‹ La forêt murmure;Chapitre 3 sur 11 · Locution russe pour dire le vaste monde · texte numérisé non relu

Locution russe pour dire le vaste monde

Les anciens acquiescèrent, le garde forestier m'emmena, et depuis je ne suis jamais sorti des bois.

C'était un homme terrible que ce Roman. Grand, carré, les cheveux noirs, la barbe noire, une âme sombre aussi luisait dans ses prunelles de charbon, car il avait constamment vécu seul au milieu des sapins. On disait au village que l'ours était son frère et le loup son neveu. Et de fait, il n'avait point peur des bêtes, tandis qu'il fuyait les hommes.

Quand il me regardait, il me semblait qu'un chat me passait sa queue le long du dos. Pourtant il était bon pour moi, et il me nourrissait bien. Tout le jour il allait en forêt, m'enfermant avec soin pour que les fauves ne me dévorent pas, et leXsoir il rentrait manger la kacha, et après on s'allor^geait sur le poêle pour dormir. Il ne me disait presque jamais mot, seulement il m'écoutait quand je lui parlais. Et c'est ainsi que nous vivions.

Or voilà qu'un jour le propriétaire l'appelle au village.

— Roman, lui dit-il, il faut te marier.

— Eh! répond l'autre, que diable ai-je à faire d'une femme ! Qu'elle me donne un enfant? N'en

ai-jo pas un déjà? Je ne vois pas pourquoi je me marierais. Sans compter que je ne saurais comment m'y prendre pour faire la cour à une fille.

Le maître n'était pas sot. Et quand je me le rappelle, je me dis qu'il n'y en a plus de pareils aujourd'hui. Non, il n'y a plus de vrais seigneurs. Et celui-là en était un vrai... Tout de même, le monde est singulier, voilà des centaines d'hommes qui ont peur d'un seul, et quelle peur, et quel homme! C'est comme un vautour et un poulet : l'un et l'autre sortent d'un œuf, n'est-ce pas, mon garçon r et bien, à peine né, le vautour gagne de suite le haut du ciel; et qu'il pousse un cri, ce n'est pas simplement les poussins qui courent se cacher, mais jusqu'aux Adieux coqs. Le maître est comme le vautour, et toute la bassecour c'est les paysans.

Je me souviens, les moujiks étaient occupés à charger, pour les voiturer ensuite de la forêt à la maison du propriétaire, une provision d'énormes bûches. Le seig-neur se tenait sur la chaussée, cambré sur sa selle et tortillant sa moustache en surveillant ses gens de droite et de gauche, tandis que son cheval piaffait et soufflait.

Les villageois allaient et venaient, affairés ,

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de ma part à la tante du diable. On ne t'a pas invité à dîner ici; au cas pourtant où tu tiendrais absolument à te mettre à table, on te régalerait comme tu vois qu'on régale ton compère.

Roman écumait de rage, et on le fouettait, fouettait, car les gens de ce temps-là s'entendaient à manier le knut. On le traita de la sorte longtemps, jusqu'à ce qu'enfin il cracbàt :

— Assez! Dieu vous sèche les mains, valetaille maudite! Me prenez-vous donc pour une gerbe, que vous me battez ainsi. Ce n'est pas d'un knut que vous vous servez, mais de fléaux... Je me marierai.

— A la bonne heure, ricana le maître. Tu ne pourras peut-être pas t'asseoir à ta noce, mais tu n'en danseras que mieux.

11 était gai, le seigneur. N'empêche qu'il devait lui arriver dans la suite ce que je ne souhaite à aucun homme, fût-ce un juif baptisé!

On maria Roman, et il emmena sa jeune femme dans son isba, celle-ci.

Dans les premiers temps il la rudoyait, lui reprochant à tout propos les coups endurés à cause d'elle. Souvent même, lorsqu'il rentrait, il la poussait dehors.

Cependant il s'apprivoisa peu à peu. La pau-

vretle entretenait tout si bien en ordre, et lavaisselle étincelait tellement, que le cœur en était tout illuminé aussi. Et puis elle me soignait autant qu'une mère. Le garde, la voyant si bonne, s'habitua au point qu'il finit par l'aimer.

— C'est vrai que le maître voulait mon bonheur, et que j'étais un imbécile. Que de coups ai-je endurés pour rien!

Il y avait un certain temps, je ne sais plus combien, qu'il avait dit cela pour la première fois, et voilà qu'un matin Oivsana tombe sur un banc en gémissant. Vers le soir une espèce de délire la prend, et, en m'éveillant le lendemain, j'entends un faihle vagissement; il y avait un petit enfant de plus sur la terre. Le pauvre mignon ne vagit pas longtemps, puisque, comme la nuit tombait, il se tut pour toujours. Oksana pleurait. Roman, triste aussi, enterra de suite le petit cadavre au pied d'un arbre.

Tiens, c'est ce gros mélèze-là, la foudre l'a ébranché l'autre année. Chaque fois que se couche le soleil et que se lève la belle étoile bleue, il y a un oiselet qui volette au-dessus do cet arbre en poussant de tout petits cris si doux, si tristes, qu'on en a le cœur gros. C'est la petite âme non baptisée qui demande une croix.

LA FORET MURMURE i'â

Oksana allait souvent sangloter et prier sur ce bout de tombe, et Roman avait beaucoup de peine à la voir si chagrine. Ils s'aimaient tant l'un l'autre! Quelquefois elle le grondait ni plus ni moins qu'un enfant, non sans lui donner des tapes, mais dès qu'il s'impatientait elle se taisait, et comme elle avait peur de sa grande force, elle se mettait à le cajoler, en sorte qu'ils n'étaient jamais longs à s'embrasser.

Un jour, une fanfare de cors de chasse s'épandit sonore et gaie par la forêt. Les oiseaux de se lever de leur nid en battant des ailes et piaulant effarés. Les lièvres de détaler au plus épais, oreilles collées contre l'échiné.

Bientôt le seigneur parut à cheval au tournant du sentier, et, derrière lui, ses piqueurs menant la meute en laisse. Le plus beau de tous était à coup sur Opanas. Avec sa tunique bleue et son haut bonnet fourré, il paradait, bien en selle, le fusil en bandoulière, une handoura suspendue à l'épaule, car il jouait de la bandoura, et il en

jouait à ravir, et c'était ce que le maître aimait en lui.

Auprès (le ce gars à la mine si avenante, le seigneur faisait piteuse figure, avec son crâne chauve, son nez rouge, ses yeux d'un vilain luisant. C'est qu'Opanas descendait, disait-on, de Kosaks ZaporoJGs, et lu sais qu'on les prétend tous beaux et fins.

La troupe s'arrêta devant la chaumière. Roman, s'approchant du maître, s'inclina et lui tint l'élrier.

— Salut, lit le seigneur. Et ta femme, où est-elle?

— Oii serait-elle, sinon à la maison.

— Eh bien, nous entrerons donc. Qu'on étende un tapis et qu'on prépare tout pour fêter les époux.

Il franchit le seuil, et, avec lui, Roman entra, son bonnet à la main, et Opanas, et aussi Rogdan, le premier piqueur, l'homme de confiance. Ah! il n'y en a plus des serviteurs comme celui-là : féroce avec la valetaille, et devant le seigneur rampant comme chien battu! Pour lui, personne au monde n'existait hors le maître. Ses parents trépassés, il avait demandé au vieux propriétaire la permission de se marier.

— Voici Ion père, la mère et la femme, avait (lit le bonhomme en montrant son lils.

Et Bogdan avait élevé le jeune garron, c'est-àdire lui avait appris à monter à cheval et à se servir du fusil. Et à la mort du vieux propriétaire^ il avait passé avec le reste du patrimoine au service du nouveau maître. Toute la maison en secret le détestait, car par lui les larmes coulaient souvent. Sur un signe du seigneur, cet homme eut dépecé son propre père...

Le visiteur se tenait au milieu do l'isba, lissant sa moustache et ricanant. Roman était un peu en arrière, tourmentant son bonnet. Quant à Opanas, il demeurait à l'écart, adossé au mur et triste comme un jeune chêne pendant l'ûrago. Et tous trois étaient tournés vers Oksana. Seul le vieux Bogdan s'était assis sur un banc, et, le iront penché, il attendait les ordres du maître.

Oksana était debout auprès du poêle, les yeux baissés, et rougissante ainsi qu'un pavot dans l'orge. Elle pressentait, la pauvrette, qu'un malheur allait arriver à cause d'elle. C'est qu'en effet, vois-tu, mon garçon, quand trois hommes regardent la même femme, rien de bon n'en peut résulter.

— Eh bien, Roman, s'écria jovialement le maître, t'ai-je trouvé une bonne femme?

— Oui, répondit le garde, une bien bonne femme.

Opanas haussa les épaules et murmura :

— Le fait est qu'il est dommage de voir une si bonne femme à un pareil imbécile, qui ne saurait même pas la protéger.

Le seigneur frappa du pied, ce qui flt relever vivement la tête à Bogdan.

