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CHAPITRE I

LA FAMILLE WACKERMANN

Avant d’arriver à Ulm ; le voyageur parti de Stuttgard en chemin de fer aperçoit dans le voisinage de la petite ville de Geissingen le plus splendide panorama qu’offre le Wurtemberg tout entier; et le Wurtemberg est très-riche en perspectives grandioses. Les ingénieurs allemands ont fort habilement construit cette voie ferrée qui, partant du pied d’un des hauts pics de YAlb-Souabe, arrive jusqu’à la crête après des sinuosités superbes, dévoilant de minute en minute des vallées plus profondes, des paysages plus inattendus. Cetle ascension donne le vertige; le wagon est sans cesse à

quelques pas du gouffre; un mouvement trop rapide, un oubli, une

maladresse du machiniste, précipiteraient le train dans des abîmes. Ces montagnes immenses, qu’entrecoupent des vallées ombreuses et solennelles, arrachent le passant aux préoccupations de l’heure présente, et le rappellent irrésistiblement au passé. En contemplant ces anfractuosités mystérieuses, ces escarpements antédiluviens, ces vastes prolongements de vallées, on se prend à songer aux vieilles guerres de la Germanie, alors que les légions de César poursuivaient, sans jamais les atteindre, leurs infatigables ennemis, de montagne en montagne, de caverne en caverne. On voit descendre le long des rochers à pente tantôt douce, tantôt rapide, des bandes de conspirateurs, qui, sur l’autel improvisé de la déesse Hertha, venaient de nuit jurer l’alliance indissoluble et l’extermination des intrus. En suivant de l’œil ces vastes plaines qui se creusent, on pense à Arminius, au héros, au poète qui conduisait ses hommes à la bataille, en entonnant le vieux chant patriotique : le Bardit, que toutes ces peuplades répétaient avec enthousiasme aux heures décisives, et l’on se demande si ces muettes profondeurs n’ont pas englouti quelquesunes des légions d’élite qu’Auguste appelait avec des larmes.

De tout temps, ces hautes montagnes, ces imposantes vallées, ont attiré dans le pays de nombreux visiteurs. Seulement, la route royale qui existe encore suivait un tracé moins hardi que celui du chemin de fer actuel. Elle passait timidement à l’autre extrémité des vallées, procédant par circuits circonspects et prudents, s’éloignant des précipices, se barricadant aux endroits dangereux par d’épaisses barrières de chcne, très-longue, très-égale, très-unie. Le voyageur qui ne circule pas absolument comme une malle, et qui, regardant par les fenêtres de son wagon, s’avise de penser aux objets qui l’entourent, aime à surprendre de temps à autre, du haut de la voie ferrée, des tronçons de vieille route. Rien n’est plus instructif que cette perspective. Il vous vient des idées de repos, de détachement, de retraite; on se prend à songer avec envie à ceux qui ont du temps à

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perdre et qui cheminent à pied, ou s’en vont paisiblement dans la pataclie séculaire. Ceux-là dormiront le soir d’un plantureux sommeil pour recommencer le lendemain leur vie lente et monotone. On se sent avec quelque tristesse, en plein tourbillon, en pleine lutte, en pleine fièvre; puis la vieille route disparaît : un coin de rocher, un massif, ont emporté tout-à-coup les regrets et les rêves; on s’affermit dans la réalité, on se replonge dans le bruit, dans la fournaise. La vie n’est-elle pas là après tout? Les incertitudes, les troubles, la fièvre de la bataille quotidienne, n’est-ce pas notre force et notre fierté?

Le village de Neubacb, situé sur la grande route de Stuttgard à Ulm, à une dizaine de lieues de Geissingen, florissait il y a quelque trente ans, alors que le chemin de fer ne faisait pas encore concurrence à la route royale. C’est à Neubacb que s’arrêtaient les voyageurs venus tout exprès des deux grandes villes pour visiter les belles vallées de Y Alb-Souabe, les ruines des châteaux voisins, et surtout la vieille église fondée dans les environs par de bons moines, qui s’étaient avisés au temps jadis de quitter Florence pour aller rejoindre leurs camarades en train de construire Munich, et qui, chemin faisant, avaient orné le pays d’une chapelle. Malgré le chemin de fer, Neubacb n’est pas entièrement abandonné; nombre de touristes s’arrêtent en été surtout à Geissingen, et descendent à Neubacb

avec la diligence ou dans la calèche de maître Hermann Rosenfeld, le jeune maître de poste : car il y a encore des berlines et des maîtres de poste dans ce coin de terre prédestiné.

