‹ La forêt murmure;Chapitre 10 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Lorsque Ëveline annonça à ses |)arents sa résolution dépouser l'aveugle du domaine voisin, la maman laskoulska pleura, et le papa laskoulski, après avoir dit une prière devant les ikônes, déclara que telle était sans doute la volonté du bon Dion dans le cas échéant. Le mariage fut donc célébré sans encombres.

Pour Pierre commença un tranquille bonheur, au fond duquel persistait cependant une vague anxiété. Aux instants les plus lumineux, son sourire avait de fugitives inflexions de tristesse, comme s'il n'eût jugé sa béatitude ni légitime ni durable. Et lorsqu'on lui apprit que lui aussi peut-être allait devenir père à son tour, il en

conçut une frayeur indicible. Néanmoins sa nouvelle existence, pleine de réflexions relatives à sa femme et à l'enfant prédit, n'offrait plus de prise aux rêvasseries sans objet immédiat. Souvent aussi, il se rappelait l'affreuse lamentation des aA'eugles, et son cœur alors se serrait de pitié, tandis que ses pensées, longuement, s'attardaient dans ce sens. Il devint ainsi moins sensible aux impressions extérieures, l'excitabilité de ses nerfs s'atténua un peu, l'aspiration irréalisable léguée par l'enchaînement des g-énérations s'assoupit dans son organisme, et il s'attachait à ne la point réveiller, tout à ?a préoccupation de ne rien déranger dans l'équilibre enfin conquis.

Dans la chambre môme où Pierre était né, un silence religieux planait, seulement troublé de loin en loin par le vagissement du nouveau-né. Celui-ci était au monde depuis quelques jours déjà, et Eveline commençait à se rétablir. Le père était triste, comme s'il se fût attendu à un malheur imminent.

Le docteur, ayant pris renfant dans ses bras, vint le coucher près de la fenêtre. Il écarta le rideau brusquement pour faire pénétrer dans la pièce la pleine lumière, et se pencha sur la petite créature avec ses instruments d'ophtalmoscopie. Pierre était assis à l'écart, en apparence étranger à tout. Pour lui, ce que faisait le médecin n'offrait aucun intérêt. 11 savait bien quelle allait êlre la conclusion de pareil examen.

— Certainement il est aveugle, répétait-il. Il n'aurait pas dû naître.

Le jeune docteur ne répondit pas et continua tranquillement ses expériences. Enfin il mit de côté tout ce qui venait de lui servir, et prononça d'une voix calme et assurée :

— La prunelle se rétrécit. L'enfant voit.

Pierre sursauta frémissant. Ses traits montraient bien qu'il avait entendu, mais qu'il n'avait pas encore osé comprendre. S'appuyant des deux mains à la fenêtre, il demeura un instant comme pétrifié, levant une face pâle et violemment contractée.

Quelque indifTérencc qu'il eut affectée jusqu'à ce moment solennel, il vibrait d'une excitation extrême. Il ne recevait plus aucune expression extérieure, toutes ses fibres étaient tendues dans

l'impatience de l'arrêt du docteur. Il avait conscience plus nettement que jamais des ténèbres qui l'environnaient. Il en percevait pour ainsi dire toute l'impalpabilité. Il se mesurait avec elles, il allait à leur rencontre, s'efîorçant à défendre son enfant des flots éternels de cet océan maudit. Et son exaspération aug-mentait à mesure que l'iiomme de la science achevait ses apprêts. Puis une épouvante atîreuse l'avait paralysé tout entier, une suprême lueur d'espoir inavoué agonisait, se dérobant, elle aussi, devant l'ennemi implacable. Et voilà que ces deux mots : « L'enfant voit! » le secouaient ainsi qu'un coup de foudre. La flamme d'espoir bondit triomphante au souffle de la certitude soudaine arrivée dans le cerveau du mak heureux. Et l'âme en fut divinement illuminée, et ce fut un embrasement fou dans l'organisme entier, qui vibra à se rompre, ainsi qu'une corde trop tendue est tout près de casser sous un choc d'archet imprévu et trop fort.

Aussitôt après se leva devant sa vue intérieure la cohue des fantômes depuis longtemps oubliés^ Étaient-ce des rayons, élaient-ce dessons, il ne pouvait s'en rendre compte. C'étaient plutôt des sons qui tourbillonnaient jusqu'à revêtir une ébauche de formes irradiantes. Et les conceptions en vain

cherchées s'accusaient enfin, la coupole des cieux étincelait, un soleil ardent roulait sur Thorizon, la steppe ondoyait au loin avec son doux hruissescment, les branches des sapins se balançaient en murmurant rêveuses.