— Et de quoi donc la protéger? demanda Roman. A part nous et les fauves, il n'est âme qui vive dans la forêt que lorsque le maître y vient chasser. Prends garde à ce que lu dis, sale Kosak!

Et ils allaient se battre.

— Ah çà ! s'écria le seigneur, je ne suis pas ici pour vous voir vous rosser, mais pour rendre visite à ces jeunes époux et chasser le soir dans le marais. Allons, sortez avec moi.

Pendant qu'il se dirigeait, accompagné de Bogdan, vers le tapis où les piqueurs avaient préparé le repas, Opanas arrêta le forestier par la manche :

^- — Ne m'en veuille pas, frère, fit-il à mi-voix. Te rappelles- tu comme à deux genoux je suppliais le maître qu'il me laissât épouser Oksana? Depuis, le pope vous a unis. C'était votre destin sans

doLile. Dieu vous ait en sa sainte garde. Mais je ne puis souffrir davantage qu'un lâche ennemi se raille ainsi d'elle et de toi. Je le coucherai plutôt, d'un coup de fusil, sur la terre humide en guise délit!

L'autre le regarda ébahi :

— lié! qu'est-ce qui te prend? jN"as-tu pas perdu la tète?

Je n'ai pu entendre ce qu'Opanas lui répondait à l'oreille, mais j'ai vu Roman lui taper ensuite sur l'épaule en disant :

— Ah ! Opanas, il vit sur terre du monde bien ingénieux dans la méchanceté! Moi qui ne sors pas de cette forêt, je ne me serais jamais douté de tout cela. Maître, maître, tu as attiré le malheur sur ta tète!

— Puisque le voilà prévenu, reprit le Kosak, observe-toi devant Bogdan. ïu n'es pas bien rusé, tandis que ce chien du maître a du flair. Surtout ne bois pas trop d'eau-de-vie, car ils essayeront sans doute de te griser. Et si l'on t'envoie à l'étang avec les piqueurs et que l'on veuille rester à la chaumière, conduis les gens jusqu'au vieux chêne, indique-leur le chemin à partir de là, et reviens-t'en ici au plus vite.

— Je vais m'apprèter de suite pour la chasse,

chuchota Roman, seulement, au lieu de plomb pour les outardes, je mettrai dans mon fusil une bonne balle pour... l'ours.

Le seigneur, s'étant assis sous un arbre, se fit donner un flacon plein et une coupe, emplit celle-ci d'eau-de-vie et la tendit au garde. Eh! eh! le flacon et la coupe étaient pas mal, mais je crois que le contenu valait mieux encore. Tu vides une coupe, et ton âme se réjouit; tu en vides une autre, et le cœur te saute dans la poitrine; et si lu n'y es fait, dès la troisième tu roules sous la table, à moins que ta femme ne te, couche dessus.

Roman prend une coupe des mains du maître et la boit d'un trait. Peu après il en accepte une seconde et la vide de même. Puis c'est une troisième. Ses yeux s'allument, flambent comme ceux d'un loup, et il tortille sa moustache avec des gestes nerveux, mais il n'est pas g-ris. Il n'y a pas d'eau-de-vie qui soit de force à le faire rouler par terre, celui-là.

Le maître est désappointé.

— Comme cet animal vous lampe cela, grommelle-t-il avec dépit. Et il ne papillote même pas des yeux! Un autre pleurerait déjà comme un veau, et lui n'a pas cessé do sourire tranquillement.

— Pleurer! s'écrie l'autre, goguenard, ce ne serait guère gentil de ma pari. Le seigneur daigne me rendre visite, et moi je larmoyerais ni plus ni moins qu'une femmelette I Avant que je me mette jamais à sangloter, il faudra d'abord que mes ennemis commencent.

— Alors tu es content de ton sort?

— Comment ne le serais-je pas?

— Te rappelles-tu pourtant que c'est le knut qui a sonné tes fiançailles?

— Certes je ne puis l'avoir oublié. Mais je n'étais qu'un sot, qui ne savais distinguer entre les choses amères et les sucrées. Le knut est amer, et moi qui le préférais à la femme! Merci à toi, maître, de ce que tu as enseigné à l'imbécile que j'étais à apprécier le miel.

— C'est bon. Puisque te voilà si reconnaissant, tu vas me rendre un service à ton tour. Tu iras à l'étang- avec les piqueurs, et tu abattras pour ma table et celle de mes amis le plus d'oiseaux que tu pourras.

— Quand le seigneur veut-il que nous nous mettions on route?

— Nous allons encore boire un peu pendant qu'Opanas nous chantera quelque chose, et ensuite tu iras là où je t'ai dit.

— C'est que, observa le garde, il se fait tard, et l'étang est loin; et puis le vent souffle à l'orage pour cette nuit, et quand le temps est ainsi le gibier est en éveil.

Les autres, las, murmuraient :

— Il a raison — la nuit va tomber — il tonne déjà dans le lointain...

Le maître entendit, et il avait le vin mauvais. Il jeta violemment sa coupe par terre en regardant avec un froncement de sourcils les gens autour de lui. Tous se turent, tremblants. Seul, Opanas ne montrait nul émoi. 11 s'approcha en accordant sa bandoura; il examina de côté le seigneur, et doucement il intervint :

— Réfléchis, maître. Où et quand a-t-on vu chasser aux oiseaux sous bois, de nuit et par l'orage.

La valetaille, — serfs de la glèbe, — admirait sa hardiesse. C'est qu'il descendait d'hommes libres. Un chanteur zaporoje l'avait amené tout petit de l'Ukraine. Au massacre de Khuman, on avait crevé les yeux et coupé les oreilles au pauvre vieux, et puis on l'avait chassé par le vaste monde. De ville en village et de hameau en bourgade, il vagabondait, guidé par Opanas. L'aveugle mort, le garçon avait été recueilli par

notre propriétaire, qui aimait beaucoup les chansons.

— Kosak! gronda le seigneur, toi si intelligent, comment ne comprends-tu pas qu'il est imprudent de fourrer son nez dans rentre-bâillement d'une porte que je pourrais refermer.

Et il hurla, violet de colère :

— Oui, je pourrais la refermer, si je voulais. Le jeune homme pour toute réponse entonna

une chanson, ainsi qu'on le lui avait ordonné l'instant d'avant. Et si le maître avait compris ce que chantait Opanas, peut-être sa madame n'aurait-elle pas eu dans la suite à verser tant de larmes.

D'abord le Kosak pinça un accord, et, levant la tète, il regarda au ciel comment l'aigle planait et comment le vent poussait les nuag'cs, et il écoutait aussi bruire la cime des sapins.

Puis il tira de sa bandouraun nouvel accord. Certes tu n'as jamais entendu jouer comme jouait cet homme. Ce n'est pourtant pas une chose compliquée, qu'une bandoura, pourtant cela parle si bien sous les doigts de quiconque s'y connaît. Celui-là faisait courir sa main sur elle, et elle lui racontait tout, le murmure de la forêt par l'orage, le miaulement de la brise dans le

steppe à travers les grandes lierbes rouges, le chuchotement du long" gazon sur les hautes lombes kosal<^cs... que sais-jc!...

Sa voix, peu puissante, n'en était pas moins claire et mélodieuse, le cœur vous en fondait délicieusement. J'imagine qu'il improvisait sa chanson de ce jour-là, car jamais je no l'ai entendue depuis, ni de la bouche d'Opanas ni de celle d'aucun autre.

— 0 maître, ô Ivan Ivanitch! tu sais tout ; tu sais surtout que le vautour plane haut dans les airs, et que c'est un jeu pour lui de tuer des corneilles et des corneilles.

— 0 maître, ô Ivan IvaniLcli! et voilà pourtant que tu ne sais pas ceci, qu'il arrive en ce monde que, lorsqu'elle est attaquée dans son nid, la corneille tue le vautour.

Je les vois encore. Le seigneur, assis sur le tapis auprès de l'arbre, avait la tète penchée et il pleurait, parce qu'il était ivre, et que la musique avait achevé de l'attendrir. Le Kosak était debout devant lui avec sa bandoura, les gens se poussaient du coude, et Bogdan secouait la tète comme il en avait l'habitude lorsqu'il arrivait quoi que ce fût d'insolite.

La forêt murmurait ainsi qu'à présent, moins

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fort tout de même, et la bandoura résonnait bas, tristement.

— Madame pleure le maître , pleure Ivan Ivanitch, elle pleure, pleure, et au-dessus d'Ivan Ivanitcli un noir corbeau croasse...

L'autre, qui n'était guère en état de saisir un traître mot, dit en s'essuyant lés yeux :

— Roman, il est temps de t'apprêter. Et vous, mes enfants, en selle pour le suivre. Toi aussi, Opanas, car c'est assez chanté. Ta romance n'était pas mal, sauf qu'elle sent trop son conte de fée.

— Seigneur, fit le musicien, les yeux humides et la voix tremblante, il y a du vrai dans la chanson et dans la fable. Seulement, la vérité de la fable est comme le fer, qui rouille en passant de main en main, au lieu que la vérité de la chanson est comme l'or, qui reste toujours pur.

