PARIS ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS
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La forêt murmurait...
Il y avait dans cette sapinière un murmure continu, monotone, ondoyant comme le confus écho d'une cloche vibrant au loin, un murmure doux et trouble et vague ainsi qu'une romance sans paroles que l'on fredonne à mi-voix, ainsi qu'une mélancolique souvenance d'antan. Il y avait toujours un murmure, car c'étaient de vieux bois que la scie et la hache du bûcheron n'avaient jamais entamés, des bois dormants.
Les hauts arbres séculaires se dressaient en rangs serrés, entremêlant de proche en proche leurs branches au feuillage d'un vert presque noir. Sous cette voûte l'ombre sereine embaumait la
LA FOBET MURMURE.
résine; une jonchée d'aiguilles desséchées tapissait le sol.
Par l'humidité des fondrières, un peu d'herbe s'étalait, étoilée des clocheltes des blancs muguets qui dressaient leurs têtes doucement frôlées des premières brises.
Et là-haut dans la frondaison, sans trêve et sans fin le murmure errait, soupir g-rave et mystérieux de l'antique futaie.
Mais voici qu'il devint plus profond peu à peu et plus fort. Et, bien qu'il me fût impossible d'apercevoir le ciel à travers la voûte de verdure, le sentier que je suivais s'obscurcit en peu d'instants, au point que je ne pus douter qu'un lourd nuage planait au-dessus des cimes de la sapinière. En outre il se faisait tard, et pour me guider dans la recherche d'un abri contre la nuit et contre l'orage, je n'avais déjà plus que d'obliques rayons s'insinuant entre les troncs d'arbres de loin en loin. Pour aujourd'hui force m'était de renoncer à mes projets de chasse.
Mon cheval buttait fréquemment contre les racines qui émerg-eaient à nu en travers du sentier, piafîant d'inquiétude, dressant les oreilles aux roulants échos des bois et malgré lui hâtant le pas.
Un chien aboya. Eiilre les troncs plus clairsemés je vis luire des murs blanchis à la chaux. Une bleuâtre colonne de fumée montait vers le dôme des feuillages. Une isba se penchait sous son toit de chaume tout échevelé de verdures parasites et, comme une vieille à son bâton, s'accrochait aux énormes troncs des pins. Elle semblait à demi enfouie dans la terre au pied des fiers mélèzes qui la caressaient de leurs plus basses branches.
C'était là qu'habitaient mes ordinaires compagnons de chasse, les gardes forestiers Zakhar et Maksim. Mais en ce moment ils n'étaient pas à la maison, car le grand chien-loup aboyait sans que nul des deux parût au seuil.
Un vieillard à crâne chauve était assis solitaire sur le poêle. Ses moustaches blanches tombaient presque jusqu'à sa ceinture. Ses yeux regardaient droit devant eux, et ils étaient troubles, comme si le vieux eût cherché à se remémorer quelque chose sans pouvoir y parvenir.
— Bonjour, grand-père. N'y a-t-il donc que toi à la maison?
— Hé, hé? lit-il, en relevant brusquement la tète, comme si je l'avais réveillé en sursaut. Ni Zakhar ni Maksim ne sont là, et Motra est partie à la recherche de la vache. Oui, la vache s'en est
allée par là quelque part; peut-être Tours Fa-t-ii mangée. Voilà pourquoi il n'y a personne.
— Tant pis, j'attendrai en causant avec toi.
— C'est cela, attends.
Et tandis que j'attachais mon cheval à un chêne voisin de la porte, il me scrutait de ses yeux troubles.
— Et qui donc es-tu, mon garçon?
Cette question, il me la répète chaque fois qu'il me voit.
— Hé, hé! reprend-il, je me souviens, à présent, je sais qui tu es. C'est que, vois-tu, ma vieille tête est devenue comme un tamis, elle ne peut plus rien retenir. Ceux qui sont morts dans le temps, je me les rappelle, mais les nouveaux, je les oublie. Il y a trop d'années que je vis.
— C'est vrai que tu as vu bien des choses. Il me regarda avec stupeur.
— Et qu'aurais-je donc vu, moi, s'il te plaît? C'est la forêt qui en a vu, la forêt qui murmure de jour et de nuit, et l'été comme l'hiver... Parfois je me demande si j'ai vécu sur terre et même s'il est vrai que j'aie vécu... Peut-être en effet n'aije pas vécu?
Une nuée, lentement, passa au-dessus de la clairière; un coup de vent balança les branches des
sapins, et le murmure de la forêt s'éleva soudain en clameur de foule ou de houle.
Le vieux, redressant la tête, prêtait roreille.