Toutefois, le village en question a beaucoup perdu de sa fortune passée. Au lieu de 7 à 8,000 habitants, c’est à peine s’il en compte 1,500 aujourd’hui, presque tous adonnés à l’unique industrie de la contrée : la fabrication de petits ouvrages en corne ou en ivoire, qu’ils vont vendre aux marchands de Geissingen. Trois auberges se disputaient jadis les voyageurs qui affluaient : L 'Auberge à la fleur, Y Ours Vert et le Chevalier cl’Or. Gloires fragiles, splendeurs disparues! La débâcle commença du jour où fut inaugurée la ligne de Stuttgard à Geissingen. L'Ours Vert sombra le premier; L’ Auberge à la fleur enleva son enseigne après une résistance désespérée; le Chevalier d’Or se maintint seul, et c’est aujourd’hui l’unique maison où les étrangers soient assurés de trouver une table bien servie et des draps blancs.

J’ai dit des draps blancs, de vrais draps, s’il vous plaît, et je ne m’en dédis point. Oui, il existe quelque part en Allemagne, une bourgade bien inconnue, bien modeste, où l’on dort dans des draps et non dans ces soupçons de serviettes insaisissables, dont les hôteliers allemands s’obstinent à garnir leurs lits trop courts et trop étroits.

D’ailleurs, Neubacb est de toute façon une petite ville bien avenante. Les rues sont propres et larges, sillonnées de gauche et de droite par un filet d’eau claire qui court joyeusement sur des cailloux; les maisons sont blanches et coquettes, avec je ne sais quel air d’hospitalité souriante. Bâti à mi-côte, sur le Süssberg, l’un des points le plus élevés de Y Alb-Souabe, le village est protégé contre les vents du nord, et la température y est constamment douce, quasi printanière ; à ses pieds s’étend une belle vallée verdoyante et riche, d’où montent une paix bienfaisante, un calme profond.

Il semble, à voir ces braves gens à la physionomie placide et bien-

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veillante, qu’ils ne doivent rien savoir de nos troubles, de nos misères; dès qu’on a mis le pied dans Neubach, on se sent gagner par une impression rassurante de sécurité et de joie. Je ne prétends pas dire assurément que les hommes y soient autrement faits qu’ailleurs; que les commères y soient moins bavardes, et les jeunes tilles moins coquettes que dans la première venue de nos petites villes de province; seulement les médisances ne vont jamais bien loin, les coquetteries y sont inoffensives ; enfin on n’y a jamais imprimé de journal, jamais entendu parler des grands hommes du temps, de M. Havin ou de M. de Bismark. Et voilà comment les habitants de Neubach ont l’œil vif, le teint fleuri et la mine réjouie.

Visitons Neubach, s’il vous plaît. Une grande rue longitudinale, quatre rues transversales plus étroites, une belle place au milieu plantée de tilleuls et abondamment pourvue de bancs de chêne, une chapelle protestante au bout de la Grand’Rue, du côté du soleil levant : voilà la topographie exacte du village où je veux faire balte pour quelque temps avec vous, ami lecteur. Et, puisque mon histoire a pour titre : h' Auberge du Chevalier d'or, laissez-moi vous conduire à l’auberge en question, et vous présenter les divers personnages que nous allons y rencontrer.

C’est, comme vous le voyez, la plus grande maison de la ville. Du côté de la rue, un double escalier de pierre conduit à la porte d'entrée; au-dessus de la porte et solidement encastrée dans la muraille,

s’exhausse l’image d’un paladin, enfoui sous une armure gigantesque. Les mots : Goit mit mir ! — Dieu soit avec moi! — surmontent le casque du preux. Il tient sa lance en arrêt; il a enfourché le palefroi des grands jours, relevé la visière de son heaume, et piqué des deux. Il s’en va vraisemblablement en Terre-Sainte pour racheter quelques péchés de jeunesse ; à voir ses terribles moustaches et ses yeux farouches, je ne donnerais pas gros du premier Sarrasin qu’il va rencontrer. Il y a bien deux cents ans que le père Wackermann, le chef de la famille qui règne encore aujourd’hui sur l’auberge du Chevalier cCor et ses dépendances, a fait construire la maison et peindre le paladin. Jadis on redorait tous les dix ans l’armure du Chevalier, c’était le bon temps; aujourd’hui on se contente de l’enluminer tant bien que mal chaque année, et le Chevalier d’or ne paraît pas s’en trouver plus mal.