— Assez, assez, je ne veux plus t'entendre!

Le jeune homme se tint un instant silencieux. Puis, tout à coup, il se jeta aux pieds du maître.

— Écoute-moi, seigneur, monte à cheval et rentre auprès de madame. J'ai de mauvais pressentiments.

Le maître, furieux, le poussa du pied ni plus ni moins qu'un chien.

— Arrière! Tu es une femme, et non un Kosak; prends garde que je perde patience. Et vous autres, qu'avez-vous à bâiller là? Ne vous ai-je pas signifié de partir? Ne suis-je plus votre propriétaire?

Opanas se leva, sombre comme le nuage, et jeta un coup d'œil à Roman, qui se tenait à récart, appuyé impassible sur son fusil.

11 brisa sa bandoura contre un tronc d'arbre, et l'écho des bois en gémit longuement.

— Que le diable enseigne la raison à qui ne veut pas écouter un bon conseil. Pour toi, seigneur, tu n'as plus besoin d'un serviteur fidèle!

Et, avant que l'interpellé eût pu riposter, le jeune homme s'élança en selle, disparut au tournant du sentier. Les piqueurs se mirent en marche de leur côté avec la meute. Roman jeta son fusil en bandoulière et les rejoignit. En passant devant l'isba il avait crié à sa femme :

— Oksana, couche le petit, il est temps qu'il dorme, et prépare le lit pour le maître.

Il ne demeura plus dans la clairière que le seigneur, avec son cheval, qui était attaché à ce tronc même où tu as passé la bride du tien.

Lorsque tout le monde eut disparu, le maître entra dans la chaumière.

Le soir allait s'épaississant. Le murmure errait par la futaie, et une pluie fine tombait.

Oksana me coucha... J'étais tout yeux tout oreilles dans la pénombre. La malheureuse femme sanglotait. J'étais si petit, je ne comprenais rien à tout cela. Blotti clans mon coin, j'écoutais vaguement l'orage gronder au loin, je commençais à m'assoupir.

Soudain j'entends quelqu'un marcher au dehors, s'approcher du cheval,... et la bète renâcle, piaffe... enfin détale, et bientôt le bruit de son galop se perd dans les profondeurs...

Puis voici un autre pas de cheval, cette fois sur le chemin et régulier, en un mot, un pas de cheval monté. Il s'arrête auprès de la maison, le cavalier saute à terre, bondit à la fenêtre.

— Maître, maître, crie la voi.x: de Bogdan, prends garde au Kosakl II a déjà lâché ton cheval.

A peine avait-il dit, que quelqu'un l'empoigne par derrière et le jette sur le sol. Puis la porte s'ouvre, et deux hommes entrent.

— Allons, Roman, dit le seigneur, laisse-moi. Est-ce donc ainsi que tu me sais gré du bien que je t'ai fait?

— Oui, monstre, je me rappelle tout ce que

tu fis pour ma femme et pour moi. Et la preuve, c'est que je m'apprête à te le payer.

— Opanas, défends-moi, toi mon serviteur fidèle, loi que je chérissais autant qu'un fils?

— Ton serviteur fidèle, tu l'as repoussé du pied ni plus ni moins qu'un chien; quant à m'aimer, tu m'aimais comme le bâton aime l'échiné, et maintenant tu m'aimes comme l'échiné aime le bâton... Je t'implorais, moi aussi, tout à l'heure, et tu n'as pas voulu m'écouter.

— Oksana, toi qui as si bon cœur, protègemoi !

Elle battit des mains d'indignation.

— Je te demandais grâce il n'y a qu'un moment; à deux genoux, je te suppliais de ne pas me déshonorer, de penser que je suis mariée. Tu n'as pas eu pitié, et voilà que tu voudrais que j'intervienne !

— Laissez-moi tousl hurla le seigneur, vous ne songez donc pas que si vous me touchez du bout du doigt vous mourrez tous en Sibérie!

— Je t'en prie, dit Opanas, ne te tourmente pas pour nous, tu es vraiment trop bon. Roman sera de retour à l'étang- assez tôt pour que nul ne se soit aperçu de son absence. Quant à moi, puisque par ta volonté je n'ai femme ni enfant, je

n'ai pas à me soucier de ma tèle. Je prendrai mon fusil sur l'épaule et je gagnerai le cœur de la forêt. J'y rassemblerai quelques gars résolus, et nous allons nous amuser. Quand, la nuit, nous sortirons du fourré pour tomber sur quelque villag-e, je t'assure que nous n'irons pas ailleurs qu'à la demeure du propriétaire... Eh! Roman! soulève Sa Grâce, que nous la portions un peu sous la pluie, histoire de la rafraîchir.

Sa Grâce se débattait, soufflait, criait, g-eignait. Roman grommelait entre ses dents. Opanâs ricanait. Ils sortirent ainsi.

Aussitôt, épouvanté, je bondis vers Oksana, qui était assise sur le banc, blanche comme la muraille.

Par la forêt le tonnerre roulait terrible, et les arbres clamaient chacun selon sa voix, et le vent piaulait à fendre l'âme. J'étais pelotonné sur les genoux d'Oksana. Et voilà qu'une voix humaine se lamente au dehors, et si plaintivement, si lugubrement, que rien que d'y penser, après tant et tant d'années , j'en ai la gorge serrée et les tempes qui battent.

— Oksana, ma colombe, dis, qui donc gémit ainsi

Elle me serre dans ses bras et me berce en chuchotant :

— Dors, petit, dors, c'est la forêt qui murmure. Et c'est vrai qu'elle murmure, toujours murmure, la forêt grande.

Puis un bruit, comme un coup de fusil, éclate sec, se répercute, faiblit, s'efface,... bientôt suivi d'un autre.

— Oksana, ma colombe, dis , qui donc tire ainsi du fusil?

— Dors, petit, dors, c'est la foudre du bon Dieu. Et elle sanglote et me presse plus fort.

Je m'endormis de la sorte.

Quand je m'éveillai le lendemain, le soleil brillait déjà. Je me rappelai confusément ce que j'avais entendu la veille au soir.

— J'aurai rêvé, pensai-je.

Oksana, assise seule sur le banc, était pâle et triste.

Je sortis , j'errai de droite et de gauche sous bois, inquiet et cherchant machinalement quelque cliose, je ne savais quoi, je ne me le demandais même pas. La rosée étincelait encore à la pointe de maintes feuilles, et les oiseaux gazouillaient. Dans un fourré, je finis par trouver étendus côle à côte le maître et son vieux Bogdan, l'un et l'autre immobiles, pâles, les yeux blancs, les mains crispées, et chacun avec du sang sur la poitrine

... Et le vieux frissonna, et, penchant la tête, se lut.

— Les autres, demandai-je, que sont-ils devenus?

— Opanas a fait comme il avait dit : longtemps il a vécu dans la forêt à la tète d'une Ijande. Il venait souvent ici, seul ou avec ses camarades, et chantait en s'accompagnant de la bandoura, et Roman et Oksana le recevaient bien. Pour te dire la vérité, il venait encore plus souvent seul, et quand le garde n'était pas là... Maksim et Zakhar vont rentrer, regarde-les, ils ne sont que les petits-fils d'Oksana , et pourtant qui a connu Roman et Opanas comme moi, sait bien auquel des deux ressemble Maksim, et auquel Zakhar.

Voilà ce qui s'est passé dans la forêt.

Comme elle murmure fort! C'est l'orage.

Le soir était tombé tout à fait. La forêt ondulait ainsi qu'une mer démontée, les cimes sombres se balançaient comme la crête des vagues qu'échevèle la tourmente. Tout bruit se confondait dans l'immense halètement de l'antique futaie.

La voix du vieil innocent chevrotait encore comme en rêve :

— La forêt murmure, murmure... Oksana, ma colombe...

(LES BAKLANY)

Comme j'atteignais le fleuve le soir tombait. Sous une brise âpre la surface du large cours d'eau se plissait en tous sens profondément, et des lames folles déferlaient en clapotant contre la berge abrupte.

A peine entendues les clochettes de notre attelage, le passeur avait couru à son bac. Bientôt la lélègue était embarquée, et l'on dérapa. Peu à peu le rivage recula, s'affaissa, puis s'enfuit, comme emporté par les ondes troubles qui le pressaient.

Deux autres voitures traversaient le fleuve avec nous. Dans l'une se trouvait un homme d'un car-

tain âge déjà, d'apparence robuste et énergique, et que sa mise et ses manières donnaient à prendre pour quelque négociant de village. Les trois jeunes gens que transportait l'autre équipage semblaient plutôt des citadins.