— L'orage est proche. Tout à l'heure il hurlera dans la nuit, et plus d'un géant centenaire sera écimé ou s'ahaltra déraciné. Ah, la meute du grand veneur va s'en donner à cœur joie! Les arhres ont peur déjà; entends leurs frissons! écoute leurs gémissements!
— Et comment sais-tu donc qu'ils ont peur?
— Eh! je lésais, car je comprends tout ce qu'ils peuvent dire. L'arbre a peur ni plus ni moins que nous. Tu connais bien le tremble, un arbre maudit, toujours il chuchote; que le temps soit pur et l'air calme, il tremble quand même. Le sapin, lui, chante à perdre l'âme; que le vent s'élève, il se lamente et meugle, c'est affreux. En ce moment ce n'est rien encore... Pourtant, tiens, qu'en dis-tu! remarque ça!... Je ne vois plus clair, mais j'ai l'oreille iine... Ça, c'est le chêne qui gronde, ça signifie que l'orage est là.
En effet un bouquet de chênes, au bout de la clairière, remuait ses branches noueuses avec des ronflements d'orgue très nettement distincts au milieu du tocsin qui émanait des taillis de sapins.
— Oui, reprit le vieux, le seigneur do la forêt va danser cette nuit une fameuse sarabande !
— Qu'est-ce donc que ce seigneur-là?
— Voilà comme sont les gens par le temps qui court, ils ne croient plus à rien. Moi, je l'ai vu, de mes yeux vu, comme je te vois, et même mieux, car alors mes yeux étaient jeunes.
— Et où as-tu pu le voir?
— Parbleu, ici dans les bois. Fais attention à ce que je vais l'expliquer. Le sapin se plaint, puis il rit, puis il se plaint encore. Ensuite il se taira pour reprendre un peu après sa longue et douce plainte, car il sait parfaitement que le seigneur veut cette nuit le casser comme un fétu. Le chêne, lui, s'indigne, il discute, il plaide, ce qui n'empêchera pas le maître de foudre sur lui, de le tordre, et enfin de le terrasser.
Un soir d'automne, j'ai tâché de me rendre compte de ça à travers la vitre, mais Lui l'a mal pris, il s'est précipité sur la croisée, et avec une branche de pin il a cassé le carreau; si je ne m'étais retiré à temps, j'avais le visage en bouillie. Tu vois comme // est malin.
— Et comment est-il de sa personne?
— Eh! on dirait quelque saule poussé au petit bonheur sur le bord d'un marais. Sa chevelure et
sa barbe sont comme du gui, son nez comme une grosse branche défeuillée, sa bouche comme un vieux Ironc creux et lépré de mousse. Dieu veuille qu'aucun chrétien ne lui ressemble !
Une autre fois, je l'ai aperçu à l'étang qui est près d'ici. Viens en hiver, escalade le tertre qui domine l'étang, grimpe à l'arbre le plus haut, et tu verras le seigneur s'élever au-dessus de la forêt en une colonne blanche qui tournoie lentement sur la pièce d'eau, ou qui chemine de la colline à la vallée et do la vallée à la colline, et là où elle passe la neige tombe.
Le vieux parlait maintenant avec volubilité; il semblait que l'anxiété de la forêt et les roulements peu à peu rapprochés de l'orage l'eussent éveillé tout à fait. 11 secouait la tête, souriait, clignait des paupières sur ses yeux ternes. ^Une ombre cependant s'abattit sur son front jauni et ridé. Il me poussa du coude et dit à voix basse :
— C'est vrai qu'il est affreux le seigneur de la forêt, mais en somme pas bien méchant. Pourvu qu'on ne se mêle pas de ses affaires, il ne pense guère à l'homme. Si ce n'est pour s'amuser à le voir grelotter la peur. Ça ne va pas plus loin. Il faut bien qu'il rie, lui aussi... Certes les hommes
se font plus de mal entre eux, sous bois, que le lesovik ne leur en veut. Ah! oui, Dieu me garde!
Il attacha sur moi un regard où brillait l'étincelle d'un souvenir soudain ranimé.
— Cela, mon garçon, s'est passé ici même, il y a longtemps, si longtemps que je me le rappelle seulement comme en rêve. Mais quand la forêt se mettra à murmurer plus fort, tout me reviendra, tu verras.
— J'étais très petit lorsque mon père et ma mère sont morts, me quittant tout seul dans le monde blanc \
Le conseil du mir se demanda :
— Que faire de ce garçon?
Et le propriétaire n'était pas moins perplexe. Alors se présenta Roman, le garde forestier, qui dit aux anciens :
— Donnez-moi ce petit bonhomme en tutelle, je le nourrirai comme je pourrai, et il me sera une société.