Ces notions persistèrent une seconde à peine; seule s'implanta dans la mémoire la sensation du monstrueux bouleversement qu'elles avaient déterminé. Néanmoins il affirma toujours que pendant ce fugitif instant il avait vu, bien qu'il fût incapable de reconstituer ce qu'il avait vu, et comment il avait vu, bien qu'il semblât aussi impossible qu'il sût exactement si réellement il avait vu. On avait beau en etîet lui démontrer l'inadmissibilité de pareille prétention, il n'en soutenait que plus vivement avoir vu sa mère, sa femme, son enfant, l'oncle Maxime, jusqu'au docteur, et autour d'eux le ciel et la terre.

Son extatique immobilité parut singulière aux assistants, et tous se tournèrent vers lui. Mais ils gardèrent le silence, stupéfaits de constater que Fhomme appuyé à cette fenêtre leur apparaissait non pas comme celui qu'ils connaissaient si bien^ mais comme un autre, presque un étranger enveloppé tout à coup d'un mystère impénétrable* Et plusieurs minutes il demeura seul avec lui-

même au sein de ce mystère, qui lui laissa ensuite l'immense joie d'avoir vu une fois en sa vie.

Il était possible que les impressions lumineuses pénétrées dans le cerveau à l'étal inconscient par des voies indirectes, alors que l'aveugle tout frissonnant allait au-devant du soleil par les beaux jours, se fussent réveillées et condensées en une sorte de vague négatif sous le coup de cette émotion énorme. El ainsi avait pu surgir devant ses yeux le ciel bleu et le soleil éclatant, et la limpide rivière, avec le tertre sur lequel il avait tant vécu, pleurant là si souvent quand il était enfant. Et les collines au flanc desquelles glanaient les glaneurs de la vieille chanson s'étaient rangées vaporeuses de chaque côté de la vallée, et les bouquets de sureau où lokhim jadis avait coupé sa doudka, s'étaient reflétés dans l'eau courante, et tout le paysage sétait inondé de l'éblouissante lumière du soleil, de ce soleil vers qui s'étaient levés les regards de tant de généralions d'ancêtres. Comme l'avait dit l'oncle Maxime, couleurs et sons s'étaient unifiés dans les profondeurs lointaines du cerveau, symbolisant pour un instant les mêmes mouvements de jouissance ou de souffrance. Et plus lard il se rappelait volontiers combien délicieuse, après l'accord

tonnant déchaîné dans son âme, avait été cette fusion de toutes les plus aiguës des perceptions recueillies depuis sa naissance, des sensations inconnues révélées comme par un éclair, et du sentiment d'infinie tendresse pour tout ce qui était de riiumanité.

Il ressassait par le menu les phases de ce mystère qui s'était abattu sur lui. Les images harmoniques avaient à peine pris quelque cohésion, avaient palpité de plus en plus fébrilement, puis avaient réintég-ré par dég-radation les ténèbres éternelles, s'effaçant lentement, à regret eût-on dit;... ce n'avait plus été bientôt qu'une vibration s'éloignant le long d'une corde sans limite dans une nuit sans terme. Et tout s'était tu. Des spectres avaient tâché encore de percer l'obscurité, mais ils n'en avaient plus la force, et ils ne parvenaient à manifester aucune nolion de couleur. Les sons désormais se laissaient seuls évoquer, et pour eux seulement l'espace demeurait libre.

En effet les impressions extérieures reconquirent son ouïe sous la forme habituelle. L'aveugle revint à lui, sa physionomie ne gardant plus qu'un reOet de lillumination quittée. Il serra gaiement les mains de l'oncle Maxime, de sa mère.

— Qu'as-lu donc? demanda celle-ci toule inquiète. Te rappelles-tu? Pourras-tu te rappeler?

Il respira profondément.

— Non, répondit-il avec effort. Il ne m'en reste rien, parce que j'ai... tout donné.., tout à lui... à cet enfant...

Il chancela et perdit connaissance. Et ses traits blêmis conservaient leur expression d'intense béatitude.

C'est la grande foire de Kiiev. Une foule bourdonnante se presse dans la salle principale de l'hôtel de ville. Elle est venue pour écouter un musicien tout à fait original, dit-on. Un aveugle. Le concert, -donné dans un but philanthropique, avait été organisé par un parent de cet aveugle, un vieux bancal.

Un silence profond s'établit rapidement lorsque parut sur l'estrade un jeune homme très beau, avec de grands yeux dans un visage tout pâle. Personne ne l'eût cru aveug'le, si ses yeux n'avaient frappé par leur fixité inquiétante et s'il n'avait été conduit à sa place par une blonde jeune femme.