Le marchand, son collet relevé contre le vent, demeurait assis impassible, ne prêtant pas la moindre attention à ses accidentels compagnons de voyage. Les autres se montraient au contraire joviaux, remuants, communicatifs. L'un d'eux, qui était borgne et avait eu une narine arrachée, fredonnait, en s'accompagnant d'un accordéon, je ne sais quelle ballade singulière jusqu'à me plong-er en une sorte de malaise. Par moments le vent lui arrachait des lèvres un lambeau de la mélodie pour l'éparpiller à fleur d'eau. Le second, un carafon d'une main et un verre de l'autre, trinquait avec mon iamchtchik. Pour le troisième, un gaillard bien découplé et au visage expressif et beau ma foi, il était allongé à plat dos sur la banquette de leur Idbitka, et, les bras croisés sous la nuque, il épiait d'un œil mélancolique les nuages qui se pourchassaient au ciel.

Depuis deux jours je ne cesse de rencontrer ces quatre personnages. Sur cette route que je suis vers le chef-lieu du district, oii m'appelle une

affaire urgente, le marchand dans sa tarantass et les trois jeunes gens dans leur kibitka me rejoignent à chaque halte, à moins que, m'ayant distancé, ils no m'y attendent. Et voici encore que je les retrouve à ce bac comme exprès.

Intrigué, je demande à mon cocher quels sont ces gens.

— C'est Kostiouchka et les siens, murmure-t-il.

J'insiste, n'ayant jamais ouï parler de ce Kostiouchka, mais l'homme chuchote une réponse de plus en plus vague. Evidemment il a peur d'être entendu d'eux.

Je hausse les épaules et reporte mes yeux sur le courant. Au-dessus des vagues sombres, des compagnies de grands oiseaux blancs, des espèces de mouettes, tournaient avec d'inquiets battements d'ailes et des plaintes farouches. Fréquemment l'un d'eux tombe à la surface liquide, y plonge tète et cou, puis, un poisson au bec, regagne dans l'espace l'hallucinante ronde de sa tribu.

— Des Baldanu, fait mon iamchtchik en les indiquant du regard.

Et quand, le bac amarré k l'autre rive, la Iroika s'élance sur la chaussée :

— Ces gens aussi, reprend-il plus à l'aise, sont des Baklany. Ni toit, ni fover. Il leur restait un

lopin de terre, cet été ils Tont vendu. Et les voilà errant sur les grandes routes comme des loups.

— Pour dévaliser les voyageurs, quoi.

— Dame, faire disparaître en un clin d'œil caisses, malles et valises, c'est un jeu pour eux; il leur arrive d'escamoter jusqu'aux chevaux du iamchlchik. Tu n'as qu'à t'endormir des deux yeux, et ça y est. C'est un cocher, en défendant sa troïka, qui a arraché une narine à Kostiouchka. Celui-là, c'est un barbare de choix. Il n'a plus qu'un camarade maintenant. On lui a soufflé ravanl-dernier de sa bande tout récemment, et même on s'est bien amusé avec; figure-loi qu'on a commencé par lui ébrancher les mains doigt par doigt, ensuite on l'a mis à la broche, et, une fois cuit, on a donné ses boyaux à manger aux chiens.

— Mais au fait, tu les connais donc, pour trinquer avec eux.

— Hé, moi-même je leur offre de temps en temps la vodka. Comment ne pas les redouter!... Ce n'est sûrement point un hasard si Kostiouchka chemine par ici. Il faut qu'il suive une piste. Peut-être celle du marchand... Pourtant non. Le marchand serait plutôt un compère... Et puis, il y

a avec Kostiouchka un autre individu que je n'ai encore jamais vu non plus.

— Celui qui tout à Theure demeurait étendu dans la kibitka?

— Oh non, celui-là est un ancien, c'est Jigan, un rude gars !

Soudain changeant de ton :

— Ecoute, bàrine, dit-il, prends garde, car certainement c'est toi qu'on file.

— Saurais-tu qui je suis?

Il hésita, puis :

— Je l'ignore. J'ai entendu dire que le fondé de pouvoir des Koudinoff devait passer de ce côté, mais ça ne me regarde pas.

Ainsi j'étais reconnu. Je venais de gagner, pour les grands négociants KoudinofT frères, un procès en restitution par eux intenté au Trésor. Mes clients étant très en vue dans tout ce district de la Sibérie occidentale, l'afTaire avait eu beaucoup de retentissement. Ayant touché l'importante somme rentrée en la possession des gagnants, je devais en consacrer une bonne part à payer pour eux à N... des échéances pressantes. La poste ne va pas souvent dans ce coin perdu; le seul moyen à cette date pour que l'argent arrivât avant l'expiration du délai fixé, était que je le portasse moi-

même en toute liàte. J'allais donc nuit et jour, et profitant de la moindre traverse.

Il n'y avait pour moi rien de fort réjouissant à apprendre que mon passage était de notoriété publique au point que l'annonce en avait fait lever maint vol de Baklany.

Je tournai la tête pour jeter un coup d'œil sur la route derrière moi. Dans le crépuscule je distinguai là-bas la kibitka des trois jeunes gens, suivie de près par la tarantass du marchand.

Au relais de poste que j'atteignis le soir, les chevaux manquaient. Le receveur, un bon gros vieux avec qui mes fréquents passages avaient fini par me lier, s'efTorçait de me persuader de coucher là.

— Batiouchka Ivan Semenitch , faisait-il en hochant la tête, voici mon conseil : ne voyagez pas de nuit; que le diable emporte les affaires! Notre vie vaut-elle pas plus que l'argent d'autrui? A cent verstes à la ronde tout le monde discute le procès, épilogue sur la somme touchée : les Baklany sont en éveil. Couchez donc ici.

— Votre conseil est bon, et je voudrais le suivre, mais je ne puis : vraiment il me faut continuer sans le moindre arrêt. Tâchez de m'avoir des chevaux chez des particuliers.

— Vous êtes têtu. Mais du moins je vous veux donner un iamclitchik de confiance.

J'espère que grâce à lui vous gagnerez sain et sauf le bourg- de B... Par exemple à B..., je vous en supplie, attendez le jour, car au delà, vous auriez à franchir le délilé du Doig't du Diable, un endroit dang-ereux par lui-même, très éloigné de toute habitation, et fréquenté seulement d'un monde louche. Vous m'entendez, laissez venir le jour avant de quitter B...

Une demi-heure après, je repartais en kibitka. Les chevaux, un bel et vigoureux attelage, prirent le trot allongé, et le cocher, stimulé par la promesse d'un bon pourboire, fît si bien, que nous ne tardâmes pas à rencontrer le bourg en question.

— Oii vas-tu me faire descendre?

— Chez un ami à moi.

Nous dépassâmes plusieurs chaumières éparses dans la clairière, pour stopper devant la porte d'une isba d'assez avenante mine. Un moujik à barbe blanche en sortit, s'approcha de la voiture.

et, élevant sa lanterne à hauteur de mon visage, dit tranquillement :

— Ah! c'est toi, Ivan Semenitch. Il a passé tout à rheure des gens qui m'ont dit : Le régisseur des Koudinoff vient derrière nous, préparelui des chevaux, grand-père.

— De quoi vous mêlez-vous, vous autres? ai-je répondu. Que savez-vous s'il ne couchera pas ici?

— Quels étaient ces gens? demanda mon cocher.

— Le sais-je? Quelques Baklany, pourtant, à ce qu'il m'a semblé... Tu couches ici, n'est-ce pas, bârine?

— Non. Je ne veux que des chevaux, et plus vite que ça, s'il te plaît.

Je faisais la grosse voix, et au fond je commençais à être sérieusement inquiet.

Le vieux se tut d'abord. Puis :

— En tout cas, insinua-t-il, entre toujours, il ne fait pas si bon sur la route, même pour un moment.

Et quand nous fûmes dans l'isba :

— C'est que, reprit-il en se grattant derrière l'oreille, voilà l'embarras, je n'ai pas mes chevaux. Mon garçon est parti avec pour mener des marchandises à la ville, et il ne sera pas de

retour avant l'aube. Tu le vois, de toute manière, tu ne peux faire autrement que de passer la nuit sous mon toit.

Le contre temps me dépitait beaucoup.

Cependant, au dehors, l'obscurité avait épaissi, s'emplissant peu à peu d'un brouillard comme on n'en saurait voir qu'en Sibérie par les nuits d'automne. En levant les yeux, on pouvait bien distinguer confusément les remous lents des lourdes vapeurs, mais autour de soi on n'apercevait pas un homme à deux pas. Sous le fin égouttement, la taïga bruissait, monotone.

Et je ne pouvais éviter de me remettre en route immédiatement.

— Allons, cherche-moi des chevaux chez quelque voisin,

— Bârine, c'est presque un péché de se presser ainsi, dans de telles circonstances et par une nuit pareille. ïu tentes le bon Dieu.

Tout attristé, le vieux tint conciliabule avec mon cocher. Enfin, après qu'ils eurent encore insisté de leur côté et moi du mien, après qu'ils eurent passé en revue, non sans force discussions, la plupart des villageois, le cocher sortit.

J'attendais assis, song-eur, auprès du poêle. L'inquiétude, et cette nuit glaciale et suintante,

ce frissonnemenl de la forêt, cet endroit et ces gens que je ne connaissais point, m'énervaient; mais la fatigue m'accablant, accrue du manque de sommeil depuis trois jours, je commençais à m'assoupir sur ma chaise.

