laquelle, il ne savait pas au juste, mais il était sûr qu'il y en avait une.
Chacun se précipitant de son côté, ils arrivent ensemble au renard, qui, pris exactement comme
Makar l'a vu dans son hallucinalion naguère, gratte la neige de ses ongles impuissants on cliercliant, de ses yeux étincelants, les yeux de son ennemi.
— Touche pas! gronde Makar, tu sais bien que ces pièges sont à moi !
— Et toi, répond l'autre, goguenard, puisque tu viens d'auprès des miens, tu sais bien aussi que si la bête leur a échappé, ce n'est pas faute qu'elle ait reniflé alentour : elle leur était destinée.
Tous deux en même temps empoignent la poutre pour la soulever et s'emparer du renard. Celui-ci, délivré, se remet sur pattes, se secoue, bondit, tourne la tête pour lécher la blessure de son échine, et s'enfuit en frétillant de la queue.
Les deux hommes se précipitent à sa poursuite. Une branche décoille Alocha, qui, sans prendre le temps de ramasser son bonnet, envoie, d'un coup de tête dans l'estomac, son voisin rouler sur le sol, se penche pour lui dérober son couvre-chef, et disparaît dans la taïga sur la trace du renard
Makar se releva non sans peine, brisé, déconfit. Comme il s'était échauffé par la course, la neige fondait sur lui, elle dégoulinail en filet glacial dans son dos, et de môme à l'intérieur de ses manches et le long- de ses jambes. Et non seulement plus de bonnet, mais il avait encore perdu ses gants dans la bagarre. Or il ne fait pas bon s'aventurer nu-tète et nu-mains par la taïga en pareille nuit d'hiver...
Il fallait d'abord retrouver Lyssanka. Makar se mit en quête.
Il marchait, marchait, et les flammes de l'aurore boréale s'alanguissaient, pâlissaient. Depuis longtemps, il devait avoir quitté le lamalakh, et, pourtant, comment cela se faisait-il qu'il n'aperçût point le clocher de Tchalgane? 11 se guidait sur le carillon et, chose étrange, plus il avançait, plus s'affaiblissait la lointaine harmonie...
Le malheureux sentait ses pieds s'alourdir, ses mains s'engourdissaient, et il lui semblait qu'un étau chauffé à blanc se resserrait autour de ses tempes lentement. Le désespoir pointa au tréfond
de son être, puis monla, s'enfla, le mordit à la gorge.
— Je suis un homme perdu!
L'haleine, à chaque pas, lui manquait davantage. Tout se dédoublait et tremblait devant ses yeux. Et derrière lui la taïga se refermait tenace, haineuse, impénétrable. C'était elle maintenant qui s'était mise en mouvement, de toutes parts elle l'assaillait, il allait être écrasé là.
— Un homme perdu!
Il en était presque à piétiner sur place. Les broussailles le fouettaient moqueuses. Un gros lièvre blanc qui allait traverser le sentier s'arrêta étonné à sa vue, et, pris de gaieté en constatant la détresse où se trouvait à cette heure l'homme qui avait dressé tant d'engins dans les taillis pour l'extermination de toute gent fourrée ou comestible, il s'assit sur son train de derrière et en agitant ses longues oreilles se mit à faire, avec ses pattes de devant, la nique au pauvre Makar. Et il ne tarda pas à être joint par plusieurs de ses amis qui se gardèrent bien de ne pas l'imiter.
Et voilà que des arbres allongeaient leurs branches pour le gifler ou lui tirer les cheveux. Et des tétras accouraient, et, perchés de droite et de gauche au milieu de leurs poules attentives,
ne craignaient pas do pérorer avec véhémence sur les instincts sanguinaires de Makar. Et des renards enfin passaient entre deux buissons leur museau futé, et leurs yeux étincelants cherchaient les yeux de leur ennemi.
— Un homme perdu !
Makar prit son parti : il s'étendit dans la neige.
Les dernières lueurs de l'aurore boréale palpitaient, de plus en plus blafardes, à des intervalles de moins en moins rapprochés. Le murmure des cloches n'était plus perceptible que par boufîées.
— Un homme perdu!
Le froid devenait terrible. Le météore jeta jusqu'à l'homme gisant un rayon d'agonie, puis s'éteignit. La nuit était complètement noire à présent. Les cloches cessèrent de tinter. Un silence absolu s'établit.
Alors, Makar rendit l'âme.
Il est très connu que, lorsqu'on est mort, il y a quelque chose qui sort de vous et puis s'en va. Makar, patiemment, attendait que ce quelque
chose voulût bien s'exécuter. Certainement, cela allait advenir d'un instant à l'autre.
Mais rien de rien ne sortait de lui, et il commençait à s'ennuyer, surtout que, étant mort, il ne fallait pas qu'il s'avisât de bouger.
Soudain il éprouva qu'on le heurtait du pied. Il réfléchit un peu, et, sans tourner la tête et en n'ouvrant qu'un œil, — puisqu'il était mort! — il risqua un regard autour de lui. Il vit debout à ses côtés le vieux petit pope Ivan, défunt quatre années auparavant. Sa haute toque, ses épaules, sa longue barbe, étaient blanches de neige. Ne faut-il pas que les flocons soient bien lég'ers, pour qu'ils aient prise même sur les trépassés?
De son vivant, c'avait été un brave homme de pope, que cet Ivan. Pas exigeant pour la dîme, et s'en remettant à ses ouailles pour le taux du casuel. Pourvu qu'à chacune de ses visites une bouteille de vodka fût sur la table, il ne s'inquiétait pas autrement du reste. Et Makar n'avait-il pas de quoi acheter la bouteille, c'était lui-même, Ivan, qui en envoyait chercher une, si bien que de toute façon les deux amis finissaient par rouler sous la table.
Sa mort avait été affreuse. Un jour qu'il était ivre, sa femme l'avait laissé seul un moment. Il
s'approcha de la clieminée pour allumer sa pipe au bois qui flambait dru. En se penchant, il perdit équilibre et tomba dans le feu. Quand la baba rentra, elle ne trouva plus de son pope, que les jambes. Il n'était pas de médecin au monde, ni même de chamane, qui put remédier à cela. On enterra ces jambes, et on lit venir un autre pope.
Et c'était cet Ivan, mais tout entier, cette fois, qui venait de pousser du pied Makar.
— Lève-loi, disait-il, et viens-t'en.
— Et où çà? demanda Makar, non sans une pointe de mauvaise humeur. A quoi bon, en effet, avoir passé dans l'autre monde, s'il fallait encore marcher et marcher? Même mort, on ne pouvait pas le laisser bien tranquille, couché là, à se reposer une bonne fois? Pourtant il ne gênait personne.
— Chez le Toi/one^ chez le Seigneur Dieu.
— Et qu'irais-je faire chez lui?
— Te faire juger.
Makar se souvint en effet, qu'après la mort, il y a un endroit où il faut aller se présenter pour se faire juger.
— Et c'est loin?
— Très loin, répondit doucement le petit pope, très loin.
Makar se leva grommelant et se mit en marche à la suite d'Ivan.
Ils allaient droit devant eux, vers l'Orient, et les arbres s'écartaient poliment pour leur livrer passage.
Makar remarqua que les pas de son guide ne laissaient point de trace sur la neige. Il regarda derrière lui et constata qu'il en était de même des siens. — Tiens, mais maintenant il aurait beau jeu pour aller inspecter les pièges d'aulrui...
— Fi! s'écria le petit pope en se détournant, voilà une pensée qui te vaudra encore quelque chose de mauvais !
— Bon, marmotta Makar, il lit donc dans mes idées, à présent, et comme il a pris une mine sévère depuis sa mort!... A propos, reprit-il à haute voix quelques minutes après, qu'est-ce qu'on va... manger?
— Tu as donc oublié que tu es mort? Tu n'as plus besoin de manger, ni de boire.
Décidément, ce n'était pas la peine de mourir. Si l'on ne pouvait à la rigueur se dispenser de le faire marcher, marcher comme ça interminablement, du moins n'aurait-on pas dû lui interdire de se donner un peu de cœur aux jambes en mangeant, sinon en buvant.
Et ils allaient, ils allaient, et l'aube ne se levait point, et des montagnes passaient, et des lacs, et des plaines, et des fleuves, et des taïgas et encore des taïgas : il n'y avait certainement pas moins d'une semaine que cela durait.
Les étoiles devenaient brillantes de plus en plus, on eût dit désormais des pommes de feu. Quant à la lune, elle s'élargissait jusqu'à égaler le fond d'un très grand baquet d'or.
Les voyageurs atteignirent enfin une steppe sans bornes, sillonnée d'une multitude de routes qui de partout au nord, au sud et au couchant, convergeaient toutes vers un seul et même point, le cœur de l'orient. Et vers ce cœur de l'orient cheminaient sur toutes ces routes des gens des deux sexes et de tout âge, habillés de toutes les façons possibles et imaginables, et les uns à pied, les autres à cheval, et d'autres en traîneau.
Soudain Makar reconnut un Tatar monté sur une haridelle qu'il lui avait volée quelques mois avant de mourir, cinq ans auparavant. Il courut à lui :
— Ah! te voilà, brigand? Tu vas me suivre chez le slaroste, qui saura Lien me faire rendre mon bon cheval!
> — Inutile de déranger le slaroste, s'écria le Tatar. Tu dis que ce cheval est à toi? Eh bien^ reprends-le vile. La maudile bête! Voilà cinq ans que je suis en selle, et cinq ans qu'elle danse sur place. Pas un piéton qui ne me dépasse! Quelle honte pour un Tatar!
— Certes que je le reprends! Mais tu mo l'as fourbu, et je ne puis plus que l'abattre pour la viande. Aussi tu vas venir quand même devant le slaroste, et il faudra bien que tu me payes en beaux roubles sonnants! Tu t'imagines donc que parce que tu es Talar...
Et Makar élevait la voix de son mieux pour attirer du monde, parce que seul à seul avec un Talar il se serait senti plulôL timide. Justement le petit pope survint, essoufllé :
— Voilà encore que tu oublies ta morl? Et ne vois-tu pas que si tu remplaçais le Tatar sur la selle de ce cheval, lu mettrais des milliers et des milliers d'années à arriver au but, au lion qu'à pied tu auras en deux minutes perdu de vue ce voleur et sa monture volée.
— C'est pour ga, païen, que tu te montrais si
empressé de me rendre mon bien. En ce cas, lu peux t'en aller dessus... N'empêche que je déposerai ma plainte en justice. :
Comme Ivan et Makar allaient s'éloigner :
— Dis-moi, ami, fit humblement le cavalier en s'adressant à celui-ci, lu n'aurais pas une petite, une toute petite feuille de tabac? De quatre ans je n'ai tiré une boufFéc...
— Par exemple! s'exclama l'autre, rouge de colère. Ça vous vole un cheval, et ça vous demande du tabac par-dessus le marché! Je le dis que tu pourrais crever, je ne penserais seulement pas : Dieu ait son àme!...
— Tu as eu tort, observa doucement le petit pope, lorsque le malheureux fut hors de vue. Avec la fumée de celle feuille de tabac cent de les péchés se seraient évaporés...
Makar était de plus en plus maussade : à quoi servaient les popes, puisqu'ils n'étaient même pas bons à vous prévenir de votre vivant qu'une feuille de tabac octroyée, au cours de votre voyage du jugement, à un Talar qui vous a volé un cheval, peut vous laver de cent péchés!
Dans un autre ordre d'idées, il réfléchissait au précepte souvent répété devant lui par de vieilles g-ens : « Sur un cheval volé on ne va pas loin ».
Comme durant sa vie il avait vu beaucoup de Tatars aller fort loin sur des chevaux volés, il n'avait jusqu'à présent fait attention à ce dire que pour en hausser les épaules. Ce qu'il venait de constater lui démontrait que la vérité peut quelquefois sortir de la bouche même des vieilles gens...
Peu après, il rencontra un vieillard de Tchalgane, qu'il avait connu dans le temps, oh! il y avait bien longtemps, et qui maintenant allait avec sa pelisse, son bonnet, sa culotte, ses chaussures, tout, usé jusqu'à la corde et en lambeaux, et qui portait sur ses épaules une baba plus minable encore si possible. Le pauvre homme, soufflant, suant, trébuchant, n'évitant de tomber que grâce à son bâton, n'avançait qu'imperceptiblement,
Makar, pris de compassion, s'attarda à l'interroger. Le vieillard avait quitté Tchalgane pour aller « dans la montagne » vaquer exclusivement au salut de son âme. Il était resté là tranquillement sans labourer ni semer ni faucher, se nourrissant de baies sauvages et de racines. Lorsqu'après quelques années de cette existence il s'était présenté devant le ïoyonc, celui-ci l'avait renvoyé chercher sa baba qui, tandis que son
époux s'occupait de sauver son âme, était devenue la plus misérable des mendiantes. Et comme la baba, épuisée par l'âge et les privations, n'avait plus la force de marcher, il devait la porter ainsi à califourchon jusque chez le Toyone.
Makar se félicita en soi-même de n'avoir jamais cédé à sa fréquente intention d'aller « dans la montagne ». Sa baba à lui était si énorme, si lourde!...
De loin en loin, les deux voyageurs trouvaient un voleur cheminant péniblement sous le poids de son larcin, ou un assassin se roulant dans la neige pour y laveries taches de sang qui l'avaient éclaboussé, mais ne réussissant qu'à rougir le sol autour de lui tout en avivant la ])Ourpre qui maculait ses mains et ses vêlements.
