LA CHAMBRE N
Le lendemain, vers deux heures, la calèche de maître Hermann entrait dans le village de Neubacli. Et comme le jeune postillon faisait claquer son fouet avec plus d’enthousiasme que de coutume, un grand nombre d’habitants s’étaient mis aux fenêtres. Quelques minutes après, la calèche s’arrêtait aux pieds du double escalier du Chevalier d’or. Sarah et Lisbeth étaient debout sur le perron, prêtes à souhaiter la bienvenue au nouvel arrivant. Par je ne sais quelle bizarrerie, Claire qui, d’ordinaire, se tenait toujours dans le voisinage de l’entrée, quand le fouet fantaisiste d’Hermann annonçait l’arrivée d’un voyageur, Claire était restée dans sa chambre, et lisait.
L’étranger descendit de voiture, accompagné d’un homme âgé qui paraissait veiller avec un soin paternel sur le convalescent. La coupe de sa moustache épaisse, sa désinvolture un peu raide trahis-
saient le vieux militaire. Emmanuel monta rapidement l'escalier de pierre, s'inclina devant Sarali et avant même de lui demander sa route : « Puis-je avoir la lettre qui a dû arriver ici pour le comte d’Orgaz, Mademoiselle? » On avait oublié la lettre au milieu des agitations de l’attente. « Cette lettre est aux mains de ma sœur, monsieur, répondit Sarali, et vous allez l’avoir à l'instant même. Cours, Lisbeth, va la demander à Claire. Si vous voulez me suivre, monsieur, je vais vous conduire à votre appartement. » Le vieux domestique avait rejoint son maître, portant quelque menu bagage. Tous trois montèrent au premier étage, et entrèrent dans les chambres préparées.
L’appartement se composait d’un salon, d'une chambre à coucher assez vaste, d’une autre plus petite destinée aux serviteurs. Emmanuel avait à peine posé le pied dans le salon qu’il fut pris de vertige et forcé de s’asseoir. Sarali courut à la porte en alarme pour chercher du secours. « Restez, mademoiselle, dit le soldat avec douceur; c’est un accident très-fréquent chez mon maître depuis quelques jours; dans un instant il n’y paraîtra plus. Laissez-moi seulement ouvrir cette fenêtre. » Sarali devança l’intention du vieux serviteur; elle écarta les rideaux et ouvrit les fenêtres toutes grandes. Le soleil, un beau et triomphant soleil, entra brusquement dans la chambre, et le malade tout-à-coup ranimé dit au vieillard : « Oh, mon bon Gomoz, quelle magnifique lumière, et comme ce grand air m’a ragaillardi! » Il jeta alors autour de lui un regard rapide.
La tapisserie de la chambre était un papier bleu et or, qui reluisait joyeusement au soleil ; dans l’embrasure de chaque fenêtre deux jardinières étalaient de larges feuilles de bégonias, plante rare dans le pays, entremêlées de fleurs de la saison : des bruyères, des résédas, des héliotropes; sur le tapis d’un bleu tendre, on voyait deux cygnes de très-belle venue qui sillonnaient un grand lac en se faisant de gaies confidences. Tout enfin souriait au convalescent dont le re-
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gard perdit peu à peu de son inquiétude, et qui dit en appuyant familièrement la main sur l’épaule du vieillard : « Nous serons bien ici, père Go niez! »
Lisbetli entra portant la fameuse lettre. Emmanuel s’en saisit précipitamment, lut et relut l’adresse. Il était visiblement troublé ; il hésitait à rompre le cachet, et après avoir tourné la lettre dans ses mains: « Avez-vous pensé, mademoiselle, dit-il, à la chambre 17?» — « Certes, monsieur, fit Sarah très-enchantée de l’impression qu’avaient produite sur l’étranger le bon soleil, les rideaux blancs et les jardinières odorantes; et si vous êtes prêt à me suivre, je puis vous y conduire immédiatement. » — «Très-volontiers, » dit Emmanuel en se levant; et se tournant vers Gomez : «Tu m’attends, n’est-ce pas, mon vieux camarade? » Sarah et Emmanuel sortirent.
Ils montèrent au deuxième étage; dans le fond du corridor, du côté opposé à la rue, était la chambre numéro 17. Les chiffres, effacés maladroitement, paraissaient encore sous la peinture. « C’est ici, monsieur, fit Sarah. » — « Merci, mon enfant, dit le jeune homme, et il pesa discrètement sur le vieux loquet de la porte qui s’ouvrit aussitôt. Sarah s’aperçut que le voyageur avait pâli, et qu’il s’était arrêté devant cette porte entrebâillée, avec une émotion croissante. Elle s’éloigna sans mot dire.
Emmanuel resté seul entra dans la chambre, tête nue, lentement, respectueusement ; on eût dit d’un croyant qui pose le pied en Terre-Sainte.