Un bruit de clochettes me tira brusquement de celle torpeur. Une troïka venait d'arriver, elle m'atlendait devant la porte. Je pris ma valise et sorlis. Le brouillard à demi dissipé, le vent s'était levé, poussant vite de gros nuages, qui ne laissaient plus tomber que de rares gouttes obliques. La taïga avait mis une sourdine à son éternelle psalmodie.

Comme l'hôte d'un instant me reconduisait lanterne en main, je pus jeter un coup d'œil sur mon nouveau iamchlchik. C'était un gaillard à carrure d'athlète, à face tranquille et morose, avec, dans la physionomie, cette nuance particulière qu'apporte une idée longuement ressassée, toujours la même, en une lourde songerie. Le regard était droit et sombre. J'eus envie de l'envoyer promener, d'achever la nuit dans l'isba claire et chaude, mais ce fut l'impression d'une seconde. Je làlai mon revolver au fond de ma poche et m'installai dans la voiture. Le colosse se hissa sur son sièg-e sans se hâter.

— Tu sais, Assassin, lui recommanda le vieux, fais bien attention, regarde de les deux yeux.

— Je sais, je sais, grogna l'autre.

Et nous partîmes. Quelques feux vagues filtrèrent des chaumières disséminées le long de la route, étincelles qui palpitaient sur le fond ténébreux de la futaie pour s'y perdre presque aussitôt. Puis nous laissâmes loin en arrière la dernière lueur : autour de nous, plus que l'impénétrable taïga.

Un moment vint où cinq verstes seulement nous séparaient encore du fameux défilé. Comme il arrive au milieu de toute extrême surexcitation, j'eus alors le sentiment aigu de la réalité et pus envisager nettement ma situation. Celte face féroce des Baklany, en particulier du borgne à la narine arrachée, ce prétendu marchand qui les accompagne en feignant de les ignorer, cette poursuite obstinée... Ce sout eux qui ont annoncé mon passage au grand-père, ils m'auront devancé pendant que je causais avec mon ami le receveur, ils m'attendent sous le Doigt du Diable. Un enfant ne s'y tromperait plus. Mais quel rôle va jouer ce cocher taciturne, là est pour moi l'énigme angoissante.

L'horizon peu à peu s'élève, la chaîne approche.

La roule côtoie un torrent qui s'encaisse davantage à mesure que nous montons, et bientôt une muraille surgit de l'autre part, qui finit par nous dominer ainsi qu'une haute falaise. En face, une masse noire semble nous intimer l'ordre de rebrousser chemin ; elle escalade le ciel audacieusement : c'est le Doigt du Diable qui menace Dieu.

La chaussée se rétrécit et fait un coude brusque pour contourner le pic. A droite, la roche la surplombe en voûte presque complète. A gauche, le torrent brame invisible. Un tunnel cyclopéen dont l'un des flancs aurait croulé dans l'abîme. Les chevaux vont au pas entre les fourrés, ils buttent fréquemment des fers dans les éboulis, leurs sonnailles éveillent des échos qui me font tressaillir.

Soudain les clochettes se taisent, l'attelage s'est arrêté, renâclant, l'encolure tendue et les oreilles inquiètes. Je me lève, et, le revolver au poing, je jette un coup d'œil rapide autour de la voiture. A quelques pas devant nous les hautes herbes s'agitent à droite et à gauche de la route.

L'iamchtchik a stoppé à temps, l'attaque de côté est évitée. Pourtant notre situation n'en vaut guère mieux.

Le colosse se dresse sur son siège et me passe les rênes en disant :

— Tiens ferme, et ne fais pas feu.

Il parle tranquillement, et avec une telle assurance, qu'il ne pourrait me venir à l'esprit de ne point obéir, pas plus que de me méfier. Il met pied à terre, et va marcher devant les chevaux, qui lentement suivent leur maître. Quand nous sommes auprès de l'endroit où le fourré remuait tout à l'heure, l'homme s'arrête, et aussi l'attelage. Un bruit de feuilles froissées et de branches cassées s'éloigne vers la montagne.

— Il y en a encore par ici, me dit Y Assassin. Tiens, regarde.

Une haute silhouette s'est levée des broussailles sur la gauche et fuit derrière nous, tandis que du même côté un autre pas s'éloigne en avant.

Le iamchtchik, toujours bien calme, revient vers ses chevaux, et il est occupé à rajuster un harnais, quand une lueur brille sous la roche, et un coup de feu retentit, répercuté longuement dans le gouffre voisin. Puis une quatrième course s'écarte vers la taïga.

Le colosse bondit comme un fauve en fureur. Mais, presque aussitôt, il se contient.

— Ecoute, Kostiouchka, crie-t-il, assez plai-

sanlé. Si lu m'avais seulement égralignéle moins bon do mes chevaux, tu sais bien que, courrais-tu cent verstes, je te rattrapperais... Ne t'avise pas (le faire feu, toi, bàrine, ajouta-t-il sévèrement en se tournant vers moi.

Une voix, émanant des taillis qu'avait gagnés le deuxième fuyard, riposta :

— Toi aussi, Assassin, prends garde à toi, puisque tu te mêles de ce qui ne te regarde pas.

— Ne me menace donc pas, Ta Grandeur, fit le iamchtchik. Tu as beau être maintenant avec les Baklany, je ne te crains pas.

Il remonta sur son siège, et peu d'instants après le Doigt du Diable était derrière nous, les chevaux prenaient le trot sur la route redevenue large.

Nous franchîmes quatre verstes en silence, moi réfléchissant par le menu à ce qui venait de se passer, mon compagnon évidemment tout entier à ses chevaux. Je finis pourtant par desserrer les dents :

— Merci, ami. Sans toi que ne me serait-il pas arrivé! Merci de tout cœur.

— De rien, grommela-l-il.

— Comment, de rien! Avec ces Baklany ne faul-il pas s'attendre à tout?

— Ahl certes. Je connais Kostiouchka. Y a-t-il du reste un chien qui ne connaisse ce barbare!... Celui qui fait le marchand, voilà déjà plusieurs fois que je le remarque. Le premier esquivé, c'était Jigan. Quant à celui qui a filé le troisième, je ne l'avais jamais encore aperçu.

— Çà, dis-moi comment il se fait que lu leur inspires une telle peur?

— C'est que, vois-tu, je leur ai tué un des leurs.

Il arrêta la troïka, et se retournant sur son siège :

— Regarde, c'est là justement, sous le Doigt du Diable, que j'ai tué un homme.

Sa voix tremblait, mais peut-être me trompais-je, de même qu'en croyant, à la faible clarté de l'aube qui naissait, lire dans ses yeux une angoisse extrême.

La voiture avait atteint le faîte d'une rampe. Derrière nous la fantastique silhouette se dressait sur l'horizon blafard du levant. Nous la contemplâmes un moment. Si proche par la distance, elle l'était davantage encore par les impressions

ressenties naguère à sa base. Il me semblait entendre frissonner an vent du matin la chevelure d'arbres qui ondulait à sa cime et le long de ses flancs, et la mélopée du torrent rouler sous la voûte qui entaillait le socle du monstrueux monolithe.

Les chevaux, aiguillonnés par la fraîcheur aurorale, soufflaient de denses fusées de vapeur et se trémoussaient comme assaillis de nuées de taons. Le iamchtchik, brusquement, reporta vers eux son attention, et, se soulevant à demi, les excita d'une modulation étrange. Ils dévalèrent dans un galop fou, talonnés par je ne sais quelle inexprimable épouvante. L'homme, penché un peu en avant, agitait sa main droite, et eux, sentant le geste plutôt qu'ils ne le voyaient, ruaient des quatre fers, les oreilles collées en arrière. La terre fuyait ainsi qu'en un vertige, arbres, roches et broussailles se précipitaient à notre rencontre pour tomber aussitôt derrière nous, comme fauchés par une tourmente.

Au fond de la vallée, la route s'aplanissant, l'allure peu à peu se modéra.

— Doucement, colombes, disait le cocher, doucement à présent... Tu n'as pas eu peur, au moins? continua-t-il en se retournant vers moi.

Vois-tu, le cheval n'est qu'un animal, mais il comprend tout de même bien des choses. Dans ces parages il flaire le crime, et nul ne serait capable de le retenir... Ah, burine, si lu savais ce que j'ai sur le cœur!

— Dis-le moi, et je le saurai.