A chaque instant ils étaient dépassés par des essaims de petites âmes d'enfants qui volaient tout d'une traite Là-bas, au cœur de l'orient. Makar ne s'étonnait pas de les voir si nombreuses. Rien qu'à Tchalgane, avec le froid, la faim, le feu, la crasse, les enfants ne mouraient-ils pas comme mouches à l'automne?
A la fin, voici que jaillit de l'horizon comme un faisceau d'éclairs qui se mirent à courir par le ciel, soufflant les étoiles et balayant la lune aux
abîmes de l'occident. Puis un brouillard monta du sol, et au levant il s'illuminait, prenant l'aspect d'une phalange cuirassée d'or. Bientôt celle-ci se pencha sur la plaine pour la prévenir, et par toute la plaine de proche en proche des remous agitèrent le brouillard. Alors, derrière la phalange, le soleil parut. Il promena sur l'océan de neige un regard qui l'inonda d'une gloire éblouissante, et tandis que s'effaçait la phalange, la brume s'éleva ainsi que quelque unanime et solennelle acclamation, se déchira de ci, de là, s'éleva encore en se raréfiant, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que deux ou trois volutes de vapeur légère, qui s'élevèrent encore dans l'azur, s'éparpillèrent, fondirent...
— Entrons, dit le petit pope, nous sommes devant la porte.
Ils pénétrèrent en la grande salle d'une isba vaste, belle, propre. Dans la cheminée d'argent flamboyaient d'énormes bûches d'or. Il y avait des portes par lesquelles incessamment arrivaient
OU passaient dans d'autres pièces des jeunes gens vêtus d'une longue chemise blanche.
— Des serviteurs du Toyone, pensa Makar. Seulement, ils ont des ailes dans le dos, et cela doit les gêner joliment quand ils vont faire du bois dans la taïga.
L'un de ces étranges domestiques s'approcha du petit pope, qui se réchauffait les mains au rayonnement du foyer.
— Quoi de nouveau?
— Voici quelqu'un que j'amène, répondit Ivan. L'autre jeta un coup d'oeil sur Makar.
— Un de Tchalgane, si je ne me trompe?
— C'est cela même.
— Oh, oh! il nous faut alors préparer la grande balance.
Et il sortit.
— Pourquoi une balance? demanda Makar ébahi, et pourquoi une grande?
— La balance, repartit l'autre, gêné, c'est pour peser le bien et le mal que tu as fait dans ta vie. Les deux plateaux s'équilibrent pour la plupart des hommes, mais les gens de Tchalgane sont si grands pécheurs, que l'on a dû établir à leur usage particulier une balance spéciale, avec un plateau immense pour le mal.
Makar était assez désagréablement impressionné.
Cependant, on apportait la machine et on l'installait. Un plateau était en or, l'autre en bois et de dimensions invraisemblables. Au-dessous du plateau de bois on ouvrit, en déplaçant une trappe, un trou dont le fond ne se pouvait voir. Makar s'approcha, examina tout minutieusement. Il n'y avait aucun truc apparent. N'empêche qu'il eût préféré avoir affaire au peson, qui lui était bien plus familier, et dans le maniement duquel il avait, de son vivant, acquis une lucrative dextérité.
Puis le Toyone entra. Il était très vieux. Sa barbe de fds d'argent' lui descendait plus bas que la ceinture. Il était velu de fourrures inconnues à Makar et d'étolTes dont on n'a pas l'idée à ïclialg^ane. Ses pieds étaient chaussés de pantoufles de velours comme Makar en avait remarquées un jour à un vieux peintre d'ikônes.
C'était bien là le vieillard que l'on voyait en peinture dans les églises. Il n'avait pas son fils avec lui, mais la colombe, après avoir voleté un peu de droite et de g-auche, vint se poser sur les genoux du Toyone dès qu'il se fut assis.
Tout en la caressant de la main , le Tovone
examina son Makar, lui demanda doucement son nom, son âge, son pays. Puis :
— Qu'as-tu fait dans ta vie?
— Ne le sais-tu pas aussi bien que moi? Makar voulait savoir si réellement on inscrit
tout chez le Toyone comme l'affirment les popes.
— Dis-le quand même, insista le vieillard. Alors Makar d'énumérer d'abord les charretées
de bois qu'il avait menées, les sillons qu'avait tracés sa charrue, les pouds de grains qu'il avait semés, et les coups de hache qu'il avait donnés, et les coups de scie, et les coups de faux, le tout fortement majoré, bien entendu.
Quand il eut fini, le Toyone se tourna vers le petit pope et dit :
— A présent, va chercher le registre.
Et le g-rand et gros livre une fois ouvert sur la table :
— Vois donc combien il y a de charretées de bois.
Ivan se pencha sur la page et, tout attristé :
— Il a ajouté trois mille charretées.
— Il ment! s'écria Makar. Et du reste c'est un ivrogne.
— Silence! gronda le Toyone. Toi, Ivan, lisnous maintenant la liste de ses péchés.
Et le petit pope se mit à compter : ving't et un mille neuf cent trente-trois fourberies... quatre cents bouteilles de vodka... et ainsi de suite. Et à mesure, le plateau d'or, qui tout à Tlieure avait baissé, baissé sous le poids des peines de Makar, montait, montait désormais, tandis que, cbargé de péchés, le plateau de bois s'enfonçait dans le trou.
Makar se dit que l'affaire tournait mal pour lui. Il approcha de la balance et, sans en avoir l'air essaya de corriger avec son pied l'erreur évidente à laquelle s'abandonnait ce pauvre plateau de bois. Des serviteurs s'en aperçurent et s'exclamèrent d'indignation.
— Qu'y a-t-il donc par là? demanda le Toyone.
— Il a voulu arrêter avec son pied le plateau de bois.
— Tu es jugé, s'écria le Toyone hors de lui. Tu n'es qu'un menteur, un fainéant, un ivrogne... Attends un peu, et tu verras.
Et se tournant vers le pope :
— Quel est l'habitant de Tchalgane qui fait le plus travailler ses chevaux, qui les charge le plus, qui les mène le plus vite?
— Dame ! ce ne peut être que le sacristain. C'est lui qui tient le relais de poste et qui conduit
Fispravnik dans toutes ses tournées par tout le district.
■ — Eh bieni qu'on livre ce gaillard au sacristain de Tchalganc, et qu'en qualité de cheval quelconque, il conduise son ispravnik dans toutes ses tournées par tout le district, jusqu'à ce qu'il en crève !
Mais au même instant voici qu'entra le lils du Toyone. Il s'assit à la droite de son père et prononça :
— J'ai vécu parmi les hommes, je sais les choses de la terre. Cela doit être bien dur de traîner un ispravnik, et dans toutes ses tournées par tout le district... Le pauvre diable a peut être quelque chose à dire pour sa défense. Voyons, parle.
Et Makar sentit sa langue se délier comme par enchantement, et avec une volubilité et un aplomb qu'il ne s'était jamais connus, et qui d'abord effarouchèrent le petit pope, firent froncer les sourcils au Toyone et stupéfièrent les jeunes serviteurs, il déclara net qu'il n'irait pas chez le sacristain parce que l'arrêt était injuste. Non pas qu'il s'effrayât de devenir cheval, et même cheval quelconque, car, si le sacristain surmenait ses chevaux, au moins leur donnait-il de l'avoine en conséquence, tandis que lui, Makar, surmené
toute sa vie durant, personne ne lui avait jamais donné d'avoine.
— Et qui donc, s'il te plaît, te surmenait de la sorte? grommela le Toyone,
Mais tout le monde, parbleu! Les starostes, les assesseurs , les ispravniks, qui réclamaient l'impôt; les popes, qui quémandaient ladime; la misère, la faim; et les grands froids et les grandes chaleurs, et les pluies et les sécheresses, et la terre gelée et Findéracinable taïga!... Les bœufs qu'on pousse devant soi et qui vont la tète basse, les yeux au sol, sans savoir où on les fait aller, eh ! n'en avait-il pas été de même pour lui sa vie entière durant? Ce que lisait le pope à l'église, et pourquoi il fallait payer la dime, est-ce qu'il y comprenait quelque chose? Pourquoi on avait enrôlé son fils, où on l'avait mené, où il était mort et comment, où l'on avait enterré sa pauvre chère dépouille, est-ce qu'il le savait?
Il avait bu beaucoup de vodka? Certes, et puis après? Qu'on lui enseignât donc un autre moyen de noyer son chagrin, à Tchalgane!
— Combien de bouteilles as-tu dit? fit le Toyone s'adressant au petit pope.
— Quatre cents; répondit celui-ci après avoir d'un coup d'œil consulté le registre.
— Soit, reprenait Makar, quatre cents. Cinq cents même, si l'on voulait. Mais était-ce de la vodka? Il y avait les trois quarts d'eau, et le quart de véritable vodka était encore coupé d'infusion de tabac. Il fallait donc réduire le compte de trois cents bouteilles, au moins!
— Dit-il la vérité?
— La pure vérité, répondit le petit pope.
La pliysionomie de celui-ci se rassérénait à mesure que celle du Toyone devenait moins bourrue. A toutes les portes se pressaient des têtes de jeunes serviteurs tout yeux, tout oreilles, et désormais sympathiques à l'orateur , il était impossible de s'y méprendre.
Et l'orateur continuait. Il avait majoré de trois milliers le compte des charretées de bois? D'accord. Il n'en avait mené dans sa vie que seize mille. Mais n'était-ce pas déjà un total présentable? Et puis là dedans il y en avait deux bons milliers qui pouvaient compter doubles, ceux qu'il avait traînés pendant qu'agonisait sa première femme. La pauvre baba se débattait toute seule contre le mal mortel, et lui, il fallait qu'il fit la navette de la taïga, où il abattait et chargeait, à sa yourte où il déchargeait dans la cour, et de sa yourte à la taïga, sans cesse. Les larmes g-elaient
LA FORtT MURMURE. 25
à ses cils, mais la misère voulait qu'il n'en fut pas autrement.
La baba trépassée, il n'avait pas de quoi la faire enterrer. Il avait offert ses bras à un marchand de bois, qui, voyant sa gène, en avait profité pour ne lui payer que dix kopeks par charretée. Et le pauvre vieux cadavre était resté dans la yourte des jours et des jours, abandonné sans cierges, ni feu, ni veilleurs, jusqu'à ce que Makar ait eu gagné assez de fois dix kopeks pour le faire porter en terre sainte. Ces charretées-là ne devaient-elles pas lui être comptées triples?...
Les prunelles du Toyone se voilèrent d'humidité, et la balance oscilla : le plateau de bois remonta à l'orée du trou...
JVIais puisqu'on inscrit tout sur le registre, comment se faisait-il qu'on n'eût pas marqué le nombre de fois qu'il avait pleuré de misère depuis sa naissance? Et que l'on fouillât donc son existence : avait-il jamais goûté si peu que ce fût à n'importe quelle vraie joie? Et ses enfants, où étaient-ils à cette heure : les uns, morts; les autres, à peine grandis, aussitôt en allés pour se battre ailleurs contre la noire misère, chacun de son côté. Et lui et sa seconde baba étaient restés là en face l'un de l'autre, à achever de s'user tou-
jours aux mêmes âpres besognes, attendant hargneux un âge pour lequel il n'y a dans les villages de la taïga ni pain, ni feu, ni abri. Deux sapins perdus, oubliés seulets au milieu d'une steppe, à tous les vents, à tous les chasse-neige...
— Dit-il la vérité?
— Hélas! la pure vérité.
Et le plateau de bois remonta d'au moins un pied...
— Soit, fît le Toyone après un silence. Mais, écoute, j'ai des justes sur terre. Eh bien, leurs yeux sont clairs, leur visage est frais, leurs vêtements sont propres, et leur cœur est comme un parterre embaumé. Or, te voilà, toi, avec des yeux troubles, un visage noir, des vêtements en loques, et ton cœur n'est qu'un champ d'ivraie, sinon de ronces...
Makar courba la tête un instant, et il aurait donné beaucoup pour pouvoir se cacher, fut-ce dans le mystérieux trou béant au-dessous du plateau de bois. Puis il reprit de plus belle.
Si les justes, ou du moins ces justes dont parlait le Toyone, avaient des vêtements irréprochables, c'était qu'ils pouvaient s'en faire tisser tant qu'ils en voulaient par la main d'autrui; s'ils avaient le visage net, c'était qu'ils avaient des
eaux parfumées pour le laver, et s'ils avaient les yeux purs, c'était qu'ils pouvaient ne les pas exposer constamment à la réverbération de la neige, à la bise du nord, à la fumée de la yourte, et surtout qu'ils ne pleuraient pas comme on pleure à Tclialgane, comme particulièrement lui, Makar, avait pleuré. Quant à son cœur, il ne savait ce qu'il y poussait, mais ce dont il était sûr, c'était que l'on ne pouvait le rendre responsable des semences qu'y avaient apportées les mauvais vents. Est-ce qu'il n'était pas né comme les autres avec un cœur vierge, apte à couver les g'raines les plus précieuses, et avec des yeux limpides, bons pour refléter les plus douces étoiles?...
Mais tout cela n'était rien encore. S'il avait résisté à toutes les tourmentes de la vie, s'il avait tout accepté, c'était qu'au loin devant lui scintillait toujours et toujours la petite flamme : l'espérance. Et voilà qu'à présent au bout de tout, on soufflait la petite flamme : plus rien, rien, jamais!
— Pauvret, s'écria le Toyone, tu n'es plus sur terre, la justice va commencer pour toi!