Le public de la Russie méridionale raffole de ses antiques bylines. Cette fois il était mélangé d'éléments très disparates. Mais dès les premiers accords l'auditoire fut conquis unanimement. On n'avait jamais rencontré sentiment aussi aigu de la nature, et particulièrement de la nature ukrainienne, et la mélodie populaire s'alliait à l'improvisation dune façon en vérité admirable. Et cette improvisation, d'un coloris extraordinaire, roulait en un torrent de sonorités parlantes, s'élevant jusqu'à l'hymne pour se transmuer ensuite en une romance mélancolique. Parfois c'était l'orage qui grondait dans l'immensité, et parfois le vent qui murmurait par la steppe, chantant autour des kourhanes les rêves d'an tan.

Lorsque le musicien se tut, une explosion d'enthousiasme, 011 il y avait plus d'acclamations que de battements de mains, fit trembler la salle. L'aveugle penchait la tète, semblant écouter curieusement ce tumulte inconnu.

De nouveau ses mains se levèrent sur le clavier d'ivoire, et aussitôt tout le monde pieusement se tut.

Maxime entra en ce moment. Il parcourut d'un coup d'œil l'assistance qui regardait avidement le musicien aveugle. Il redoutait à part lui que

l'inspiration g-énéreuse ne fit place chez son élève à la recherche douloureuse qui avait assombri toute son enfance, et toute son adolescence. Mais la plaie ne saigna pas; sans doute elle ne devait plus se rouvrir. Les sonorités s'enflaient, de plus en plus puissantes, empoignant au cœur la foule qui délirait d'émotion. Et à mesure que Maxime écoutait, il retrouvait plus sûrement dans le jeu de son neveu quelque chose de familier.

— Ah! je sais, pensa-t-il soudain. Voilà la grand'rue grouillante de la foule des pèlerins. C'est ce flot clair et gai, ce flot de pleine vie, qui brille, éclate et gronde ainsi. Puis peu à peu cela s'atténue en se nivelant, passe pour ainsi dire à l'état de fond de tableau.

Et sur ce fond, comme jadis, une plainte jaillit. Mais ce n'était plus la lamentation d'un tourment personnel qui tremblait, si désolée, si déchirante, si éperdue. Maxime reconnut le chantant appel entendu par un froid jour d'automne : — Secourez les aveugles, au nom du Christ ! — Et ses yeux s'emplirent de larmes, et beaucoup d'hommes pleuraient dans l'auditoire. Et lorsque s'égrena la note suprême, tout le monde frissonnait à l'unisson sous un souffle d'immense détresse. Et la note s'était égarée déjà, que la foule écoutait

encore silencieuse et immobile, comme foudroyée par cet éclair de cruelle réalité.

— Certes, murmurait Maxime, certes il a vu enfin, il a vu la souffrance des foules misérables, il Fa saisie, il l'a faite sienne, et il a pu ainsi la rappeler à cet auditoire d'heureux.

Et le vieil invalide courba sa tête blanchie. L'œuvre était accomplie. Il avait créé un homme fort. Il n'avait pas vécu en vain. Il ne fallait que regarder la foule pour s'en convaincre.

Et voilà comme débuta le musicien aveugle.

Le soir tombe sur la vallée. Déjà le village blotti entre la forêt et la rivière est enveloppé de crépuscule. Dans la nuil éloiléc du printemps un brouillard léger monte, accusant l'ombre des bois, et voilant les espaces découverts d'une brume d'azur à reflets d'argent. Tout est calme, vague et mélancolique comme en rêve. Et pas un cri, pas un cbant, pas une voix, pas un murmure; tout repose...

Pourtant, parmi les basses cbaumières qui sur le fond vaporeux découpent leur anguleuse masse noire, voici qu'une petite lumière clignote, puis une autre, et encore une autre, et tantôt elles se perdent derrière une habitation, tantôt elles cheminent balancées au rythme de pas humains. Une

porte grince... un volet claque... un cliion aboie... un chariot rustique sort d'une cour et s'engage sur la route cahin-caha. Des silhouettes dévalent du bois : les habitants des hameaux épars aux alentours se rendent à l'église.

Elle est juchée, la vieille petite ég'lise, sur une colline d'où elle domine la vallée. Depuis quelques instants tous ses vitraux se sont éclairés : elle est comme embrasée de la lumière des cierges. Seul demeure sombre le haut clocher qui plonge dans le ciel.