Il rêva un instant, puis :

— Soit... Il y a longtemps de cela, très longtemps. Au fait, peut-être n'y a-t-il pas si longtemps, mais il s'est depuis passé tant de choses, sans lesquelles ma vie serait allée tout autrement. Les hommes, surtout ceux qui commandent, m'ont fait beaucoup de mal. Par-dessus le marché, le bon Dieu s'en est mêlé, en m'enlevant le même jour ma femme toute jeune encore et notre enfant. Pas de parents, pas un ami. Le pope m'avait pris pour le double enterrement mon dernier kopek. Je me mis à réfléchir. Je réfléchis, réfléchis, et je chancelai dans ma foi. Puis la foi s'en alla, et rien pour la remplacer. Je ne savais pas grand'chose, et je ne me fiais guère à ma raison. Mon angoisse fut telle, que parfois je ne voulais plus vivre dans le monde blanc. Ma chaumière et le peu de ménage qu'elle abritait, j'ai tout planté là. J'ai pris mon touloiip et mes bottes, je me suis taillé un bâton dans la taïga, et

oO LE DOIGT DU DIABLE

je m'en suis allé. Où? ISulle part, partout. Ici j'aidais au labour, ailleurs je m'employais au pétrin, plus loin je prenais part à la moisson. Dans un endroit, je restais un jour, dans un autre une semaine, là-bas un mois. Et je regardais comment vivotent les hommes, et comment ils prient Dieu, comment ils croient, chacun [»ortant sa peine, bien que tous ne l'aient pas méritée, de même que dans une chaîne de prisonniers il n'est pas sur qu'il n'y ait pas au moins un innocent.

A force de faire précisément cette dernière réflexion à chaque convoi de condamnés que je voyais passer, j'en vins à me demander pourquoi je ne serais pas, moi aussi, parmi les innocents condamnés. Là peut-être était la vraie vie.

Je me présentai à un poste de police comme vagabond, et on m'expédia à la prison. Eh bien, là non plus je n'ai pas trouvé le repos. Toi qui n'as sans doute jamais été en prison, tu ne peux te faire une idée de ce que c'est. On végète là à ne rien faire, sans profit pour soi ni pour les autres. Quand on y est cloîtré, on erre de coin en coin sournoisement, combinant les mauvais coups à tenter après la libération. Quand on en sort, on est capable de tout, sauf de penser à Dieu.

Constatant avec désespoir que ma sottise m'avait une fois encore jeté dans une fausse route, je déclinai mes noms et antécédents, avouant mon subterfuge. Je m'imaginais qu'on allait me relâcher comme ça tout de suite. Mais on ouvrit une enquête, et c'était des interrogatoires, des formalités, des délibérations... — Comment, disait-on, a-t-il osé se constituer prisonnier dans de telles conditions? N'y a-t-il pas atteinte portée au prestig^e de la justice? Le code n'a pas prévu le cas, mais il y a lieu de rechercher s'il n'existe pas de précédent. Nous allons en référer à Tvan Ivanovitch, à Pavel Pavlovitch,... que sais-je!...

Un jour, une rumeur court parmi les détenus: — Le Manchot, chuchote-t-on, va être remis sous les verrous.

Moi, cela me laisse parfaitement indifférent. Tous les jours on en amène, tous les jours on en emmène. Qu'importe un manchot ou un bancal de plus ou de moins?

Vers le soir, une escorte introduit l'homme en question. Je sors dans le préau, non pas tant par curiosité que macliinalement, à la suite des autres. Je vois passer un petit vieillard, maig-re, ployé en deux, avec une longue barbe blanche qui

tremble . Ses jambes ont peine à le soutenir. L'un (le ses bras pend inerte. Un bârine qu'il attaquait, m'apprend un voisin, lui a d'une balle Iroué la main. Je m'étonne qu'il faille, pour garder ce moribond, cinq soldats, baïonnette au canon, ot mon cœur se serre, une profonde pitié sourd en moi, les larmes me jaillissent des yeux. On le traîne au greffe, on apporte menottes et entraves. Le malheureux prend celles-ci, les bénit avec une croix de fer suspendue à son cou, et se les passe lui-même aux chevilles ; puis il fait le signe de la croix sur les menottes, et de sa main valide, soulève la morte pour tendre les deux poignets au geôlier, en murmurant :

— Seigneur, aie pitié de mon repentir!

A dater de cette minute j'étais ensorcelé par lui. J'ai bien vu après quel tentateur c'était; oui, un démon! Mais comme il s'entendait à jouer le saint! Et aujourd'hui encore, lorsque je me rappelle ces signes de croix sur ses chaînes, je ne puis croire que ce n'ait pas été à ce moment un tout autre homme.

Et je n'étais pas le seul empoigné. Tout le monde le regardait en silence. Ceux qui ricanaient l'instant d'avant se tenaient tranquilles à présent, les autres se signaient à la dérobée.

LE DOIGT DU DIABLE o3

Je supposais que c'était un illuminé comme il y en avait au temps jadis, et je songeais à lui long'uement. De personne déjà je ne m'étais fait un ami, mais depuis l'entrée du vieillard dans la prison, les causeries de mes compagnons n'étaient plus autour de moi que comme des bourdonnements de mouches.

Un matin, je finis, grâce à la connivence des gardiens, par me glisser seul jusqu'à sa cellule. Avant d'ouvrir la lucarne ménagée dans la porte, je regardai à travers la vitre. Il allait et venait, traînant ses chaînes sur le carrelage, et discutait à haute voix avec lui-même.

J'ouvris, il entendit et s'approcha :

— Que me veux-tu?

— Je viens simplement te voir. Tu dois t'ennuyer seul ainsi.

— Je ne suis pas seul, je suis avec Dieu, et en telle compagnie on ne s'ennuie point. Mais sois pourtant le bienvenu, mon garçon.

Comme je demeurais coi, il m'examina attentivement. Puis :

— Parle tout bas. Quel homme es-tu donc, toi?

— Que te répondre?... Je suis un homme perdu.

— Peut-on se fier à toi?

— Je n'ai jamais trompé personne.

— J'ai besoin que cette nuit quelqu'un porte de ma part un message liors d'ici et me rapporte la réponse. T'en charg-erais-tu?

— Gomment veux-tu que je sorte?

— Je t'apprendrai le moyen.

Il me l'apprit en effet si bien, que, la nuit venue, je quittai la prison comme on passe le seuil de son isba. Le message transmis et la réponse reçue, je revins vers l'aube.

J'avoue qu'en me retrouvant en vue de la prison, le cœur me bondissait. A quoi bon me remettre la corde au cou?

L'édifice est situé au bout de la ville, entre la grand'route et la rivière. L'herbe ployait sous la rosée, un champ d'épis mûrs ondulait; de l'autre côté de l'eau, la forêt était pleine de gazouillements. Et devant moi se dressait la geôle sombre, avec un air de monstre repu. Et je me représentais ces jours implacables qui tournoient Va dedans comme une lente roue sans fm. Une folle envie me prit de détaler par le grand chemin, de respirer l'espace à pleins poumons... La liberté...

Mais il y avait le vieux. Pouvais-je le tromper? Je me couchai dans l'herbe et y demeurai quelque

temps à me consulter. Puis brusquement je me relevai, et me hâtai vers la prison sans regarder derrière moi.

Dans la journée je pus remettre au Manchot la réponse qu'il attendait.

— Merci, fit-il, épanoui. Tu m'as rendu un fier service, et jamais je ne l'oublierai. Çà, dis-moi, ajouta-t-il narquois, n'as-tu pas envie de prendre le large?

— Si j'en ai envie!

— Mais comment diable es-tu tombé parmi nous? En qualité de quoi?

— En qualité d'imbécile, ni plus ni moins. Il secoua la tète.

— N'est-il pas dommage que Dieu t'ait donné jeunesse, force et santé, et que tu ne comprennes pas le monde. Dans le monde, vois-tu, il y a le péché, dans le monde il y a le salut, frère.

— Il y a surtout du péché. Ah! l'atTreuse chose que de vivre!

— Qu'en sais-tu? Souviens-toi que Dieu seul est sans péché, et que, par essence, l'homme est pécheur, avec possibilité de salut par le repentir. Or pour se repentir il faut avoir péché, de sorte que si tu ne pèches pas, tu n'auras pas à te repentir, et par conséquent comment veux-tu te

sauver? Et pour pouvoir pécher il faut être dans le monde, puisque c'est dans le monde qu'est le péché. Alors, que fais-tu ici?

J'avoue que je n'avais pas compris, mais il me semblait que je venais d'entendre de bonnes paroles. Puis je sentais bien que je ne vivais pas comme les autres hommes. J'étais là ainsi qu'un brin de folle avoine au milieu d'un champ soigneusement entretenu. Ne valait-il pas mieux vivre dans le monde avec le péché, que de traîner dans la solitude cette existence misérable.

— Mais comment vivre, voilà la question. Et d'abord, quand me mettra-t-on en liberté?

— C'est mon affaire, repartit le Manchot. J'ai prié pour toi, et il m'est donné de tirer ton âme hors des ténèbres oii elle languit. Si lu m'obéis, je t'indiquerai le chemin du repentir.

— Je t'obéirai.

— Le jurerais-tu?

— Je le jure.

Il s'était emparé complètement de mon esprit. Il m'aurait dit de me jeter dans le feu, je me serais jeté dans le feu; il m'aurait dit de me jeter dans l'eau, je me serais jeté dans l'eau.

Bientôt on atténua sa peine en le transférant dans la salle commune. Néanmoins il se tenait

constamment à l'écart, comme moi. Plaisanteries et taquineries ne lui arrachaient pas un mot. Seulement, parfois il regardait ceux qui le harcelaient ainsi, et alors les plus efîrontés se taisaient et haïssaient la tête.