Makar ouvrit de grands yeux, une grande bouche, et tressaillit de la tète aux pieds en
pâlissant; puis il fondit en larmes extraordinaires, qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors, des larmes qu'il sentait lui purifier les yeux et lui faire germer dans le cœur des lys et des roses..... Et le vieux Toyone pleurait aussi, et aussi le petit pope Ivan, et les jeunes serviteurs s'épongeaient les yeux avec leurs amples manches blanches, tandis que montait le plateau de bois, plus haut, toujours plus haut...
J'avais six ans lorsque je perdis ma mère. Mon père était si désolé, qu'il semblait en oublier complètement mon existence. Parfois il cajolait ma petite sœur, et il prenait soin d'elle de son mieux, parce qu'elle lui rappelait la défunte. Pour moi, je vivais comme un sauvageon dans la steppe; personne ne se souciait de moi, et par conséquent personne ne m'entravait dans la liberté de mes mouvements.
Le bourg- que nous habitions appartenait à un hobereau appauvri, d'origine polonaise, et présentait la physionomie typique de ces petits centres de la Russie méridionale, où les derniers rejetons d'une noblesse d'autres âges jouissent de
piteux vestiges de splendeur au milieu de Tàpre labeur des moujiks et du menu négoce des juifs. Lorsqu'on arrive dans cette localité par l'est, une prison frappe d'abord les yeux. C'est le plus bel ornement architectural de l'endroit. L'alignement des maisons domine des fossés somnolents dont les talus moisis sont hérissés de broussailles séculaires. Un invalide jamais complètement réveillé lève vers vous sa face tannée par le soleil, et vous ouvre la g'rille d'octroi. Vous voyez alterner des baraques mélancoliques et des chaumières ratatinées. Puis s'offre devant vous une grande place bordée sur trois de ses côtés par un grouillement de cabarets juifs, et sur le quatrième par des édifices gouvernementaux, navrants de morne banalité. Ensuite, c'est, sur une étroite et lente rivière, un pont de bois, vermoulu au point qu'il tremble sous les roues des voitures ainsi qu'un vieillard qui ne supporte plus sa charge que péniblement. Au delà, une rue, l'artère principale, avec les boutiques basses des juifs toujours, et des étalages au milieu desquels d'autres juifs sont accroupis sur la chaussée à l'abri de vastes parasols. Des nuées de marmaille barbotent dans la poussière ou la boue. Encore un moment, et vous voici à l'autre bout de la ville.
Là les bouleaux cliucliolent enlre eux sur les tombes du cimetière, des champs de blé ondulent doucement, et le vent murmure interminablement une chanson aiguë et triste à travers les his du télégraphe, le long- de la route de poste qui déjà sinue, déserte à perte de vue.
La rivière sort d'un étang- pour aller se jeter dans un autre, en sorte que la ville est coupée du nord au sud par une double rangée de peupliers. Les étangs, d'année en année, allaient s'asséchant; ce n'étaient bientôt |)lus que des marais ondoyants de hauts ajoncs. Du milieu de l'un d'eux surgissait un îlot, et sur l'îlot il y avait un vieux château à demi ruiné.
Je me souviens que je ne regardais pas sans frissonner un peu cette construction étrange, au sujet de laquelle bien des légendes circulaient dans le pays, plus terribles les unes que les autres. On affirmait notamment que l'îlot était fait de terre apportée par des prisonniers turcs, et qu'on avait ensuite massacré tous ces malheureux pour cimenter cette terre avec leur sang- de manière que leurs cadavres servissent de fondations au château. El mon imagination d'enfant voyait se dessiner sous terre les milliers de squelettes païens soutenant de leurs doigts crochus l'île avec ses
hauts peupliers et le vieux château à mine morose.
Souvent par les jours les plus clairs, lorsqu'avec les galopins de mon âge je m'étais aventuré sur le rivag-e le plus voisin, nous étions soudain pris de peur et fuyions en débandade. Les fenêtres sans vitres béaient effroyables comme les yeux crevés de quelque géant. Le mystérieux bruissement du vent par les vastes salles désertes était coupé de loin en loin par le fracas dix fois répercuté de la chute d'un plairas détaché d'un plafond ou d'une fresque. Il nous semblait entendre longtemps à notre poursuite cet écho à la fois sonore et sourd, qui avait l'air d'un ricanement énorme.
En automne, par les nuits d'orag^e, c'était tout le monde qui grelottait d'épouvante dans la ville en écoutant le vent mug-ir dans la ruine et en regardant les peupliers courber leur haute taille et s'entre-choquer sous les/afales. Les juifs se lamentaient, les bourgeoises pieusement se signaient, et même notre voisin le forgeron, qui niait l'existence du diable, sortait devant sa porte et marmottait une prière pour les trépassés. lanousch, un vieux à la longue barbe blanche qui, faute d'un autre gîte, s'abritait pour dormir en un coin
cIq château, nous racontait comme quoi par des nuits pareilles il entendait distinctement des cris derrière les murailles à demi éboulées. Puis les Turcs se levaient, et couraient par tout l'îlot, avec des craquements d'os et des vociférations où ils épanchaient leur ressentiment de la cruauté des seigneurs d'antan. Alors ceux-ci appelaient à la rescousse leurs heiduques, et lanousch percevait dans tout le château et aux alentours le cliquetis des armes, le piaffement des chevaux, la clameur des commandements, rythmés par les farouches hurlements de la tempête.
Un jour, disait le vieux, l'aïeul des maîtres actuels, un preux de grande renommée, était monté sur son cheval de g-uerre et, planté au milieu de la cour, avait crié d'une voix étonnante :
— Silence, vous tous, enfants de chiens, je veux que vous vous taisiez!
Et ses descendants avaient aussitôt abandonné à jamais le château. La plus importante partie des trésors, en écus ou autrement, — et il y en avait tant que les coflres en craquaient, — avait passé la digue sur le dos des juifs, et les derniers représentants de la race glorieuse s'étaient fait construire une prosaïque maison blanche sur une
colline éloignée de la ville. Là, isolés dans un dédaigneux silence, ils végétaient une existence terne. Parfois, le vieux hobereau se montrait parles rues, juché surune vieille jument ang-laise, et cela faisait une ruine aussi piteuse que le château de ses ancêtres. A ses côtés chevauchait une amazone longue, sèche, tout de noir vêtue, sa tille, et un valet de pied les suivait h distance respectueuse.
La comtesse ne trouvait point à se marier. Les épouseurs de son rang", en quête de dot, se mariaient avec des filles de marchands, vendaient le domaine paternel à des juifs. Personne dans la ville n'eût osé lever les yeux sur la fière fille de l'ancien maître. Quant u nous, petits gamins, lorsque passaient, lents et solennels, les cavaliers propriétaires de la ruine redoutée, nous nous serrions les uns contre les autres et les reg^ardions un peu comme si nous avions eu atTaire à des fantômes.
A l'ouest de la ville, s'élevait, sur une colline, certaine église d'Uniates, secte de croyants dissidents d'avec les catholiques du pays. Jadis, au son de la grosse cloche, beaucoup de monde était venu là, muni de gourdons pour toute arme. Dans le nombre, se trouvaient seulement quelques
gentilshommes des environs. Du porche de cet antique sanctuaire on voyait File et ses peiipHers hauts et touiTus. Le château demeurait caché derrière ce rideau de verdure. Il fallait que l'haleine du sud s'élevât sur les ajoncs du marais pour que, les houquets d'arbres s'écartant les uns des autres en se balançant sous l'efTort du vent, on put entrevoir la façade aux trous noirs. Ce château et le clocher de cette église uniate étaient deux cadavres. L'un n'avait plus d'yeux, le soleil couchant n'allumait plus aucun reflet à ses fenêtres. L'autre avait sa toiture délabrée, ses murs allaient s'efTritant, et les tintements de la cloche de cuivre y étaient remplacés par la triste mélodie des chouettes.
La rivalité engagée durant des siècles entre l'allier repaire des seigneurs et le pieux asile des bourgeois se poursuivait jusqu'après leur mort; les hommes qui habitaient leurs entrailles ne semblaient être là que pour l'entretenir.
Le château était hospitalier aux gueux. Quiconque ne trouvait pas à se caser dans la ville, tout déclassé qui ne savait comment se payer un toit en toute saison et du feu en hiver, gagnait l'île et s'installait parmi les décombres, sans se soucier du risque qu'il courait d'être écrasé sous
quelque subit écroulement. « Loger au chàleau )> signifiait, en cet étrange pays, connaître l'extrême misère. Il y avait là femmes et enfanls. On démolissait planchers et cloisons pour se chaufFer et cuisiner, car tout ce monde trouvait moyen de manger, par exemple je ne sais trop quoi.
Un jour vint, où la société ainsi improvisée compléta son organisation, en ce sens que les querelles et batailles se mirent de la partie. Le vieux lanousch, qui dans son jeune âge avait tenu un petit emploi dans la domesticité du château, s'arrangea de telle sorte, qu'il finit par accaparer le droit de faire la loi. Il entreprit des réformes; aussi l'île fut-elle pendant plusieurs jours pleine d'un vacarme épouvantable. On eût dit que tous les Turcs sortaient de leurs tombes et braillaient pour s'exciter à la vengeance contre les seigneurs. C'était que lanousch triait la population des ruines en séparant les brebis et les chèvres. Les brebis, qui restaient au château, l'aidaient à chasser les chèvres, qui regimbaient désespérément. Lorsque l'ordre fut enfin rétabli grâce à l'aide du garde laissé par les maîtres dans un coin de l'île, on vit que le triage avait eu pour résultat de ne maintenir en guise de brebis que la population aristocratique. lanousch n'était
entouré que de bons chrétiens; la généalogie de la plupart remontait authentiquement à la valetaille des comtes d'antan. Il y avait surtout des vieux en redingote râpée, avec un grand nez bleui et un gros bâton, et des vieilles sordides et glapissantes qui avaient conservé jusqu'à cet extrême degré de la pénurie, l'usage des châles et des chapeaux. Toutes ces créatures composaient un groupe très intimement lié et de bon ton, et elles détenaient le monopole de la misère avérée. Dans la semaine, on cheminait de maison en maison, par les rues cossues de la ville, marmottant des prières, colportant les cancans, gémissant sur la dureté des temps. Le dimanche et les jours de fête, les notables de la colonie stationnaient aux abords de l'église et consentaient à accepter, au nom du Christ et de la Vierge, l'aumône pour la communaulé.
Attirés par le tapage de la révolution dont les ruines étaient le théâtre, quelques camarades et moi nous nous étions établis en observation dans les peupliers, et nous contemplions lanousch occupé, à la tête de son armée de vétérans violacés et de mégères jaunes ou couperosées, à expulser de l'ile les habitants condamnés à l'émigration. Le soir tombait. Une pluie fine dégouttait
d'un sombre nuage suspendu au-dessus des peupliers, comme accroché au passage par leurs cimes. Des silhouettes enveloppées de loques vagues g-lissaient effarées, lamentables comme des taupes dénichées de leur trou par des enfants. De droite et de gauche elles furetaient en quête de la moindre fissure par où rentrer dans le château. Mais lanousch et sa bande les traquaient sans pitié en brandissant des pieux, et le g-arde veillait, silencieux, muni d'un solide gourdin, en sa qualité d'incarnation de la neutralité armée, ce qui signifie évidemment qu'il était avec le parti le plus fort. Les malheureux finissaient par se replier vers la digue, et les uns près les autres ils s'en allaient pour toujours, bientôt disparus dans l'hostile brume de ce soir d'automne.
Jusque-là, lanousch et le château avaient eu à mes yeux un prestige de hautaine vétusté. J'aimais venir sur l'île pour examiner à distance la toiture moussue et les murs crevassés. Et lorsqu'à l'aube les habitants se traînaient au dehors en bâillant, toussotant et se signant au soleil, je les considérais avec respect, comme des êtres entourés du même impénétrable mystère que le château. Ils demeuraient toute la nuit au cœur de celui-ci, ils entendaient ce qui s'y passait,
et c'était pour eux que, par les fenêtres à jamais béantes, la lune en éclairait les vastes salles ou que le vent y clamait. J'étais radieux quand lanouscli, s'asseyant à l'ombre des peupliers, se mettait, avec toute la volubilité dont peut être capable un septuagénaire, à raconter les gloires de l'édifice. Mon imagination évoquait facilement les tableaux du passé; je me pénétrais de la tristesse solennelle et de l'universelle compassion qui émanait de ces murailles, et des ombres romantiques traversaient ainsi ma jeune âme, comme parfois, lorsqu'il vente, la nuée qui passe ternit un instant la fraîclie verdure des champs.
Mais à dater du soir de la révolution, la ruine et son barde m'apparurent sous un jour nouveau. Le lendemain, lanousch m'accosta pour m'annoncer que le fils de personnes aussi honorables que mes parents pourrait désormais fréquenter l'île et le château avec l'assurance d'y trouver une société choisie. Et il me prit la main pour m'y emmener. Mais je m'enfuis. La ruine à présent me faisait horreur, car je pensais aux pauvres diables qu'on en avait expulsés et qui erraient sans feu ni lieu par le froid.
Pendant les quelques semaines qui suivirent le départ de l'ile de la moitié de sa population, chaque nuit la ville entière était en émoi. Les chiens hurlaient, les portes grinçaient, les g-ens sortaient dans la rue en frappant le sol hien fort avec des hâtons pour montrer à qui de droit qu'on veillait. Nul n'ignorait que par les ténèbres suintantes vagahondaient des hommes transis de froid, tenaillés par la faim, claquant des dents et ruisselants sous leurs loques, et que ces hommes pouvaient à la fin céder à des sentiments féroces. Aussi les citadins s'efforeaient-ils de prévenir par leurs menaces pareil déchaînement Et comme exprès, depuis plusieurs jours, la nuit tombait avec une averse glaciale et interminable, et quand elle s'en allait, c'était en laissant une voûte très basse de nuages denses. Et le vent ployait les arbres, faisait claquer les volets, et, par les serrures, me venait dire à l'oreille jusque dans mon petit lit, l'amère destinée des pauvres hères dépourvus de toit et de foyer...