La maison a d’ailleurs bonne apparence : les marches du perron reluisent comme le parquet d’un salon, les volets verts semblent peints de la veille, et les rideaux blancs qu’on aperçoit à travers la fenêtre entr’ouverte, exhalent une bonne odeur de lavande. 11 est aisé de deviner du dehors l’exquise propreté qui règne au-dedans. En entrant dans les chambres, vous croyez visiter un hôtel des environs de Paris, très-frais, très-coquet; ce n’est pas la main d’une paysanne allemande qui a relevé l’embrasse de ces rideaux, et disposé ces fleurs dans la jardinière. A mille signes imperceptibles, nous reconnaissons le goût d’une châtelaine, femme du monde, et très-amoureuse de son œuvre.

Cette partie du logis est tout entière consacrée aux voyageurs. De l’autre côté du jardin s’élèvent des dépendances assez vastes, et non moins bien tenues. Une longue allée couverte borde la façade principale, défendue contre le soleil et le vent par des plantations épaisses. C’est dans cette allée ou dans la cour voisine que tout le petit monde de la maison s’ébat ou travaille.

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L’heure est venue d’introduire le lecteur chez les maîtres du Chevalier d’or. Voici d’abord Sarah, la sœur aînée, gaie comme l’oiseau qui s’éveille, robuste et active comme une brave campagnarde; elle rit toujours et chante dès qu’elle est seule. Elle déborde de vie et de santé; levée avant le jour, elle se couche la dernière. Goethe affectionnait ces types de beauté vigoureuse; je ne saurais en faire un grand crime au peintre de Marguerite et de Mignon. Tout le monde, sur ce chapitre délicat, ne pense pas comme M. Michelet. Johanna a douze ans, et Odile neuf. Le père des enfants est mort; la mère est presque aveugle, et depuis deux années environ a renoncé entièrement à s’occuper des soins du ménage. Elle a abdiqué (m faveur de Claire, le bijou de la maison, la véritable maîtresse du logis.

Claire adix-sept ans, cinq ans de moins que Sarah. Elle est brune et ses grands yeux noirs, un peu tristes, révèlent autant d’intelligence que de bonté. Elle est l’âme du Chevalier d’or; enfants et serviteurs lui obéissent avec joie; un regard de Claire est leur plus chère récompense. Dans le pays on l’aime, on la respecte, on l’écoute. La distinction native de sa tournure, de son langage, impose à ces braves gens, beaucoup plus sensibles qu’on ne le croit d’ordinaire à ces grâces de nature.

Bien que très-absorbée par les exigences de sa situation, Claire a

trouvé le moyen de perfectionner une éducation à peine ébauchée à l’école de Geissingen; elle a beaucoup lu, elle sait par cœur les plus beaux drames de Schiller : Don Carlos, Guillaume-Tell; quelquesunes des magnifiques ballades de Bürger, et les meilleures scènes de Faust. Elle a un piano, — c’est le seul piano du pays — et s’y asseoit consciencieusement chaque jour, n’hésitant pas à prendre sur son sommeil quand elle ne croit pas avoir rempli sa tâche réglementaire. Le dimanche, les enfants se groupent autour d'elle, et elle leur joue, pendant des heures entières, ses morceaux préférés.

C’est la grande joie de la famille. Au fond de la chambre, dans le fauteuil consacré, est assise la mère. Pas un son ne lui échappe; elle ne distingue plus rien, elle est enveloppée dans des ténèbres qui s’épaississent chaque jour, et cependant elle ht, par un miraculeux instinct, sur toutes ces physionomies qui l’entourent; la moindre émotion ressentie par les enfants retentit au plus profond d’elle-même. Sarali, que la richesse exubérante de sa nature préserve peut-être des impressions excessives, écoute, d’une oreille un peu distraite, les mélodies que Claire tire au hasard de l’instrument; elle attend, avec une impatience qui se contient mal, la valse ou la mazurke qui termineront invariablement le concert et la journée.