Puis, un beau jour, le procureur vint au greffe, fit amener devant lui le Manchot, et, une demiheure après, celui-ci repassa guilleret, libre des chevilles et des poignets, et rhabillé tout de neuf. Et le magistrat aussi avait l'air satisfait.

— On l'avait donc arrêté par erreur, pensaisje, qu'on le relâche de la sorte?

Et je m'attristais : de nouveau j'allais être seul!

Il me chercha des yeux et me fit signe d'approcher.

— Excellence, dit-il au procureur d'un ton dégagé, n'y a-t-il donc pas moyen que l'on tarde moins à statuer sur le cas de ce garçon parfaitement innocent?

— Comment t'appelles-tu? me demanda le procureur.

— Feodor Siline.

— Ah! oui, je sais. Il n'y a pas à le juger, on ne juge pas la sottise. On n'a qu'à le mener devant la grand'porte et là lui administrer une

bonne volée pour lui apprendre à se fourrer où il n'a que faire. Mais l'enquête suit son cours. Je pense qu'il n'en a plus que pour une huitaine de détention.

— Tant mieux, répondit le petit vieux.

Et, me prenant à part :

— Aussitôt sorti, va demander du travail de ma part à Ivan Zakliarofî, à sa ferme de Kildeïeif, et n'oublie pas ton serment.

Ce Zakharoff me reçut bien et m'embaucha surle-champ.

— Où est le Manchot? quostionnai-je.

— En voyage pour affaires.

La maisonnée n'était pas nombreuse. En dehors de moi il n'y avait que le fermier, son fils, un grand jeune homme, et un domestique. Mes patrons étaient de mœurs austères, ils ne fumaient pas de tabac, ils ne buvaient pas d'eaude-vie : des vieux croyants tout purs. Quant à Kouzma, le valet, un idiot noir et crépu ni plus ni moins qu'un nègre. Dès qu'il entendait sonner sur la roule les clochettes d'une troïka, il se sauvait dans le taillis. Le Manchot surtout lui inspirait une terreur! A peine l'apercevait-il de loin, qu'il disparaissait sous bois; et l'on avait beau l'appeler, il ne donnait pas sig'ne de vie. Mais on

savait qu'il se cachait toujours au même endroit, et lorsque le petit vieillard l'avait rejoint, il se mettait à le suivre comme une brebis apprivoisée et lui obéissait au doigt et à l'œil.

Le Manchot ne venait pas souvent, et quand il venait ce n'était que pour échanger quelques mots avec le fermier. Il me regardait un instant travailler, mais si je m'approchais pour causer un peu, il n'avait jamais le temps.

Je n'avais presque rien à faire; j'étais bien nourri, bien traité. Rarement on me faisait conduire les voyageurs de passage, c'étaient presque toujours les patrons qui se charg-eaient de ce soin avec Kouzma, surtout la nuit. Et précisément ce manque d'activité, cette monotonie écœurante, me firent tomber peu à peu dans un état de langueur , de sourde fièvre , qui me minait.

Je vivais ainsi depuis six semaines, lorsqu'un jour, au retour du moulin, je vis l'isba pleine de monde. Le cheval dételé et rentré, je me dirigeais vers la salle, lorsque le patron vint à ma rencontre :

— N'entre pas, me dit-il rapidement. Attends que je t'appelle.

Intrigué, j'allai m'étendre sur le foin do la

grange. Mais impossible de m'endormir. Je voulais savoir ce qui se passait d'insolite. Je rampai jusque sous la fenêtre et, me soulevant juste ce qu'il fallait, je regardai d'un œil ce qu'on faisait dans la maison.

Il y avait nombreuse compagnie. A la table était assis le juge d'instruction; devant lui du papier, un encrier, un carafon d'eau-de-vie, enfin tout ce qu'il faut pour une enquête. Sur le banc en face, le Mancliot, les mains ligottées derrière le dos et les cheveux retombant jusqu'aux sourcils ; et ses yeux flambaient! des charbons ardents! Il me parut si effrayant que je reculai d'un bond.

C'était en automne. Le soir s'étoilait. La rivière grondait rageuse, et la taïga soutenait la querelle. Je m'assis sur la berge, les jambes pendantes au-dessus de l'eau, et je trernljlais de la tête aux pieds. Oh! ces yeux! l'affreux cauchemar!

Au bout de bien du temps, je retournai cependant à mon poste d'observation, attiré par je ne sais quoi de plus fort que tout.

Quelqu'un entra, le secrétaire du juge d'instruction. En passant devant le Manchot il murmura tranquillement :

— Bonjour, Ivan Alekseïeff.

L'autre lui jeta un regard courroucé, mais Zakharotr l'ayant tiré par la manche pour lui chuchoter quelques mots à l'oreille, il baissa les paupières aussitôt.

Le magistrat, dont les yeux déjà luisaient, troubles d'ivresse, demanda au nouvel arrivant :

— Connaissez-vous cet homme?

Et il le poussait du coude presque au vu de tout le monde.

— C'est la première fois que je le vois, répondit le scribe.

— Cet homme, reprit gravement le juge, n'estil pas Ivan Alekseïeff, natif et habitant de ce district, et que l'on a surnommé le Manchot?

— Ce n'est pas lui.

Le magistrat griffonna quelque chose qu'ensuite il lut à haute voix. Quelque chose qui disait qu'on supposait bien se trouver réellement en présence d'Ivan Alekseïeff, mais que nul de ses voisins ne le reconnaissant pour tel, et lui-même ayant produit des papiers au nom d'Ivan Ivanoff, . . . etc. , etc. . .

Or, moi, je savais de quoi était composée l'assistance : rien que d'obligés et de débiteurs de Zakharotï, presque ses serfs.

Tout le monde se retira. Le Manchot fut délivré de ses liens.

— Des chevaux, et vite! cria le procureur, après avoir causé un instant à voix basse avec l'inculpé de tout à l'heure.

Je me faufilai jusqu'à mon grabat.

Enfin la ferme redevint silencieuse. Tout le monde était couché.

Soudain une sonnerie de clochettes retentit au loin dans la nuit, et peu à peu se rapprocha. Bientôt une troïka pénétra dans la cour , un iamchtchik amenait des voyageurs.

— Sans doute ils passeront la nuit, pensai-je en m'assou pissant.

Les voix du Manchot et de Zakharoff m'éveillèrent presque aussitôt. Les deux hommes étaient à l'entrée de la grang^e, à trois pas de moi, et j'entendais ce qu'ils murmuraient.

— Où est donc Kouzma? demandait le vieux.

— Dès qu'il a vu du monde, il s'est enfui. Il perd chaque jour un peu plus de raison.

— Et Feodor?

— A son retour du moulin je lui ai défendu d'entrer dans l'isba. Il doit ronfler dans son coin. Je suis certain qu'il n'a rien vu.

— Il serait temps de le mettre au courant.

— Es-tu tellement sur de lui? hasarda le fermier.

— Parbleu! C'est un simple qui m'obéira aveuglément. Gomme je dois m'éloigner pour quelque temps, il faut préparer ce garçon.

— C'est que, je ne sais, mais il ne me revient guère.

— Je te répète que je le connais à fond. Un simple comme il nous en faut. Débarrasse-toi de Kouzma : tel qu'il est devenu, on peut s'attendre de sa part à des bévues dangereuses. Et tu ne te repentiras pas de l'avoir remplacé par mon colosse.

Il m'appela. Je n'osais répondre. Il vint à mon foin et me pinça.

— Lève-toi, Feodor, dit-il doucement. Lèvetoi, mon fils, et mets les cbevaux à la télègue, tu as des voyageurs à conduire... Et le rappelles-tu ton serment?

— Je me rappelle.

Sans que je sache pourquoi, mes dents claquent, une sueur de glace me coule le long du dos, mes mains tremblent.

— Dépêche-toi, les voyageurs sont pressés.

Je sors la voiture, puis les chevaux; je harnache puis j'attelle la troïka. Et j'ai la gorge comme étranglée.

Le vieux de son côté sangle, de sa main valide,

son bon petit cheval gris docile ainsi qu'un chien; ensuite il saute en selle, chuchote un mot à Zakharoff, et file vers la taïga, dont la lune déjà baigne les cimes.

Il y a une jeune bârinia avec trois petits enfants, l'aîné ne paraissant pas avoir plus de quatre ans, le plus jeune n'en ayant visiblement pas encore deux. Elle me fait asseoir dans l'isba, me verse du thé.

— Ces parages sont-ils tranquilles? me demande-t-elle. Y a-t-il quelque chose à craindre?

— Je n'ai jamais entendu parler de rien.

Elle a beaucoup de bagag-es, elle paie largement, et toute la petite famille est très bien vêtue.