Enfin le printemps eut raison des dernières
résistances de l'hiver. Le soleil sécha la terre, et en même temps les errants disparurent. Les chiens ce-ssèrent d'aboyer la nuit, et la ville reprit le cours normal de son existence monotone, fastidieuse. Les brûlants rayons de juin blanchissaient les rues poudreuses, chassant sous leurs vastes parasols les innombrables fils d'Israël occupés à leur petit commerce. A toutes les encoignures les commissionnaires guettaient les passants; par les fenêtres ouvertes des bureaux on entendait grincer les plumes des employés. Les dames allaient le matin faire au marché leurs provisions avec un ample panier, et vers le soir elles se pavanaient au bras de leur légitime époux en soulevant la poussière avec les traînes élégantes de leurs robes soigneusement copiées sur celles que l'on portait dans la capitale quinze années auparavant. C'était sans gâter l'harmonie générale que les vieux et les vieilles du château trottinaient affairés de maison en maison chez les protecteurs auxquels ils avaient su s'imposer. Les citadins, imbus du droit à l'existence, jugeaient tout à fait naturel qu'il y eût des professionnels pour recevoir l'aumône chaque samedi, et les habitants de l'Ile s'acquittaient de cette fonction avec une dignité incontestable.
Les proscrits du château avaient, disait-on, trouvé refuge sur la colline, dans les ruines de l'ég-lise uniate. Mais comment ils s'y étaient organisés, personne n'en savait rien. On voyait seulement dévaler à l'aube parles ravins, des individus à mine louche, qui le soir remontaient par les mêmes voies. Leur voisinage n'était pas sans inquiéter la morne bourgade; c'était comme un gros point noir sur le fond uniformément gris de son existence. Les citadins louchaient dans la direction du clocher uniate comme s'il les eut menacés dans leur absolue tranquillité.
La physionomie des gens de l'église n'était pas du tout celle des personnes du château; la ville ne les admettait pas. A la vérité, ils ne sollicitaient point telle faveur. Leurs relations avec le monde chrétien avaient un caractère nettement hostile; ils aimaient mieux insulter que flatter, et prendre tout seuls que mendier. Lorsqu'ils ne se trouvaient pas en nombre, on leur infligeait de cruelles persécutions, mais ils s'en vengeaient de la belle manière dès qu'ils se sentaient les plus forts. Comme il n'arrive que trop souvent, cette masse disparate de miséreux comptait des individualités qui, par leur esprit et leurs talents, eussent fait honneur même à la
société choisie du château ; elles préféraient néanmoins le démocratique voisinage du vieux clocher. Quelques-uns avaient des faces profondément tragiques.
Je me souviens encore aujourd'hui de la joie que mettait dans la rue le passage de celui de ces pauvres diables que l'on avait surnommé le Professeur. Il allait, voûté, triste, ahuri, serré dans la défroque d'un uniforme militaire, coitTé d'un bonnet de police au galon terni. On affirmait que jadis il avait été précepteur quelque part. 11 serait difficile de s'imaginer un être plus inoffensif. D'habitude il errait par la ville sans but aucun, son regard terne perdu sur le sol. Les habitants se moquaient de lui impitoyablement à cause de deux particularités.
Le Professeur marmottait sans répit par devers soi, mais nul homme au inonde n'était capable de distinguer une syllabe quelconque dans ces phrases sans paroles. Cela roulait comme le gargouillement d'un torrent trouble, tandis que les prunelles vagues s'attachaient à l'auditeur avec une insistance gênante et un évident désir de vous aider à vous pénéirer à fond l'objet d'une longue démonstration. Il semblait remonté de temps en temps, ainsi qu'un mécanisme d'horlo-
gerie. Il suffisait que le premier commissionnaire venu l'appelât au beau milieu de la rue et lui posât n'importe quelle question, et le malheureux, immobilisant aussitôt son regard sur son interlocuteur, se mettait à marmotter. L'autre pouvait s'endormir tout à son aise; en se réveillant une heure après, il retrouvait, penché audessus de lui, le lamentable visage du Professeur, qui n'avait pas interrompu un instant son marmottement. Telle était la première particularité.
La seconde était bien plus intéressante encore, s'il est possible, et l'on comprendra tout de suite quelle inextinguible hilarité elle pouvait soulever dans les rues de la petite ville. Le Professeur avait une peur efïVoyable de tout ustensile pointu. Ainsi, un citadin n'avait, dans un élan de suprême éloquence, qu'à crier à tue-tèle :
— Les couteaux, les ciseaux, les aiguilles, les épingles!
L'infortuné vieillard, brutalement tiré de sa songerie, étendait les bras comme un oiseau blessé bat de l'aile, puis portait les deux mains à son cœur en regardant avec épouvante autour de lui.
Que de souffrances demeurent incomprises
EN MAUVAISE COMPAGNIE 31 t
pour les farceurs, parce que la victime de leurs tracasseries n'a pas la force de leur riposter par quelques bous coups de poing-. Le Professeur se tournait vers le mauvais plaisant et, se pétrissant nerveusement la poitrine, geignait d'une voix étranglée :
— Oh! cela m'a saisi le cœur... le cœur comme avec un crochet... en plein le cœur!
Peut-être voulait-il dire que son cœur était meurtri par les mots hurlés. Et il s'enfuvail tremblant, la tète plus basse encore que de coutume, comme s'il avait redouté un coup. Derrière lui c'était une explosion de rires, et en le voyant se sauver de la sorte, chacun se mettait sur le pas de sa porte et harcelait le Professeur avec ces cris, qui lui sifflaient aux talons ainsi que des lanières de fouet :
— Les couteaux, les ciseaux, les aiguilles, le& épingles !
Il faut rendre cette justice aux exilés du château, qu'il rég-nait entre eux une parfaite solidarité. Si M. Tourkévitch ou le sous-lieutenant Zaousaïlov se trouvaient à ce moment dans le voisinage, les farceurs recevaient une correction en règle. Le sous-lieutenant était d'une force athlétique, son nez était d'un pourpre
superbe, et ses yeux roulaient férocement dans leur orbite. II avait déclaré au genre humain une guerre où il n'admettait ni armistice ni neutralité. Chaque fois qu'il rencontrait le Professeur livré aux persécutions des badauds, il parcourait les rues en jurant et gesticulant, et, nouveau Tamerlan, détruisait tout ce qui lui tombait sous la main. Il avait ainsi pratiqué la chasse aux juifs bien avant qu'elle n'entrât dans les lois ; ceux d'entre eux qui se trouvaient sur son chemin, il les agonisait d'injures et les rouait de coups, se permettait des licences grandes avec leurs dames, et il terminait son expédition par une rixe quelconque au marché.
Le second des souffre-douleur que la population de l'église uniate offrait à celle de la ville, était un certain Lavrovsky, ancien employé tombé à la plus dégradante ivrognerie. Peu de personnes avaient oublié les temps où on l'appelait M. le Scribe, alors qu'il portait un uniforme à boutons de cuivre et se plaisait à entourer son cou de magnifiques foulards aux couleurs voyantes. Le changement s'était opéré brusquement dans cette vie à dater du séjour fait dans la ville par un fringant officier de dragons, séjour de deux semaines seulement, mais qui avait suffi
pour que capitulât la vertu de M"° Anna, la blonde fille do l'aubergiste. M"'' Anna avait disparu avec Tofficier, et l'on n'avait plus entendu parler d'elle. Lavrovski était resté avec sa multicolore collection de foulards et la stupeur d'avoir perdu l'espoir qui fleurissait l'horizon de sa triste existence de petit employé. Dans un village, on ne savait oi^i, il avait bien encore sa famille, dont il était l'orgueil et le soutien. Mais depuis longtemps il avait quitté le service et il ne se souciait plus de rien. Dans ses rares instants de lucidité, il filait rapidement par les rues sans lever les yeux sur personne, courbé comme sous le poids de la honte. Il était loqueteux, sordide, avec de longs cheveux et une grande barbe en broussaille. Au plus épais de la foule, son aspect forçait l'attention. Il n'entendait rien, ne prenait garde à quoi que ce fût. Par rares intermittences, il jetait de droite et de gauche un regard où ne subsistait nul vestige de conscience. Que lui voulaient ces étrangers? Que leur avaitil fait? Pourquoi le pourchassaient-ils ainsi de leurs quolibets? Certaines fois, lorsqu'entre deux ivresses le nom de la demoiselle à la tresse blonde parvenait à ses oreilles, une fureur soudaine bondissait en lui. Ses prunelles s'enflam-
niaient, et il s'élançait en serrant les poings vers Fatlroupement, qui se dispersait vite. De pareils emportements, bien que peu fréquents, augmentaient l'hostilité de la ville, aussi lorsque le malheureux passait tête basse, la foule qui le suivait lui jetait des pierres et des ordures pour le tirer de son apathie.
Avait-il bu, il choisissait un coin désert sous une haie, au fond d'un fossé ou dans un autre endroit aussi excentrique où il put espérer qu'on ne le dérangerait pas. Il s'asseyait, allongeait les jambes, et penchait piteusement sa pauvre tête. La solitude et l'eau-de-vie suscitaient en lui le besoin de raconter sa vie, et il entamait des histoires à n'en plus finir sur sa jeunesse perdue. Son confident était un pieu de la haie ou un bouleau murmurant au-dessus de lui de douces consolations, ou même une pie caqueteuse qui volelait autour de lui en l'examinant, curieuse comme toutes les commères.
Souvent, nous autres gamins, nous nous amassions à ses côtés pour écouter avidement ses longs et terribles récits. Les cheveux se dressaient sur notre tète, quand l'homnie s'accusait solennellement devant nous de tous les crimes imaginables. A l'en croire, il avait tué son père,
tué sa mère, fait mourir de faim tous ses frères et toutes ses sœurs. Nous n'avions aucune raison de douter de sa véracité, seulement une circonstance nous étonnait : il fallait qu'il eût eu plusieurs pères, puisqu'à l'un il avait percé le cœur avec un sabre, il avait empoisonné l'autre, et il en avait cuit au four un troisième. Nous écoutions tout cela consciencieusement, jusqu'à ce que, sa langue s'empâtant, l'ivrogne ne balbutiât plus que des sons incohérents, et que le sommeil du juste finît par interrompre pour cette fois le flot de ses aveux. Les grandes personnes haussaient les épaules et affirmaient que tous ces crimes étaient des inventions de Lavrovsky, son père, sa mère, son frère et sa sœur ayant trépassé de leur belle mort. Mais nos petites âmes impressionnables devinaient dans les lamentations de l'ivrogne l'épanchement d'une peine réelle, et à travers les terrifiantes allégories prises à la lettre par notre naïveté, nous percevions vaguement le tragique de cette existence manquée. Quand le pauvre diable ronflait, le menton sur la poitrine, nous nous penchions audessus de lui, considérant avec stupéfaction comme il sanglotait et se débattait par intermittences, traqué jusqu'en rêve par le remords de
ses crimes. Il arrivait que, tordant les lèvres en une grimace pitoyable, presque enfantine, il clamait soudain :
— Je tuerai!
Sur quoi nous nous sauvions en courant à nous rompre le cou.
Pendant qu'il dormait de la sorte, il était, suivant le temps, couvert de poussière ou trempé de pluie, et en hiver, s'il ne mourait pas sous l'amoncellement de la neige, il le devait à la sollicitude du jovial Tourkévitch, qui, chancelant lui-même, le secouait, le remettait sur pieds et le traînait avec lui.
M. Tourkévitch appartenait à la catégorie des hommes qui ne se laissent pas impunément railler. Si le Professeur et Lavrovsky souffraient passivement, lui était un rude gaillard. Sans demander rassentiment de personne, il s'était nommé général, et exigeait des paisibles habitants de la ville les marques du respect congruent.
Nul ne songeant à lui en contester le titre, M. Tourkévitch avait hni par croire lui-même à son grade élevé. 11 était majestueux, et avec ses sourcils froncés, il semblait toujours prêt à casser la mâchoire à son prochain, ce qui appa-
remment constituait à ses yeux la principale prérogative de la profession de général. Surgissait-il dans sa tôle insouciante un problème inquiétant, il empoignait un passant au hasard et lui demandait, menaçant :
— Qui suis-jc? hein?
— Le général Tourkévitch, répondait humblement le citadin.
Et le général, satisfait, le rendait à la liberté et pivotait crânement sur ses talons en se lissant les moustaches. Et comme il savait fixer fort dr(Mement ces longues moustaches et qu'il était un boute-en-train inépuisable en calembours, la porte lui était ouverte du restaurant du marché, oii fréquentaient les propriétaires ruraux du district. Pour dire la vérité, il arrivait souvent que M. Tourkévitch quittait cet endroit de délices avec la précipitation d'un homme qu'on escorte à coups de pied, mais de tels incidents, explicables par l'étrange incompétence des dignes bourgeois en matière d'esprit, n'influaient en rien sur les dispositions générales de l'excellent homme.
L'assurance qu'il avait en soi n'avait d'égale chez lui, sous le rapport de l'inaltérabilité, que le perpétuel état d'ébriété.