Odile et Johanna, au contraire, debout de chaque côté du piano, dévorent leur sœur des yeux, partagées entre la musique et l’artiste, trahissant leur émotion de temps à autre par des élans de joie ou par des larmes. La vieille Lisbeth, la vénérable chambrière qui, depuis quarante ans et plus, préside aux destinées de la lingerie et de l’olïice, est assise non loin de la mère de famille; elle tient sur ses genoux Tom, son petit-fils, un bambin de six à sept ans, fort sensible aux charmes de l'harmonie et de la tartine beurrée que mère Lisbeth ne manque jamais de faire intervenir à propos, dès que la séance se prolonge un peu. Quelques voisins et voisines sont admis aux grands jours; parmi les plus fidèles, voici maître Hermann Rosen-

feld, le jeune maître de poste qui soupire tout bas pour Claire, et que Sarah regarde de temps à autre avec de grands yeux, plus éloquents qu'elle n’imagine peut-être.

Et maintenant le lecteur connaît à peu près tout le personnel de la maison. Usait par cœur cette vie calme. J'ai parlé d’une ombre de tristesse qui passe parfois dans les yeux de Claire. C’est une nuance qui échappe à tout le monde autour de la jeune fille, à elle-même peut-être. Est-ce le sentiment de la responsabilité sérieuse qui pèse sur elle, une certaine inquiétude de l’avenir, une crainte vague que toute cette paix, que tout ce bonheur 11e s’écroulent? Nul ne le dirait. En attendant les jours passent sans que rien altère la sérénité de sa vie; elle a cru entrevoir qu’Hermann ne pouvait lui parler sans que sa voix tremblât, mais elle a reconnu aussi que Sarah n’est point insensible aux yeux vifs, à l’air honnête et franc du jeune homme, et elle a songé plus d’une fois comment elle pourrait tourner l’un vers l’autre, deux cœurs certainement faits pour s’entendre.

Un jour, c’était un lundi matin, vers la fin de novembre 186., une lettre arriva à l’hôtel du Chevalier d’or avec la suscription suivante : « A Monsieur le comte Emmanuel d’Ûrgaz, à l’auberge du Chevalier d’or, Neubach. — Conserver en cas d’absence. » — A ce moment la maison était presque vide, et nul 11’avait entendu parler du comte d’Orgaz dans le pays. La lettre passa de main en main avec force commentaires; la vieille mère, après avoir longtemps réfléchi,

déclara que ce nom, qui ne lui était pas absolument inconnu, se perdait dans ses plus lointains souvenirs. Glaire n’eut pas de peine à reconnaître que l'adresse de cette lettre, timbrée de Madrid, avait été écrite par une main de femme, main délicate et fine assurément, mais là se bornèrent tous les renseignements; on mit la lettre en lieu sùr, et l’on attendit l'inconnu.

Vingt fois des aventures de ce genre avaient eu lieu sans qu’on y prit garde; cette fois, toute la maison était agitée, comme à l’approche d'un événement. Ce comte d’Orgaz qui venait tout exprès d’Espagne en hiver pour séjourner à Neubacli devait être, selon les uns, un vieillard ennuyé et souffrant : « C’est évidemment un jeune homme, disaient les autres, un jeune homme de grande famille que doivent rejoindre ici sa sœur ou sa femme. » J’ai oublié de dire que l’écriture de l’adresse trahissait assez visiblement une femme encore jeune. Desharolles eut probablement poussé beaucoup plus avant dans l’interprétation de cette calligraphie, mais les braves habitants du Chevalier d’or n’entendaient point malice sur ce chapitre.

A mesure que la journée avançait, cependant, les suppositions allaient leur train , on avait construit toute une histoire fort plausible sur ce jeune homme — c’était décidément un jeune homme — sur ses projets, ses habitudes, la durée de son séjour dans le pays. On le reconnaissait de loin, on le saluait comme un hôte attendu; puis quelqu’un proposait un roman nouveau, et voilà toutes les cervelles à l’envers une fois de plus.