Nous partons. Le jour ne se lèvera pas avant deux bonnes heures. A peine débouchons-nous sur la route, l'attelage se cabre. C'est Kouzma qui se dresse hors des broussailles, et il ricane en me montrant du doigt. Je lui allonge un coup de fouet, et j'explique à la bârinia quel idiot est cet individu. Elle no se rassure qu'à demi, et j'entends pleurer un des enfants.

Quand le chemin s'engouffre dans la forêt, il me semble que des chats me griffent au cœur.

Un trot de cheval martèle la chaussée à notre rencontre. Je n'en puis douter, c'est le grison du

Manchot. Que fait-il par ici, le vieux? Et puis, pourquoi m'a-t-il rappelé mon serment?

La bàrinia me questionne nerveusement. Je ne lui réponds pas, elle finit par se taire, haletante et pâle.

La voie va se rétrécissant et s'enténébrant. A droite et à gauche, l'impénétrable futaie. En face, le Doigt du Diable s'élance menaçant, et la troïka y court.

Au tournant, voici, droit en selle, le Manchot, et ses yeux flamboient ainsi que tantôt. Les rênes me tombent des mains. Arrivé au grison, l'attelage stoppe de lui-même, comme dès longtemps exercé à cela.

— Feodor, prononce le vieux, descends.

Je mets pied à terre, et lui aussi. Il s'approche, me prend la main, me mène à la portière de la télègue. Il me passe quelque chose de froid et de lourd — une hache, et dit :

— Pèche, pour pouvoir te repentir. La femme d'abord. Un bon coup sur la tète.

La malheureuse couvre ses petits de son corps, et elle fixe sur moi de grands yeux suppliants. Les petits aussi me regardent, eflarés d'épouvante.

Je détourne ma vue, qui rencontre le Manchot.

Une colère terrible monte en moi, et lui le sent bien, car il tressaille et verdit. J'bésite, cberchant si quelque pitié ne remuera pas au fond de mon âme. Il n'y a qu'un ouragan de révolte, qui va tout emporter.

— Certes, je veux pécher, dussé-je ne pas me repentir ensuite. Un bon coup sur la tète.

Je balance la hache de toutes mes forces. L'homme s'abat sans avoir eu le temps de gémir, et, Dieu me pardonne, je piétine son cadavre avec fureur, il me semble me venger ainsi de l'empire que le monstre avait pris sur moi.

ZakharofT accourt à bride abattue, le fusil haut. Je bondis vers lui, et sûrement je lui aurais donné son compte comme à l'autre, s'il n'avait à propos rebroussé chemin.

Je remonte sur le siège et fouette les chevaux. Ils ne bougent pas. Malheur! le grison est toujours là immobile en travers de la route, attendant son maître en bête bien dressée. M'étant signé, je redescends, et vais l'empoigner par la bride pour l'écarter. Il résiste, se cabre, rue.

— Bârinia, quitte la voiture, j'ai peur que mes deux chevaux ne prennent le mors aux dents.

Elle met précipitamment pied à terre avec les enfants. Alors je fais reculer la troïka jusqu'en

arrière du tournant, et, ramassant ma liache, je reviens au grison. Et il fallut abattre celui-là aussi. Un bon coup sur la tête. Quand j'y pense, mes cheveux s'en dressent encore.

Au grand jour, j'avais déposé mon monde à la mairie du prochain village.

— Faites de moi ce que vous voudrez, dis-je aux autorités, car je viens de tuer un homme.

La bârinia eut beau raconter tout, expliquer comme quoi je lui avais sauvé la vie ainsi qu'à ses enfants, elle eut beau s'indigner, pleurer, supplier, on me garrotta.

A un certain moment personne ne faisant plus attention à moi, elle se mit à dénouer mes liens.

— Laisse, lui dis-je, c'est l'alTaire à présent de la justice des hommes et de celle de Dieu. L'une et l'autre prononceront sur ma culpabilité.

— Eh! quel peut bien être ton crime?

— L'orgueil, qui, en me poussant à dédaigner de vivre comme les autres hommes, m'a fait tomber parmi les brigands et vivre de leur vie.

Elle me serra les deux mains avant de me quitter, et ce fut en vain que je prolestai et me contorsionnai, de lui-même l'aîné des enfants me sauta au cou, le cadet l'imita, et elle souleva le dernier pour que ses lèvres effleurassent ma joue.

Et ma foi je ne pus me contenir, je sanglotai en hurlant.

Et cette bonne petite âme de Bàrinia me dit :

— S'il y a un peu d'équité dans le monde , nous en trouverons pour toi. Saches que l'on ne t'oubliera point.

Ah! certes, elle ne m'oublia pas! Car si, avec son mari, elle n'avait pas remué ciel et terre, je serais encore sous les verrous.

Ce qui commença à attirer l'attention sur moi, ce fut lorsqu'ils m'eurent fait passer un demimillier de roubles. Le procureur aussitôt me fit amener au grefTe.

— Combien donnerais-tu pour être acquitté? me dit-il à brûle-pourpoint.

— Que l'on me juge selon la loi! ripostai-je indigné.

— Brute! Tu n'es pas devant la loi, tu es devant l'autorité. Tu sais bien que je puis t'expédier où bon me semblera. D'ailleurs, à s'en tenir à la loi, il y a deux façons d'interpréter ton cas. Tu as sauvé la vie à cette dame et à ses enfants. Yoilà évidemment une bonne action. Mais la cause a un autre aspect.

— Lequel? fis-je interloqué.

— Dame, regarde-toi, tu es un géant. Tu avais

(levant toi un vieillard plus faible qu'une femme, et manchot par-dessus le marché. S'il est vrai qu'il te poussait au crime, pourquoi ne t'être pas contenté de lui lier les mains et de le livrer à la police? De quel droit t'es-tu constitué son justicier?

— C'est juste; je répontls donc : si ma bonne action efTace mon crime, que l'on me relâche; si mon crime l'emporte, que l'on me condanme à ce qu'il mérite.

— Puisque tu le prends de la sorte, ma colombe, s'écria-t-il furieux, pourris ici en attendant qu'on te juge.

Pourtant , un papier arriva un beau jour de liant lieu, de là où l'on n'a pas besoin de roubles pour distinguer l'innocent du coupable, et il fallut bien me libérer...

— Et Zakharoff? demandai-je à l'Assassin.

— Disparu. Avant l'aube il avait déterré l'argent accumulé de leurs brigandages, et pris la taïga. La forme brûla, et, dans les décombres, on trouva le pauvre Kouzma carbonisé. Le fils est aux mines...

Voici que se lève le soleil du bon Dieu, et que nous arrivons. Que le Seigneur soit avec toi, Bàrine.

— Allons, dis-je, en lui serrant la main, console-toi, ami, tu es un brave garçon.

Il hocha la tète tristement :

— Je ne suis qu'un maudit, et le maudit appelle les corbeaux sur sa pauvre tête.

Deux mois après, j'avais à retourner à N... Comme je descendais dans la cour de mon vieil ami le receveur du relais, un juge d'instruction " venait d'y arriver aussi, demandant des chevaux en hâte. Un crime avait été commis la nuit précédente sous le Doigt du Diable, et la victime n'était autre que ce bon Feodor Siline.

Le magistrat consentit à me prendre dans sa voiture. Tandis que la troïka nous emportait vers le trop fameux défilé, je racontais ce que je savais du malheureux, et je revoyais par la pensée la silhouette géante, avec ses traits sévères, ce pli de vieille souffrance entre les sourcils, et, dans les yeux, cette songerie morose. Et je me rappelais les dernières , paroles que le iamchtchik m'avait adressées :

— Le maudit appelle les corbeaux sur sa pauvre tête.

Ils tournoyaient à présent, les corbeaux, audessus de la pauvre tête, sous la voûte dont les ténèbres s'étaient reflétées sur la vie entière de Feodor.

Le soleil se couchait lorsque nous atteignîmes notre but. Le bloc immense surgissait dans les vapeurs du soir. L'air était calme, et la taïga dormait immobile, sans qu'un souffle y répondît à la farouche mélopée du torrent invisible.

Des moujiks veillaient le corps, accroupis autour d'un fumant brasier de sapin. En nous apercevant ils se levèrent et ôtèrent leur bonnet.

— Vous n'avez touché à rien? demanda celui que j'accompagnais.

— Nous avons un peu arrangé le mort. Quant à la bête, nous n'y avons pas touché.

La bête, c'était le bon cheval g'ris, — oui, un grisou, comme le Manchot! — sur lequel Feodor retournait chez lui.

On souleva un peu le drap dont l'on avait recouvert le cadavre. Les traits livides apparaissaient tranquilles enfin, et comme lavés de la sinistre obsession. Les yeux ternes contemplaient le ciel du soir.

Le procureur survint et fit écarter le linceul entier. Alors nous vîmes la poitrine tailladée en tous sens de coups de hache, dont la plupart certainement avaient été portés après le trépas. Les Baklany avaient pleinement assouvi leur ressentiment sur celui qui jadis avait exécuté leur patriarche.

Et le Doigt du Diahle se dressait plus terrihle que jamais, comme enhardi par Timmolalion de celui qui avait soustrait tant de chrétiens à l'abîme béant à sa base.

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