Cette dernière circonstance ne faisait du reste
qu'accentuer l'aisance de ses manières. Il suffisait à M. Tourkévitcli de boire un verre pour être ivre toute la journée. Il avait depuis ses jeunes ans ingurgité une si énorme quantité d'eau-de-vie, qu'il semblait avoir transformé ses veines en conduits alcooliques; il lui suffisait d'entretenir ces conduits à un certain degré d'échauff'ement, pour que la joie circulât en lui et que le monde se revêtît de couleur de rose.
Si en revanche, pour une cause ou une autre, il était seulement trois jours sans se griser, de terrible il devenait plus inofîensif qu'un bébé. Alors tout le monde se hâtait de lui faire payer les affronts subis. On le rossait, on l'aspergeait de boue, on l'abreuvait d'injures; et lui, sans chercher à se soustraire à l'orage, hurlait à fendre l'âme, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses moustaches toutes désemparées; et il suppliait les 'gens de le tuer, motivant ce désir par cette circonstance, qu'il était aussi bien voué à trépasser d'une mort de chien dans la première broussaille venue. Alors on s'éloignait pour éviter le visage et la voix de cet homme revenu pour quelques brefs instants à la conscience de son atTreuse situation. Dès qu'il se voyait abandonné, un brusque revire-
ment s'opérait en lui. Ses yeux s'embrasaient fiévreusement, ses cheveux à demi ras se hérissaient, ses joues retombaient pendantes. II se mettait sur pieds à la hâte, et, se frappant énergiquement la poitrine, il marchait par les rues en criant, dans une fureur non dépourvue de majesté :
— Je veux, comme Jérémie, je veux démasquer ceux qui ne sont pas des justes!
C'était là la promesse d'un spectacle intéressant. On peut dire que M. Tourlcévitch s'acquittait en ces moments avec un grand succès de toutes les fonctions d'une célébrité de petite ville. Aussi n'y avait-il rien d'étonnant si les personnes les plus g-ravement occupées laissaient leurs affaires de côté pour se porter en foule sur les pas du prophète nouveau et épier à distance respectueuse ses pas solennels. D'habitude il se dirigeait d'abord vers la demeure du greffier du tribunal et ouvrait sous les fenêtres quelque chose comme une audience. Ayant choisi dans la foule des acteurs qui représentaient les accusés et défendeurs et d'autres les plaignants et requérants, il débitait lui-même tous les rôles. Or il imitait dans la perfection la voix, l'accent, les gestes de personnes connues, il donnait au spectacle un
brillant intérêt d'actualité en parsemant ses réquisitoires, plaidoieries et interrogatoires, d'allusions à des procès récents, et enfin il connaissait très bien la jurisprudence et la procédure. Aussi la bonne du greffier ne tardait-elle pas à sortir pour lui g'iisser quelque chose dans la main, disparaissait aussi vile qu'elle était venue, en se débattant contre la galanterie de la suite du g'énéral. Celui-ci s'emparait de l'aumône en ricanant, et triomphalement agitait en l'air l'assignat si bien gagné, puis allait se désaltérer dans le cabinet le plus proche.
Après quelques minutes de repos, il emmenait la foule devant l'habitation de l'un des juges, puis d'un autre, variant le spectacle suivant le magistrat en cause. Et comme partout il recevait quelque chose au moment où le simulacre d'audience devenait le plus inquiétant pour la partie de l'assistance cachée dans la maison, peu à peu sa voix s'adoucissait, ses yeux se mouillaient d'attendrissement, ses moustaches remontaient progressivement. Le drame s'achevait en vaudeville devant les fenêtres de ïispravnik (commissaire) Kotz. Celui-là était pourtant le plus brave homme des fonctionnaires municipaux. Seulement il avait deux douces manies : il teignait en noir d'ébène
ses cheveux poivre et sel, et il avait un faible prononcé pour les maritornes replètes. Tout le reste, il le laissait à la volonté du bon Dieu et à la générosité de ses administrés. En s'arrètant devant son log-is, Tourkévitch gaiement clignait de l'œil à son public, jetait son bonnet en l'air, criait : — Hurrali! — et déclarait d'une voix tonnante qu'ici vivait non un chef, mais un bienfaiteur, oui, un père pour lui, général Tourkévitch.
Ensuite il regardait les fenêtres, attendant les conséquences de son apothéose. Ces conséquences étaient de deux sortes. Ou la porte s'ouvrait tout de suite et la grosse et rougeaude Matrena apportait un cadeau du bienfaiteur, du père. Ou bien la porte demeurait close, et alors la face décrépie et renfrognée de l'ispravnik, nimbée de ses cheveux enduits de poix, apparaissait vaguement à travers les rideaux du bureau, tandis que Matrena se glissait par le derrière de la maison vers l'écurie, où gîtait Mikita le savetier, à qui le général avait un jour démis le bras au cours d'une rixe. Et Mikita flegmatiquement posait son alêne et se levait. Tourkévitch, voyant que le dithyrambe ne lui était d'aucun profit, passait à la satire. Il commençait par s'apitoyer sur ce que le bienfaiteur jugeait indispensable de mettre sur ses cheveux le cirage
de ses bottes. Puis, dépité de l'inattention témoignée pour ses discours, il élevait la voix et reprochait au fonctionnaire l'exemple qu'il donnait aux honnêtes gens par l'illégalité de son union avec Matrena, Et comme en abordant ce sujet chatouilleux il se coupait tout espoir de reconquérir les bonnes grâces du bienfaiteur, il s'échauffait jusqu'au paroxysme de l'indignation. Mais à ce passage précis du speech, Kotz mettait à la fenêtre son nez jaune, et Mikita se fautilait derrière Tourkévitch. Personne dans l'assistance n'avait garde de prévenir celui-ci du danger qui le menaçait, car les façons élégantes de l'artiste en chaussures étaient pour la ville entière un sujet d'enthousiasme. Tout à coup le général interrompait sa harangue, et on le voyait en l'air, hissé sur le dos de Mikita, qui, ployant sous la charge, se retirait vers l'écurie, aux applaudissements de l'ingrate multitude. La porte s'ouvrait comme une gueule noire, le général y était engouffré, et le vantail se refermait sur ses gigotements. On ne le relâchait que lorsqu'il avait cuvé son eau-de-vie et que la foule s'était complètement dispersée.
L'église uniate abritait, en dehors de ces personnalités de relief, quantité de miséreux dont l'apparition au marché faisait sensation parmi les
bonnes femmes, chacune s'empressant de couvrir son bien, ainsi qu'une couveuse prend ses poussins sous elle dès que dans les airs elle aperçoit le vautour. On disait que, dénués de toute ressource depuis leur expulsion du château, ces gens vivaient en commun de menus vols prélevés sur la ville et les environs. Ces racontars se basaient sur ce raisonnement, que l'homme ne saurait vivre sans manger; or les individus en question ayant pour quelque motif perdu les moyens normaux d'acquérir leur nourriture et s'étant par leur départ du château mis dans le cas de ne plus jouir des bienfaits de la philanthropie des citadins, se trouvaient acculés à l'alternative de voler ou de mourir. Et comme ils ne mouraient pas, le fait même de leur existence était la preuve de la culpabilité de leurs agissements. Or, si telle était la vérité, il n'était pas moins indiscutable que l'organisateur de la bande ne pouvait être aucun autre que M. Tiburce, la plus saillante de toutes les physionomies exclues de la société du château. L'origine de cet homme se perdait dans le mystère. Selon les uns, il portait un nom illustre qu'il avait traîné dans la honte, et voilà pourquoi il se cachait; du reste, il avait pris sa part des exploits du fameux brigand Karmelouk. Mais, observaient
les autres, il n'était pas assez vieux pour que l'on put attribuer tant de gloire à ses débuts. Et puis son aspect n'avait rien d'aristocratique. De très haute taille, il était voûté comme quelqu'un pour qui le sort n'a pas été clément; ses traits étaient expressifs, mais, grossiers; ses cheveux roux étaient coupés ras; un front bas, une mâchoire inférieure légèrement proéminente, des muscles saillants et mobiles donnaient au visage un caractère simiesque. Les yeux brillaient sous des sourcils toufîus; leur regard était droit et sombre, tout plein de malice et de perspicacité, et d'autant d'énergie que d'intelligence. Pendant que la face se contorsioimait en une série de grimaces variées, l'expression de ce regard restait la même constamment, et un tel contraste vous serrait le cœur d'une sorte étrange.
Ses mains étaient larges et calleuses, et il avait des pieds énormes avec l'allure d'un vrai paysan. Etant donnés ces indices de basse extraction, on ne savait comment s'expliquer l'érudition dont il faisait preuve. Parfois, juché sur un tonneau au milieu d'un cabaret, il récitait de longs passages de Cicéron ou de Xénophon . Les moujiks ouvraient la bouche toute grande et se poussaient du coude tandis que M. Tiburce, drapé de ses
guenilles comme d'une toge, dominait la foule et accusait Catilina, racontait la valeur de Césarou la cruauté de Mithridate. Les auditeurs, à force de bonne volonté et d'ingéniosité, arrivaient à interpréter à leur façon ces discours peu appropriés à leur entendement, et lorsque Tiburce les dévisageait avec des yeux étincelants en se cognant la poitrine à grands coups de poing et les apostrophait du ton le plus pathétique : — Patres Conscripti! — ils fronçaient les sourcils et se disaient à l'oreille :
— Vois donc comme il se démène, ce fils de chien !
Puis il levait les prunelles vers le plafond, étendait les bras, et poursuivait sur un mode moins véhément. Alors on le considérait avec compassion. Les assistants voyaient bien que son âme planait dans des parages mystérieux où la langue des chrétiens n'était pas en usage et où se succédaient les aventures les plus dramatiques. Et la pitié atteignait son paroxysme quand M. Tiburce, ne montrant plus que le blanc des yeux, se mettait à scander du Virgile ou de l'Homère. Sa voix vibrait avec des inflexions tour à tour si tendres et si lugubres, que, dans tous les coins, ceux des moujiks qu'avait le
LA fORÈT MURMUnE. 28
mieux prédisposés l'eau-de-vie du cabaretier juif courbaient la tête et pleurnichaient.
— Oh, petits pères, que c'est triste! Ah, que le diable...
Et les larmes dégoulinaient sur les grosses moustaches et de là sur la table. Aussi, à peine l'orateur avait-il sauté à terre en éclatant de rire, que les faces des braves gens passaient brusquement de la sombre désolation à la joie épanouie, les mains s'enfonçaient dans les vastes culottes à la recherche des kopeks, et tout le monde, radieux de l'heureuse issue de la tragique expédition de M. Tiburce, l'embrassait, lui versait à boire, lui glissait du billon.
Cette érudition classique suscita sur l'origine de cet être singulier une hypothèse nouvelle et moins invraisemblable. M. Tiburce avait été jadis au service d'un comte qui l'avait envoyé accompagner son lils chez les Jésuites avec mission de cirer les bottes du jeune maître. Or il était arrivé ceci que, pendant que le petit comte s'initiait surtout aux coups de la discipline à trois branches des révérends Pères, son domestique s'appropriait la sagesse de ceux-ci.
M. Tiburce était trop énigmatique pour qu'on ne le soupçonnât pas par-dessus le marché de
magie. Le mauvais œil était-il sur un des champs que bordaient les dernières chaumières du faubourg-, nul mieux que cet bomme n'aurait su le conjurer avec plus de prolit pour les propriétaires et pour soi-même. Une chouette venait-elle le soir se poser sur un toit et appeler à la mort celui qui babitait dessous, vite on allait cbercber M. Tiburce, qui n'avait pas de peine à faire envoler l'oiseau de mauvais augure en lui débitant quelque tirade de Ïite-Live ou de Thucydide.
Personne au monde n'aurait pu dire d'où M. Tiburce avait tire ses enfants, et pourtant le fait était palpable : cet homme avait un garçonnet de sept ans, très développé pour son âge, et une fille de trois ans. L'un avait été amené ou plutôt apporté le jour même où M. Tiburce avait fait sa première apparition à l'horizon de la ville. Quant à l'autre, il s'était, pour l'avoir, absenté plusieurs mois en des régions lointaines.
Le garçon s'appelait Walek et avait des cheveux noirs. Il vagabondait par les rues, les mains aux poches, en jetant aux étalages des regards qui étreignaient d'angoisse le cœur des marchands. On ne vit la lillette que deux fois dans les bras de Tiburce, et puis elle disparut sans que nul la réaperçùt jamais.
On parlait de souterrains dans la colline sous les ruines de Tabbaye uniate. En ce pays où longtemps les Tatars ont tout mis à feu et à sang-, où les seigneurs donnaient libre cours à leurs instincts cruels et où les Kosaks Haïdamaks insurgés leur faisaient payer cher parfois les excès de leur tyrannie, les excavations abondent où se cachaient les pauvres gens pour échapper à tant d'ennemis. Il fallait bien un gîte aux expulsés du château que l'on voyait remonter tous les soirs vers le vieux clocher. C'était certainement dans un souterrain que rentraient le Professeur avec sa démarche de somnambule, M. Tiburce de son pas ferme, le général Tourkévitch trébuchant, mais soutenant tant bien que mal le terrible et inoffensif Lavrovsky, le valeureux Zaousaïlov, et tous les autres sans asile et meurt-de-faim.
La colline était sinistre, la nuit, avec le vieux cimetière éparpillé aux environs de l'église. Des feux pâles voltigeaient sur les tombes, et dans le clocher le coassement des corbeaux alternait avec le hululement des hiboux, — plaintes si lugubres que notre voisin le forgeron lui-même frissonnait en les entendant.