Vers quatre heures, Sarah et les deux fillettes étaient réunies dans la cour le long de la charmille; Claire s’était retirée dans sa chambre et travaillait. Tout-à-coup Hermann fit invasion dans la cour, et Sarah, qui filait avec ardeur, laissa tomber son fuseau en l’apercevant. « Eh ! bon Dieu, maître Hermann, qu’avez-vous? dit-elle, vous êtes tout agité et tout couvert de poussière? » — « Ce n’est rien, mademoiselle, dit le brave garçon ; seulement je descends de cheval et

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j’arrive de Geissingen à bride abattue ; j’ai une grande nouvelle à vous apprendre : je connais l’étranger, celui pour qui la lettre est venue. » — « Vous le connaissez, fit Sarali en se levant avec impétuosité, tandis que les petites filles se rapprochaient d’Hermann; vite, Odile, donne une chaise au voisin, et toi, Johanna, cours appeler Claire! Voyons, Hermann, dites-nous tout ce que vous savez. » Claire venait de descendre non sans quelque émotion : « Voyons, Hermann, répéta-t-elle, nous vous écoutons ! » — « MonDieu, mesdemoiselles, dit Hermann assez flatté de se voir l’objet de l’attention générale, la chose est bien simple. Je suis parti ce matin pour Geissingen, comme vous le savez, sur l’invitation de mon parrain Heinrich Weber, le propriétaire du Mouton-Blanc. J’arrive à l’hôtel. — Il y a ici, me dit le père Weber, un voyageur malade depuis une quinzaine de jours et qui veut absolument partir demain pour Neubacli; tu seras prêt avec ta voiture? — Assurément, mon parrain. — Ce n’est pas tout. Tu vas retourner à Neubach ce soir même à franc étrier, et tu retiendras pour M. le comte d’Orgaz l’appartement du premier chez les Wackermann, tu sais, la grande chambre bleue avec le salon ; et puis surtout — observe bien ceci, Hermann, — tu prieras Claire de faire mettre en ordre la chambre n° 17 si elle n’est pas louée. M. le comte d’Orgaz veut disposer de cette chambre pour plusieurs jours. M’as-tu compris? — Parfaitement, mon parrain; et... vous connaissez ce jeune homme? ajoutai-je avec quelque hésitation. — Je le connais... je le connais comme je connais tous les locataires de mon hôtel; je sais qu’il a été malade quinze jours ici, et que le meilleur médecin d’Ulm a été mandé en toute hâte; que ce jeune homme ne regarde pas à la dépense, qu’il est d’une générosité folle, et que j’aime mieux avoir un gaillard pareil pour client que pour fds; je sais enfin qu’il est très-pressé de partir pour Neubach, et... Mais le voici qui descend, je vais te présenter à lui.

« En ce moment, en effet, le voyageur descendait de sa chambre.

Il marchait avec quelque difficulté, et comme un homme que la maladie a secoué. Mon parrain s’approcha de lui. — Monsieur le comte, lui dit-il en saluant très-profondément, voici mon filleul, le maître de poste qui vous conduira demain à. Neuhach. A quelle heure désirez-vous partir? — Vers dix heures du matin, répondit M. d’Orgaz d’une voix faible, et, s’adressant à moi : — Je vous serais reconnaissant, monsieur, si vous retournez aujourd’hui à Neubach, de vouloir bien recommander aux maîtres du Chevalier d’or de conserver avec soin les lettres qui pourraient m’arriver chez eux. — Nous en avons justement reçu une ce matin, monsieur le comte, dis-je en m’inclinant. — Elle portait le timbre de Madrid, n’est-ce pas, reprit le comte avec vivacité? — Je m’inclinai de nouveau en signe d’affirmation. Lejeune comte rougit, et regardant à sa montre : — Il est trop tard pour partir maintenant, dit-il; à demain à dix heures je vous prie, messieurs. Et me saluant avec une bonne grâce parfaite, le voyageur sortit de la maison. Je suis remonté à cheval, mademoiselle Claire, j’ai fait la route en moins de deux heures, et me voici. » Sur ce, Hermann, fatigué de sa course et de son éloquence, s’essuya le front à plusieurs reprises.

Claire avait écouté avec grande attention le récit un peu décousu du jeune maître de poste. « — La chambre numéro 17 ! dit-elle après un instant de silence. C’est singulier. Celle que nous appelons la chambre de la morte, et qui est si rarement occupée ! Allons, Sarah ! allons Lisbeth ! nous avons encore une demi-heure de jour, à l’ouvrage! » Et, son trousseau de clefs à la main, Claire se dirigea du côté de l’hôtel. Sarah et les enfants paraissaient enchantés de l’arrivée de l’étranger. « — J'espère, Hermann, dit Sarah, que vous allez vous rafraîchir un peu. » Mais Hermann, les yeux fixés sur Claire qui s’éloignait, n’entendit pas l’invitation de la jeune fille; Sarah s’aperçut de la préoccupation du jeune homme, et n’osant pas réitérer son invitation, elle suivit sa sœur.

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