Mais dans la grêle tour carrée les marches vermoulues geig'nent. Quelqu'un lentement monte. C'est le vieux sonneur Mikheïtch. La faible lueur de sa lanterne brille aux lucarnes par intermittences et de plus en plus haut : on dirait une âme qui s'envole timide...

Mikheïtch gravit péniblement l'étroit escalier en colimaçon. Ses jarrets ont encore faibli depuis quelques mois, et ses yeux voient clair de moins en moins. Il est temps que le vieillard s'en aille au repos. — Mais le bon Dieu n'envoie pas la mort. Mikheïtch a enterré ses fils et aussi ses petits-fils, et le voilà en vie toujours. C'est dur!...

Combien de fois a-t-il retrouvé la fête du printemps? il a oublié le compte; que de fois dans ce

clocher a-l-il souhaité sa dernière heure! Et aujourd'hui encore il répète : A quand donc enfin la dernière heure? Parvenu auprès de la cloche, il pose sa lanterne, s'approche de la large baie par €11 les tintements du bronze vont dans un instant s'épandre sur la vallée. En bas, les tombes du cimetière environnent l'église. La plupart des croix de bois plantées au chevet de chaume de ces buttes allongées penchent de vétusté, ou bien c'est le chasse-neige qui les a renversées à demi, mais elles sont là qui veillent sur les ensevelis, les protégeant de leurs bras étendus.

Sur le versant d'en face, les hauts troncs nus des bouleaux çà et là strient de leur ligne blanche la sombre sapinière. Et de la futaie comme de la prée, des champs et des berges de la rivière, il s'élève dans lanuit jusqu'à Mikheïtch, une senteur âpre de verdure jeune et de bourgeons près d'éclore, le souffle pur de l'immense sommeil des choses... Que va lui apporter ce renouvellement des saisons? Lui faudra-l-il continuer à monter ici à chaque crépuscule réveiller les profondeurs de l'espace? Lui sera-t-ii permis de s'étendre à son tour là en bas sous une croix?

— Toi seul le sait! murmure-t-il en se signant pieusement et levant les yeux vers le ciel scintil-

lant de myriades de mondes. Je suis prêt même à vivre encore si telle est ta volonté.

— Mikheïtch, Mikheïtch! appelle d'en bas une voix chevrotante.

C'est le bedeau. Il est aussi vieux que le sonneur. La main en auvent au-dessus de ses pauvres yeux usés, il a beau écarquiller les paupières, il ne peut réussir à distinguer Mikheïtch en haut de la tour.

— Je suis là! crie celui-ci. Comment ne me vois-tu pas?

— Est-ce qu'il n'est pas temps de sonner? L'autre examine les étoiles, les resplendissantes

étoiles, les belles étoiles d'or qui lui clig-notent amicalement comme à une ancienne connaissance... Le char incendié est déjà très haut... pas assez pourtant.

— Non, répond-il, il est trop tôt, je le sais. Et il le sait en elTet. Est-ce qu'il a besoin d'une horloge? Les soleils du bon Dieu ne préviendront-ils pas

uand il sera l'heure de mettre la cloche en branle? Ces choses lui sont aussi familières que celles de la glèbe et celles de la forêt, aussi intimes que l'inquiète chanson de la rivière et le blanc nuage voguant dans le bleu : tout cela pour lui est natal, et il n'a jamais vécu ailleurs même une seconde.

Vécu! cela peut-il s'appeler vivre?

Et le passé surgit, le plus lointain passé, confus d'abord ainsi qu'une forme entrevue dans le brouillard, puis se dessine plus détaillé peu à peu, et tout entier processionne devant les yeux de Mikheïtch, si près et si nettement, qu'il semble à portée des doigts et que le sonneur pourrait l'attirer à soi...

La première fois que son père, le tenant par la main, le fit monter dans le clocher... il se voit blond garçonnet, les yeux brillants de joie, de fierté, d'admiration, de tout, quoi.

Le vent, pas celui qui rase le sol en soulevant des tourbillons de poussière ou de neige, ou de feuilles sèches, mais le vent aux ailes silencieuses qui souflle au-dessus de la terre, lui éparpillait les cheveux. En bas, tout en bas, les hommes cheminaient petits, tout petits, les chaumières étaient devenues pas plus grandes que des niches à chien, et la forêt avait reculé, tandis que la vallée s'allongeait sinueuse h perte de vue. Et le joli ruban d'argent que faisait la rivière ! et comme c'était divertissant de chercher notre maison parmi cette maigre jonchée de logis à nains qui représentait le village au pied de la colline ! Mais c'était décidément l'extension démesurée de la vallée qui le frappait le plus.

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