— Fi! me disait lanoiiscli lorsqu'il me rencontrait parmi les spectateurs du général Tourkévitcli ou les auditeurs de M. Tiburce. Fi! que c'est vilain pour le fils de parents aussi honorables de hanter pareille société!
En efTet, depuis que ma mère était morte et que le visage de mon père se fermait pour moi chaque jour davantage, on ne me voyait plus à la maison. En été, pour rentrer, je me glissais très lard par le jardin comme un renard; j'évitais ainsi la rencontre de mon père. J'ouvrais ma fenêtre du dehors grâce à une savante préparalion qui datait du matin, et je me venais coucher furtivement. Si ma petite sœur ne dormait pas encore, je gagnais la pièce voisine, où se trouvait son berceau, nous nous embrassions, et nous jouions quelques instants, sans bruit pour ne pas éveiller la nourrice, une vieille baba très maussade.
Le malin, à peine le jour levé, et tout le monde dormant encore à la maison, je courais déjà dans l'herbe haute et trempée de rosée. A
travers le potager je gagnais l'étang, où des camarades à fond de culotte peu convenable m'attendaient avec des lignes de pèche, et nous nous dirigions vers le moulin. Le meunier, encore somnolent, ouvrait les vannes; la lisse surface de l'eau s'émouvait, un courant se dessinait, puis s'élançait sous les grandes roues. Celles-ci, réveillées par l'assaut, tressaillaient, se livraient paresseusement d'abord, mais après quelques secondes tourbillonnaient hâtives, plongeant leurs aubes dans les flots bouillonnants pour les retirer ruisselantes et éparpiller autour d'elles une bruine glaciale. Lentement et continuement les gros arbres de couche se mettaient à virer eux aussi, et les volants rontlaient à l'intérieur du bâtiment, le grain crépitait, une fine poussière blanche sortait des fenêtres par bouffées.
Je ne m'attardais là qu'un instant. Avide de saisir sur le vif la résurrection de la nature, j'étais radieux lorsque je parvenais à entendre de tout près le chant do l'alouette ou à déloger de son trou un poltron de lièvre. Les perles de la rosée dégouttaient de la tète des fleurettes. Aux fenêtres grillées de la prison des faces blèmeS' regardaient tristement les champs et les bois.
tandis que retentissait le long des murs le cliquetis d'armes de l'escouade en patrouille pour relever les factionnaires. Lorsque la faim me forçait à rentrer à la maison pour le thé du matin, les volets s'ouvraient seulement dans la ville, et je voyais aux fenêtres des figures bouffies et bâillantes.
Je passais pour un très mauvais sujet. On me disait que j'étais plein de mauvais instincts, et on me le répétait si souvent, que j'avais fini par n'en plus douter moi-même. Mon père essayait parfois de s'occuper de mon éducation, mais c'était toujours infructueusement. Devant ce visage froid et sombre, empreint d'une douleur profonde, à jamais inconsolable, je devenais gauche et, malg'ré moi, me repliais sur moi-même. Il me semblait que mon cœur se levait vers lui, j'avais soif que mon père m'étreig'nit, me caressât. Alors je me serais serré contre lui, et nous aurions tous deux pleuré la morte. Mais il n'avait pour moi qu'un regard vague, à peine compréhensible, qui passait par-dessus ma tête et sous lequel je me rapetissais frissonnant.
— Te rappelles-tu ta mère ?
Si je me la rappelais! Je me souvenais comme parfois la nuit je cherchais à tâtons ses mains si
douces pour y appuyer mes lèvres tendrement. Je me souvenais comme durant sa maladie elle se tenait assise auprès de la fenêtre ouverte, contemplant le paysage printanier et lui disant adieu dans sa dernière année d'existence.
Oh! oui, je me la rappelais. Et ce moment où, toute couverte de fleurs, elle était couchée, belle et jeune, avec la mort sur ses traits immobiles et livides, et moi, blotti dans un coin comme un petit animal, je la regardais fixement enécarquillantles yeux devant ce grand problème de la mort pour la première fois rencontré. Et quand des hommes étrangers Feurent emportée, n'était-ce pas mes sanglots qui remplissaient d'un gémissement étouffé les ténèbres de la première nuit où je me vis orphelin ! Si je me la rappelais ! Et chaque nuit maintenant lorsque je venais à m'éveiller, mon petit cœur débordait d'une tendresse ineffable, je m'épanouissais dans un sourire de bonheur; tout à l'instant d'inconscience où les enfantins rêves roses ne sont pas encore bien dissipés, il me semblait que comme par le passé ma mère était là, penchée sur mon chevet, et qu'elle m'allait embrasser. Le vide soudain perçu me rendait la notion de mon amère solitude. Alors je pressais mon cœur
affreusement serré, et les larmes coulaient à flots de mes paupières gonflées.
Comment ne pas me souvenir!... Mais à la question de ce père morose et indifférent, dans lequel je cherchais en vain une âme proche de la mienne, je prenais instinctivement une physionomie hostile, et j'arrachais ma main de la sienne.
Il se détournait de moi avec une douloureuse colère. Il sentait qu'il n'avait aucun empire sur moi, et qu'entre nous deux un obstacle persistait infranchissable. Du vivant de ma mère, il aimait sa femme au point que son bonheur lui masquait mon existence. Et à présent c'était le malheur qui l'empêchait de s'intéresser à moi.
L'abîme qui nous séparait allait se creusant de jour en jour davantage. 11 me jugeait un mauvais garnement, un petit égoïste, et la conviction qu'il devait s'occuper de moi, bien qu'il ne le pût aucunement, et qu'il était forcé de m'aimer, bien que dans son cœur il ne trouvât point déplace pour cette affection, ne contribuait pas peu à augmenter sa froideur à mon ég'ard. Je comprenais parfaitement tout cela, aussi dès l'âge de six ans savais-je ce que c'était que l'isolement dans sa complète horreur.
Sonia, ma sœur, avait quatre ans. Je l'aimais beaucoup, et elle me le rendait. Mais comme il avait été décidé que j'étais un sujet détestable, cela dressait une barrière encore entre nous. Dès que nos jeux devenaient un peu bruyanls, la vieille nourrice qui sommeillait auprès de nous s'éveillait en sursaut, saisissait Sonia dans ses bras et l'emportait dans une autre chambre en me jetant des regards méprisants. Aussi peu à peu cessai-je mes tentatives de me trouver avec ma petite sœur, et me sentant à l'étroit dans cette maison et ce jardin où je ne recevais jamais ni caresses, ni bonne parole, ni sourire, je me mis à vagabonder tout de bon.
Tout mon être vibrait déjà d'une confuse soif de vivre. Il me semblait que par delà noire enclos, dans le monde ignoré mais pressenti, je trouverais le quelque chose qui me manquait. J'errais par les rues, considérant curieusement le cours monotone de l'existence des gens, ou j'allais aux champs écouter le murmure des épis balancés par la brise et le bruissement de l'herbe sur les antiques tumuli.
Lorsque je connus la ville dans ses moindres recoins et que les ruines du château furent définitivement gâtées à mes yeux par les mégères qui
les hantaient, je commenrai à regarder du côté de l'abbaye uniate. D'abord je rôdai en félin tout autour de la colline et j'en flairai pour ainsi dire tous les accès. Je ne pouvais me résoudre à m'approcher davantage des sépultures disséminées, silencieuses, sous leur croix délabrées, aux environs de l'édifice. Nulle part on ne voyait trace d'habitation ni même de présence humaine. L'endroit était calme, désert, abandonné, triste. Le clocher solitaire regardait, maussade et renfrogné, de ses fenêtres béantes, ainsi qu'en une pénible songerie. Je brûlais de l'examiner de près. Mais comme je n'osais pas réaliser tout seul pareille promesse, j'enrôlai dans les rues un bataillon de galopins de mon âge qui, alléchés par la promesse de petits pains et de pommes, s'engagèrent à tenter avec moi l'aventure.
Nous entreprîmes après le dîner la grande exploration projetée. Nous attaquâmes la colline par les ravins de terre glaise qu'avaient creusés les torrents printaniers et asséchés les rayons de
l'été. Des éboulcments avaient mis à nu çà et là des ossements blanchâtres ; la tète de notre colonne buta contre un cercueil comme carbonisé qui émergeait à demi du sol; quelques pas plus loin, un crâne nous montra les dents en nous dévisao-eant de ses orbites vides. Le début n'était
guère rassurant.
Enfin, nous entr'aidant de notre mieux, nous atteignîmes le dernier escarpement. Le soleil se couchait. Ses rayons obliques doraient l'herbe du vieux cimetière, jouaient dans les découpures des croix, se reflétaient aux lambeaux de vitraux qui subsistaient à quelques baies de l'église. L'air était doux, le vent léger, une grande paix régnait autour de nous. On ne distingua bientôt plus ni sépultures, ni crânes, ni ossements. Il n'y avait plus sur îe plateau comme sur les pentes que de la verdure. Nous étions pénétrés d'une angoisse poignante. Des passereaux, des hirondelles voletaient, entraient dans la ruine, en ressortaient, avec de petits cris. Et la tour séculaire se penchait mélancolique vers l'herbe toufTue qui fourrait uniformément tombes oubliées, croix rustiques, décombres éparpillés, et qu'émaillaient des muguets, des violettes, des jacinthes.
— Il n'y a personne, fit l'un de nous.
— La nuit vient, insinua un autre d'une voix troublée.
La porte était close hermétiquement; je me dis que, grâce à l'assistance des amis, jo me hisserais sur l'entablement d'une croisée pour regarder à l'intérieur. Je grimpai bravement sur les épaules du plus grand d'entre nous, et je me trouvai ainsi à la hauteur souhaitée; je pus donc sans difficulté m'installer triomphalement sur le rebord, et aussitôt je jetai dans l'église un coup d'œil avide.
Le silence solennel d'un sanctuaire délaissé me souffla au visage. L'édifice était haut, étroit, nu. Les rayons que le couchant versait par les fenêtres de tout un côté, prêtaient une nuance d'or bruni aux murailles décrépites. L'autel était à demi effondré; les piliers, noirâtres de vétusté, s'inclinaient comme prêts à se rompre sous un fardeau énorme. Dans tous les angles s'étagcaient d'immenses toiles d'araignées et régnait une certaine pénombre particulière aux coins des ruines. Dans le grand vide du chœur on ne distinguait déjà plus qu'avec peine les formes des objets.
Mes camarades s'impatientaient et m'accablaient de questions. L'un deux se décida à escalader derrière moi.
— Tiens, le trône, dit-il. Je veux dire l'autel.
Je lui montrai l'ostensoir jeté sur les dalles et plus loin le bonnet du prêtre.
— Mais, liasarda-t-il, si nous descendions là dedans, nous verrions mieux.
Aussitôt nous nous mîmes en devoir d'envahii- Téglise. Lorsqu'après quelques acrobaties je pus mettre pied à terre, je frissonnai : mes talons en heurtant le sol avaient éveillé un écho étrange. Quelques oiseaux s'émurent parmi les solives làhaut, sous le toit. Une tète ceinte d'une couronne d'épines attachait sur moi un regard sévère.
— Allons, avance donc, me dit en tremblant celui qui me suivait.
Je rassemblai tout le courage dont j'étais susceptible et fis quelques pas. La peur m'étrang-lait.
Tout à coup, un fracas épouvantable. Une énorme masse grise se détacha de je ne sais où, et tournoya dans la nef. C'était un grand hibou, qui, les ailes éployées, comme crucifié, enfila une fenêtre et disparut.
Je n'avais pas eu le temps de me remettre d'une telle alerte, que j'eus à pousser un second cri d'effroi. J'apercevais dans la pénombre une petite main occupée à je ne savais quoi, et je ne voyais pas à qui elle pouvait appartenir. Je m'imaginais transporté dans l'autre monde, enveloppé de fan-
tasmagories et de mystères. En même temps me parvinrent le bruit d'une voix, et ces mots :
— Ah! Monsieur a peur ? Pourquoi dono vient-il ici?
Des pas résonnèrent dans le chœur, une silhouette surgit. J'étais en face d'un garçonnet plus grand que moi, maigre, pâle, avec une chemise sale et déchirée. Il était campé les mains dans les poches de sa culotte trop étroile. Ses cheveux noirs, tout frisés, retombaient en désordre sur ses grands yeux songeurs.
En dépit de l'hostilité de sa mine, sa présence me rassura. Et je repris encore mieux possession de moi-même lorsque se montra derrière lui une fillette, à la frimousse tirée et barbouillée, aux cheveux blonds; elle m'examinait curieusement de ses yeux bleus.
Je reculai d'un pas et mis aussi les mains dans mes poches.
— Qu'est-ce que tu viens faire ici? reprit-il.
— Ce qui ino plaît, ripostai-je. Et qu'est-ce que ça peut te faire, à toi?
— Attends, je vais te l'expliquer! et il me menaça du geste.
— Essaie un peu de me loucher! m'écriai-je. Le moment était critique; de l'issue de ce
colloque allait dépendre l'avenir de mes relations avec ce jeune homme. J'attendais. Il ne bougeait pas. La fillette s'approcha comme pour me considérer plus à loisir; elle le tenait par derrière, si bien qu'il ne pouvait s'élancer sur moi, de même qu'il n'aurait pu que mal se défendre si je l'avais attaqué.
— Comment t'appelles-tu? dit-il radouci en caressant les cheveux de la petite.
— Wasia. Et toi?
— Walok. Je te connais. Tu habites là oîi il y a un jardin qui va jusqu'à l'étang", et dans ce jardin vous avez de grosses pommes.
— En effet les pommes sont belles chez nous. En veux-tu?
Et tirant de ma poche deux superbes fruits, la solde promise à mon armée à présent en déroute, j'en offris une à Walek et l'autre à la fillette. Mais celle-ci se cacha précipitamment.
— Elle a peur, iit-il.
Et il lui passa la pomme lui-même. Tout en croquant le fruit à belles dents, il reprit, un peu hargneux encore :
— Pourquoi viens-tu ici? Est-ce que je vais dans ton jardin, moi?
— Eh bien, viens-v. J'en serai très content.
Ma réponse l'étonna, puis, soudain atlrisLé :
— Je ne suis pas une société pour toi.
— Pourquoi? m'écriai-je naïvement.
— Ton père est ^lonsieur le Juge.
— Et puis après? c'est avec moi que tu joueras, et non avec lui.
Il fit un signe de dénégation.
— Tiburce ne me le permettra pas.
Et, comme saisi d'une idée urgente, il ajouta :
— Ecoute, lu es un brave garçon, mais il vaut mieux que tu t'en ailles. Si Tiburce te voyait ici, il ne ferait pas bon pour toi.
— Mais par où m'en aller?
— Je t'aiderai. Nous allons sortir ensemble.
— Et elle? demandai -je en désignant la petite.
— Maroussia? elle viendra avec nous.
— Par la fenêtre?
— Non. Je te hisserai par la fenêtre, et elle et moi nous te rejoindrons par un autre chemin.
Grâce à mon nouvel ami je regagnai l'entablement de la croisée; une fois là, j'accrochai ma ceinture de cuir au cadre des vitraux, et me suspendant au dehors par ce moyen, je sautai dans l'herbe. Walek et Maroussia m'attendaient parmi les tombes.
— Comme il fait bon ici! déclarai-je en aspirant à pleins poumons la fraîcheur du soir.
— Oui , dit le garçonnet, mais on s'y ennuie joliment.
— C'est ici que vous demeurez?
— Oui.
— Et où est donc votre maison?
Je ne pouvais pas m'imaginer que des enfants bâtis tout comme moi n'eussent pas de maison. Waleck, sans me répondre, sourit tristement.
Arrivés à l'enclos de mon père, nous nous séparâmes. Walek me serra la main et Alaroussia, bien rassurée, me dit de sa voix flùtée :
— ïu reviendras chez nous?
— Certainement je reviendrai.
— Oh oui, renchérit Walek, seulement choisis le moment où tous les nôtres sont en ville.
— Oui cela, les vôtres?
— C'est Tiburce, Lavrovsky, Tourkévitch, le Professeur.
— Bon. Je ferai attention. Au revoir.
— Eh, Wasia, s'écria-t-il en revenant sur ses pas, ne raconte à personne que tu es venu chez nous.
— Compte sur moi.
— Et si ces petits idiots qui t'ont planté là te questionnent, dis-leur que tu as vu le diable.
— Je le dirai.
Un quart d'heure après, j'étais au lit, et je rêvais efTectiment de diables et de diablotins que Walek pourchassait avec un bâton, tandis que Maroussia, les yeux brillants de plaisir, tapait de ses petites mains l'une contre l'autre.
A dater de ce jour, mes nouvelles relations m'absorbèrent complètement. J'arpentais les rues avec la seule préoccupation de A'érifier si la compagnie mal famée était en ville. Une fois sur de sa présence, je détalais vers le marais, les poches bourrées de pommes et des quelques friandises que j'avais pu épargner sur mon dessert, et je ne tardais pas à rejoindre Walek et Maroussia.
Lui, raisonnable comme un homme, mettait de côté pour la petite ce que j'apportais. Elle, maintenant, elle était toute joyeuse dès qu'elle m'apercevait. Ce pauvre petit être pâle etmaling-re marchait difficilement malgré ses quatre ans. Ses menottes était transparentes au soleil, sa tète oscillait sur un cou trop frêle, et ses yeux avaient une expression de désolation précoce. Son sourire me rappelait celui de ma mère dans les derniers mois de sa vie, si bien que souvent j'avais envie de pleurer en la regardant. Machinalement je la comparais aussi à ma petite sœur.
Sonia était grassouillette, rose, épanouie, elle avait de belles robes, et la nourrice tous les matins nouait d'un frais ruban rouge sa tresse châtain. Au lieu que Maroussia ne courait jamais, riait rarement, et encore tout bas. Sa robe n'était qu'un sordide haillon. Walek lui arrangeait sa natte comme il pouvait, et il n'y mettait pas de ruban, ce qui n'empêchait pas qu'elle eût les cheveux plus beaux que ceux de ma sœur. Elle n'aimait guère jouer. Parfois elle s'asseyait dans l'herbe, et Walek et moi, sans nous écarter beaucoup, nous lui cueillions uii' bouquet; c'était ce qui lui faisait le plus de plaisir au monde. Elle choisissait les plus belles fleurs, les embrassait, leur parlait comme à des personnes.
— Pourquoi est-elle toujours si triste? demandaije un jour à \\ alek.
— C'est à cause de la pierre grise, me réponditil avec conviction.
— Oui, la pierre grise, répéta Maroussia comme un écho très faible.
— Quelle pierre grise?
— La pierre grise qui a sucé sa vie, expliqua l'autre en regardant le ciel. C'est Tiburce qui le dit, et Tiburce sait tout.
— Oui, il sait tout, fit encore la pauvrette.
Je n'entendais rien à pareille énigme, mais la force de cet argument de l'omniscience dcTibiirce agit sur moi aussi. J'examinai la fillette, qui continuait à s'amuser avec les fleurettes. Immobile, cliétive, les yeux cerclés de bleu dans son menu visage creusé, elle faisait peine à voir. Je ne saisissais pas le sens des paroles de Tiburce, mais je comprenais confusément qu'elles voilaient une affreuse réalité. C'était bien la pierre grise qui suçait la vie de cette mignonne, toute triste alors que les autres gambadaient et riaient aux éclats. Mais comment s'y prenait-elle, cetle pierre grise? Ce mystère m'épouvantait plus que n'avaient fait tous les fantômes attribués aux ruines du château. Certes, feu Monsieur le Comte et les Turcs sortant de leurs tombes en gémissant, c'était terrible, mais en somme c'était couleur de légende. Tandis que cette chose informe et sans nom, dure comme une pierre, qui s'insinuait dans l'âme de Maroussia pour sucer la rougeur de ses joues, l'éclat de ses yeux , la vivacité de ses mouvements...
— C'est sans doute la nuit que cela arrive, pensais-je, et je frissonnais, avec la sensation d'un coup au cœur.
Notre amitié allait se consolidant de jour en
jour. Walek m'en imposait par sa sagesse et son ton ferme.
— Est-ce que Tiburce est Ion père? questionnaije un soir.
— Probablement, répondit-il non sans hésitation.
— Et t'aime-t il?
— Pour cela, oui! s'exclama-t-il avec assurance cette fois. Il ne m'embrasse guère sans que les larmes lui "siennent aux yeux.
— Moi aussi, dit Maroussia, quand il m'embrasse, il pleure.
— Eh bien, moi, murmurai-je tout confus, mon père ne m'aime pas. Jamais il ne m'embrasse, et il n'est pas bon du tout pour moi.
— Ce n'est pas vrai! riposta le garçonnet. Tiburce sait mieux que toi à quoi s'en tenir là-dessus. Il dit que Monsieur le Juge est le meilleur homme de la ville, et qu'il faudrait que la ville s'écroule s'il n'y avait pas dedans ton père, le pope et le rabbin, et que si elle tient encore debout, c'est que tous trois prennent toujours parti pour les pauvres gens. Ton père a bien condamné une fois un Comte. Or ce n'est pas une plaisanterie de condamner un Comte.
— Pourquoi?
— Parce qu'un Comte n'est pas un homme comme les autres. Un Comte fait ce qu'il veut, il va en calèche, et puis il a de l'arg-ent, à un autre juge il en aurait donné, et cet autre juge ne l'aurait pas condamné, et c'est le pauvre qui serait allé en prison. Et puis, Tiburce dit aussi que Ion père n'a pas peur de mettre un riche à la porte de chez lui, tandis que la vieille Ivanika, tu sais, colle qui ne marche qu'avec des béquilles, étant venue chez vous, il lui a de ses mains apporté une chaise. Du reste Tourkévitch ne donne jamais de représentation sous vos fenêtres.
Tout ce que j'entendais là me fit réfléchir. Mon père m'apparaissait sous un jour nouveau. ï\Iais en même temps, j'éprouvais une douleur aiguë, car je sentais combien nous étions étrangers l'un à l'autre; il ne m'aimerait jamais de la façon que Tiburce aimait ses enfants.
Un jour que nous descendions la rue de compagnie, nous dirigeant vers la colline, Walek me quitta brusquement en me disant de poursuivre
seul mon chemin, qu'il me rejoindrait en haut. Arriv'é sur le plateau, je regardais les tombes en attendant mon ami. Il y en avait une très grande et toule en ruine qui attira mon attention. Bien que la toiture fût effondrée, la porte était close. Avisant une haute croix qui se dressait auprès, j'y grimpai et jetai un reg^ard dans l'intérieur du caveau. Il était vide, mais j'aperçus au milieu du dallag-e un large cadre vitré qui fermait lorifice d'une sorte de puits noir; évidemment c'était là l'entrée du fameux souterrain.
Pendant que je m'oubliais dans la contemplation de ma découverte. Walek revint, tenant d'une main un pain et de l'autre quelque chose qu'il cachait sous sa veste. De g'rosses g-outtes de sueur ruisselaient de son front,
— Ah! s'écria-t-il, tu reg-ardes ce que tu aurais dû toujours ig-norer. Bah! comme je te sais discret, je puis te montrer notre gîte. Viens.
— Est-ce loin?
— Suis-moi, tu verras.
Il écarta les branches d'un buisson et disparut dans le feuillage sous un bloc de roche. Je marchai sur ses pas, et bientôt nous arrivâmes à une sorte de g-rotte encore assez claire. Au cenlre du sol tassé par les pas, il y avait une large ouvcr-
ture où s'enfonçaient en spirale des degrés de terre battue. Nous descendîmes. Puis Walek me prit la main pour me guider dans un corridor sombre, étroit et suintant, au bout duquel nous atteignîmes une vaste salle souterraine. La lumière y tombait de l'orifice vitré que j'avais aperçu tout à l'heure au centre d'un tombeau. A cette clarté pâle, terne, fantastique, je pus constater que le sol était couvert de larg-es dalles et que les murs étaient en pierre et se rejoignaient au-dessus de ma tête en une très haute voûte. Le Professeur était assis par terre, occupé à recoudre un sien haillon en marmottant. Dans un autre coin, Maroussia accroupie jouait avec des fleurs. Ce souterrain tout en pierres, froid, humide, gris, triste, cachant dans son sein cette fillette hâve, me saisit d'une impression affreuse. Je pensai à la pierre g-rise, et une épouvante indicible me cloua sur place. Je sentais peser sur moi le regard implacable de la roche glaciale.
— Ahl c'est Walek! s'écria gaiement Maroussia et en m'apercevant elle sourit tout étonnée.
Je lui donnai quelques pommes, et son frère, séparant le pain en deux, lui on passa une moitié, puis alla porter l'autre au Professeur.
— Sortons d'ici, murmurai-je affolé, et emmènela avec nous.
— Viens un pou en haut, Maronssia.
— C'est pour aller acheter ce pain en ville que tu m'as quitté? repris-je en chemin.
— Acheter! fit-il en éclatant de rire. Et avec quel argent?
— Alors tu... tu Tas mendié?
— Mendié? qui m'eût donné? Non, frère, je l'ai pris à l'étalage de la juive Soura. Elle ne s'en est pas aperçue.
Il disait cela le plus naturellement du monde. Moi je bondis.
— Alors... alors tu l'as volé?
— Eh bien ! oui.
Je me tus, suffoqué. Et ce fut seulement un instant après que je pus murmurer :
— Ce n'est pas bien de voler.
— Les nôtres n'étaient pas là, et Maronssia pleurait de faim.
— Oui, de faim, ht la pauvrette dans un gémissement.
— Et pourquoi ne m'en as-tu pas demandé!
— J'y ai pensé, mais j'ai réfléchi que tu n'as pas d'argent non plus.
— J'aurais pris du pain à la maison.
EN MAUVAISE COMPAGNIE 3ol
— C'est-à-dire que tu aurais volé à ma place,
— Oui, mais chez mon père.
— C'est pire. Moi je ne vole jamais chez mon père.
— J'aurais demandé, et on m'aurait donné.
— Une fois, oui, peut-être. Mais comment pourrait-on donner assez pour remplir le ventre creux de tous les loqueteux que nous sommes!
— Vous êtes donc... des... mendiants?
— Oui, répliqua Walek pâle et triste.
Interdit, j'éclatai en sanglots. J'examinais mes
amis en me demandant si jamais je reviendrais les voir. Mais l'affection reprit le dessus, et le lendemain quand je retournai à l'abbaye, j'étais calme de nouveau.
Nous jouâmes à colin-maillard parmi les tombes. C'était à moi d'avoir les yeux bandés, Tout à coup, au beau milieu de mes ébats, je me sentis empoigné par les jambes, je pivotais sur moi-même et ne m'arrêtai que pour rester suspendu dans le vide la tête en bas. Naturellement le mouchoir me tomba des yeux. Je reconnus dans la personne qui me traitait si bizarrement, M. ïiburce.
— Réponds, respondel prononça-t-il d'un ton sévère en s'adressant à Walek, lequel, en son
embarras, se fourrait deux doigts dans la bouche, geste qui signifiait sans doute qu'il n'avait rien à répondre, ni même à respondere. Je remarquai avec un plaisir relatif qu'il suivait d'un œil compatissant la mine piteuse que je montrais en oscillant dans l'espace à la mode d'un simple balancier,
M. Tiburce me souleva davantage et m'apostropha :
— Ah! Monsieur le petit juge, si je ne me trompe! Et que diable faites-vous par ici?
— Laisse-moi! grognai-je courroucé, et plus vite que ça!
Il éclata de rire.
— Tiens, Monsieur le petit juge se fâche? Tu ne me connais pas : Ego TirhiUius sum. Je vais te pendre pour te fumer ni plus ni moins qu'un marcassin.
Je commençais à croire que tel était le sort qu'on me réservait, lorsqu'on un tour de main on me fit retomber dans l'herbe sur mes pieds. Je serais tombé pris de vertige, si l'homme ne m'avait soutenu.
— Et comment es-tu arrivé jusqu'ici? Y a-t-il longtemps?
— Six jours.
— Oh ! oh ! c'est beaucoup. Et à quelles g-ens as-tu dit que tu viens ici.
— A personne.
— C'est bien vrai?
— Oui.
— Bene... Alors on peut espérer que tu ne seras pas plus bavard à l'avenir. Du reste, je t'ai toujours considéré comme un bon petit garçon, chaque fois que je te rencontrais par les rues. Car tu es un vrai gamin des rues, quoique juge... A propos vas-tu nous juger, nous?
Encore irrité de l'irrévérencieuse culbute à laquelle il avait soumis ma personne, je ripostai :
— Je ne suis pas juge, je suis Wasia.
— Peu m'importe. Wasia peut devenir juge plus tard. C'est ainsi que cela se passe souvent. Regarde, voilà moi Tiburce et lui Walek; je suis un mendiant, eh bien ! lui aussi est mendiant. Pour parler plus franchement encore, je vole, lui aussi volera. Ton père me juge ; eh bien ! à ton tour tu jugeras... mon fils, parbleu!
— C'est faux, hurlai-je, jamais je ne jugerai Walek.
— Il ne le jugera pas, fit Maroussia convaincue.
— Ne jure pas, Wasia, ne jure de rien, et rap-
pelle-toi ce que va te dire Tiburce, le charlatan Tiburce : si quelque jour il t'arrive de juger Walek, évoque dans ta pensée ce temps où vous aurez joué ensemble, tous deux aussi innocents l'un que l'autre, mais toi suivant déjà la voie où l'on chemine dans une bonne culotte et l'estomac plein, lui déjà engagé sur celle où Ton se traîne en haillons et les entrailles tordues de fringale... Et maintenant, en attendant que vous en veniez là l'un et l'autre, n'oublie pas davantage que si tu dis à qui ce soit, fût-ce à Monsieur le Juge luimême, que tu es venu ici, je t'accrocherai de mes mains à cette pierre du clocher. As-tu compris?
— Je n'en soufflerai mot à personne. Mais pourrai-je revenir?
— A cette condition, oui.
Je profitai de la permission, et très souvent; une curiosité irrésistible m'attirait à l'abbaye uniate, et aussi une grande pitié pour les pauvres malheureux déclassés qu'elle abritait.
YI
L'automne approchait. Dans les champs tes moissonneurs achevaient leurs travaux . Les
feuilles commençaient à jaunir et même à tomber. Et Maroussia languissait de plus en plus. Elle ne se plaignait de rien, mais elle inaigrissait et pâlissait à vue d'œil. Ses yeux déjà semblaient moins limpides, et ses paupières bleuâtres s'alourdissaient.
Je pouvais maintenant fréquenter à mon aise mes amis, et je n'avais plus besoin que l'on me guidât pour atteindre le souterrain. Tous les gueux dormaient là sur des bancs où ils étalaient maintes loques en guise de matelas et de couvertures. Il y avait un établi de menuisier, et la bande comptait un savetier et un vannier.
Tout ce qui, au debors, m'amusait dans ces types singuliers, prenait là un aspect tout autre, et me navrait profondément.
Tiburce avait sur tout le monde une autorité incontestée. C'était lui du reste qui avait découvert le souterrain. Ses moindres ordres étaient exécutés ponctuellement. Je ne me souviens pas que n'importe lequel de ces dégradés ait jamais tenté de m'induire en vice. L'expérience ne m'a que trop appris aujourd'hui qu'il fallait qu'il y eût parmi eux un déchaînement de débauche et d'ignoble perversité. Mais le temps a atténué pour moi tout ce qui dans leur physionomie
n'était pas de la dominante expression de misère atroce et de souffrances désespérantes...
L'automne s'écoula. Maroussia était de jour en jour plus faible et plus triste. Elle ne sortait plus du tout au grand air, et la pierre grise, le spectre du caveau, suçait plus âpremenl la vie de ce frêle petit corps. En vain nous lui portions les plus belles fleurs que nous puissions trouver, le sourire élait bien rare désormais sur ses lèvres minces et décolorées.
Cependant, les nuages s'amoncelaient au-dessus de ma tête. lanousch, qui furetait toujours de droite et de gauche, épia mes allées et venues, et raconta à mon }ière mes visites à l'abbaye. Mis dehors, il revint plusieurs fois à la rescousse, et mon père finit par surveiller attentivement mes escapades. Un incident fit éclater l'orage.
Comme rien n'amusait plus Maroussia, à qui j'avais apporté peu à peu tous mes jouets, j'eus l'idée de demander à Sonia son concours.
Ma sœur avait une grande poupée, superbe avec ses yeux bleux et ses cheveux de chanvre. Je mettais dans cette jeune personne mes suprêmes espoirs de divertir la petite malade. Je parlai de celle-ci à ma sœur avec une telle convie-
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tion, qu'après avoir embrassé tendrement la poupée elle consentit à me la prêter pour quelques jours , me promettant de ne rien dire à la nourrice. L'effet produit par la demoiselle en biscuit sur Maroussia surpassa toutes mes prévisions. La pauvrette sembla revivre. Elle me sauta au cou avec efTusion. Elle jacassait des heures entières avec la poupée. Mais celle-ci me lit passer, la maudite, de fâcheux moments. D'abord, comme je l'emportais sous ma veste je rencontrai au bas de la colline lanousch, qui me regarda fixement d'un air hargneux. Puis, deux jours après, la nourrice remarqua la disparition de l'objet. Le père n'eût peut-être encore rien su, si lanousch n'avait reparu pour lui faire part, disait-il, d'une foule de choses. Il me fut interdit de sortir désormais sans permission. Le lendemain, dès l'aube, tout le monde dormant, je me glissai au dehors et courus à l'abbaye. Je fis part à Walek de mes inquiétudes au sujet de la poupée, et nous résolûmes de la reprendre à la dérobée. Mais si malade que fût Maroussia, elle entr'ouvrit les yeux juste comme nous nous emparions de son amie inanimée, elle ne me reconnut pas et se mit à pleurer, tout bas, tout plaintivement; un si gros chagrin se
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lisait dans ses traits, que je me hâtai de remettre la poupée en place. La fillette aussitôt sourit, et à la façon dont elle pressait contre elle la jeune personne, je vis bien que la priver de celle-ci c'était lui arracher la première et la dernière joie de sa pauvre vie si courte.
— Tant pis, la nourrice oubliera.
Hélas! il n'en fut rien. En rentrant je vis rassemblés lanousch, Sonia les yeux rouges et» bouffis, et la nourrice tout émue de courroux. Mon père m'appela dans son cabinet. J'entrai et m'arrêtai devant la porte. Un soleil morose traversait les rideaux. J'entendais les battements désordonnés de mon cœur. Mon père se tourna vers moi. Je levai les yeux sur lui, mais les baissai aussitôt, tant sa physionomie me parut effrayante,
— Tu as pris à ta sœur sa poupée? prononçat-il lentement.
— Oui, balbuliai-je.
— Tu sais que c'était un cadeau de votre mère, et comme telle tu devais la tenir pour sacrée. Pourtant tu l'as volée.
— Non, dis-je en levant la tête.
— Comment, non! — Il bondit. — Tu l'as volée, et tu l'as portée... à qui? avoue-le.
11 s'approcha et me mit la main sur l'épaule. Je le regardai. Il était très pâle. Ses yeux étincelaient de colère, et de haine aussi, du moins je le crus.
— Allons, avoue; et ses doigts se crispèrent sur mon épaule.
— Je ne le dirai pas.
— Tu le diras. Et sa voix vibrait menaçante.
— Je ne le dirai pas.
Sa main tremblait, et ses yeux trahissaient une fureur terrible. Les larmes me vinrent aux paupières, et je murmurai :
— Je ne le dirai pas... Jamais je ne le dirai.
Je ne saurais peindre le sentiment que j'éprouvais. Qu'allait-il faire de moi? Allait-il m'étrang'ier, m'écraser entre ses doigts affolés de rag'e. Et surtout je sentais que son injustice allait achever de me détacher de lui pour toujours. Je l'aimais encore, mais je comprenais qu'à l'avenir j'aurais pour lui la même exécration qui flambait alors dans son regard. Je n'avais plus peur. Toute mon attitude était un défi.
A cet instant décisif un acteur imprévu entra en scène. Qui? Monsieur Tiburce.
— Eh, eh!... mon pauvre petit ami...
Il nous scruta de ses yeux aigus. Un ricane-
ment traversa son large visage presque repoussant, mais si expressif. Puis il reprit, avec une grande tristesse dans la voix, contraste étrange avec le sarcasme habituel :
— Voilà mon pauvre petit ami dans l'embarras.
Mon père le dévisagea sévèrement. Mais lui sans se déconcerter :
— Monsieur le Juge, fît-il doucement, vous êtes un homme équitable : laissez aller cet enfant. Bien qu'il se soit fourvoyé en mauvaise compagnie, Dieu est témoin qu'il n'a commis aucune action répréhensible. Si son cœur appartient aux loqueteux, aux vagabonds, est-ce de sa faute? Faites-moi empoigner, mais je ne souffrirai pas que vous martyrisiez ce garçon. Tiens, ajouta-t-il en se tournant vers moi, voici la poupée.
La main qui m'étreignait l'épaule me lâcha, et mon père nous regarda l'un et l'autre avec stupéfaction .
— Que signifie tout cela?
— Laissez l'enfant, vous dis-je; vous n'obtiendrez rien de lui par des menaces. Je vous expliquerai, moi, tout ce que vous voudrez savoir. Passons dans une autre chambre, voulez-vous?
Mon père hésita une seconde, puis ils sortirent ensemble.
Je restai pétrifié. Pendant combien de minutes, je ne sais. Enfin la porte se rouvrit, et je sentis la main démon père se poser sur moi de nouveau, mais cette fois elle me caressait les joues tendrement. Tiburce m'enleva dans ses bras.
— Yiens chez nous, mignon, ton père le permet. Viens dire adieu à ma petite fille. Elle... elle est morte.
Sa voix tremblait, et il s'enfuit précipitamment.
Mon père m'examinait avec curiosité, et aussi avec affection. Cet orage évidemment nous avait réunis. A travers la brume qui voilait ses yeux il venait pour la première fois d'apercevoir son fils. Je lui saisis le bras d'un élan soudain.
— Je ne l'ai pas volée. C'est Sonia qui me l'a prêtée.
— Oui, enfant, je sais maintenant. J'ai été coupable envers toi, oublie-le.
Je lui sautai au cou. J'étais bien siir que désormais il n'aurait plus pour moi le regard farouche de tout à l'heure.
— Tu me permets d'aller là-bas... à l'abbaye?
— Certes... et tiens, attends.
LA FORÊT MUBMUnE. 31
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Il alla à son bureau et revint avec une liasse de papier-monnaie.
— Remets cela à Tiburce de ma part. Dis-lui que je le prie d'accepter, que je l'en prie humblement... et ajoute que s'il connaît un nommé Féodorovitch, que ce Féodorovitch disparaisse du pays sans tarder, car il y a ici du danger pour lui, un réel danger.
Je m'acquittai fidèlement de la commission.
Dans le souterrain, Maroussia gisait sur un banc. La mort, cela n'a pas de sens pour un enfant. Pourtant, en contemplant ce petit corps inerte, je sentis les sanglots m'étrangler.Les yeux de la malheureuse fillette étaient tout enfoncés dans leurs orbites plus bleuies que jamais. La bouche était déclose en une contraction qui semblait répondre à notre détresse.
Le Professeur était à son chevet, comme ployé sous l'hébétement. Zaousaïlov confectionnait un cercueil avec des planches arrachées à l'église. Lavrovsky, bien conscient à ce moment, entra avec une brassée de fleurs d'automne. Tourkévilch, les mains derrière le dos, allait et venait nerveusement. Walek, accroupi dans un coin, était plongé dans une sorte de somnolence secouée par intermittences de long-s soubresauts....
Tibiirce et son fils disparurent le lendemain sans laisser de traces.
L'abbaye était plus vieille et plus effrayante de jour en jour. Les biboux bululaicnt plus mélancoliquement, les corbeaux coassaient plus sinistrement, et je croyais voir plus de feux follets voltiger par le cimetière délaissé.
Seule, une tombe fraîcbe et toute petite s'émailla au printemps d'un délicieux parterre. Sonia et moi, et notre père parfois avec nous, nous aimions faire là de longues stations à l'ombre d'un bouleau, considérant vaguement la petite ville étalée à nos pieds.
Plus tard, lorsque vint pour nous aussi l'heure de quitter le pays natal, c'est sur cette tombe que ma sœur et moi, tous deux pleins de vie et vibrant de foi et d'espoir, nous échangeâmes des serments d'universelle compassion.