Autant le salon que venait de quitter Emmanuel était gai et engageant à la vue, autant la chambre de la morte était froide et sinistre. On reconnaissait tout d’abord une chambre sacrifiée, une de celles où l’on entre rarement et sur lesquelles pèse une malédiction légendaire. Le lit se dissimulait au fond sous d’épais rideaux marron d’une ampleur inusitée; un canapé de forme antédiluvienne, quelques chaises, quelques fauteuils d’étoffe fanée, rappelaient les générations passées et semblaient tenir au sol. La fenêtre, d’ailleurs, était étroite et le soleil la visitait rarement. Emmanuel se sentit pris à la gorge par une immense tristesse; il marcha droit au lit, écarta les rideaux, et, s’agenouillant tout-à-coup, fondit en larmes. « Ma mère, ma mère! >» s’écria-t-il, et il resta pendant plus d'une heure la tête dans ses mains, absorbé dans une douleur muette. Par moments, il sanglotait. Au bout de ce temps, il parcourut la chambre, s’arrêta devant la cheminée, devant la fenêtre, comme s’il eût cherché à ressaisir partout une image disparue; puis il vint jeter un dernier coup d’œil sur le lit, rabattit avec soin les rideaux, et rentra dans sa chambre.
Gomez l’attendait avec inquiétude : « Vous aurez eu froid, monsieur le comte, lui dit le soldat. » — « Non, mon ami, je n'ai pas songé à cela. Oh! la triste chambre, et qu’elle a dû y passer de mauvaises heures! » Il s’arrêta. «< J’ai cru apercevoir tout-à-l’heure une vieille servante; je voudrais la faire venir, reprit-il, elle me
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dirait, peut-être, bien des choses cpie j’ignore. » Gômez sonna; Lisbeth venait justement s’informer de l’heure à laquelle l’étranger désirait prendre son premier repas.
— Y a-t-il bien longtemps que vous habitez la maison, la vieille mère? dit Emmanuel.
— Voilà plus de quarante ans, mon bon monsieur; et s’il plaît à Dieu, j’espère bien y mourir.
— Vous étiez donc ici il y a trente ans environ quand mon père, le comte d’Orgaz, passa dans le village avec ma mère. Ils voyageaient à petites journées. Ma mère était enceinte; elle fit ses couches ici, dans la chambre d’où je sors, le numéro 17, et elle y mourut quelques jours après ses couches. Vous rappelez-vous cette histoire? ne fit-elle pas quelque bruit dans le pays?
— Certes, je m’en souviens, monsieur le comte. C’est depuis ce temps que nous avons appelé cette chambre la chambre de la morte, et votre mère était une bien honnête femme, monsieur, qui, dans le peu de temps qu’elle est restée parmi nous, a fait le plus de bien qu’elle a pu autour d’elle.
— Parlez, parlez, interrompit Emmanuel, voyant que Lisbeth cherchait à rassembler ses souvenirs.
— Comment, monsieur, vous êtes cet enfant qui est venu au monde chez nous il y a trente ans! c’est vous! ah! j’ai partagé plus d’une fois avec votre nourrice les premiers soins qu’elle vous a donnés. Pauvre Nanerl! elle est partie, je m’en souviens, pour la Russie avec vous et votre père, et six ans après elle est revenue, la brave femme, toute chargée de cadeaux et de prospérités.
— Et qu’est-elle devenue ?
— Elle est morte, monsieur, il y a près de vingt ans ; c’eût été une grande joie pour elle de vous voir. Elle est morte sans laisser aucun parent derrière elle; c’est une consolation quand on s’en va.
— Et manière? vous l’avez vue, vous lui avez parlé?
— J’ai plus d’une fois passé la nuit près d’elle. Ali ! je me souviens de tout à présent! Voyez-vous, monsieur, votre mère était bien triste, et quand elle est morte, nous nous disions les uns aux autres : Voilà une femme qui meurt plutôt de chagrin que de suites de couches! Elle avait bien sûr au cœur un tourment qui la rongeait. Quelques jours avant sa dernière heure, elle vous prit dans ses bras, elle pleurait : « Mon pauvre enfant, disait-elle, tu ne sauras jamais ce que ta mère a souffert. » Emmanuel tressaillit. — « Je me fais vieille monsieur, et je perds la mémoire; c’est dommage, j’aurais pu sans cela vous en raconter bien long.
— Et mon père, le voyiez-vous souvent?
— Vous me le rappelez, monsieur; votre père semblait éviter cette chambre froide et triste où, je ne sais comment, votre mère s’était trouvée établie. Je l’ai à peine vu une fois à son chevet pendant les deux mois qu’elle a gardé la chambre ; et nous avions tous remarqué ceci : il partait avec vous et montait en voiture au sortir du cimetière, où il l’avait accompagnée.
— Assez, ma bonne mère, assez, nous reparlerons de tout cela. Demain je veux aller au cimetière, peut -être retrouverai -je quelques vestiges de cette tombe. Avez-vous quelqu’un qui puisse m’y accompagner?
— Hermann, monsieur, celui qui vous a amené de Geissingen. Mais notre ancien cimetière est un peu loin, un peu abandonné, et j'ai bien peur que vous trouviez difficilement ce que vous allez y chercher. »
Et Lisbetli s’éloigna.
« Je me disais bien, pensait-elle, que ce nom que j’avais entendu prononcer hier ne m’était pas étranger Je vais conter tout cela à Claire et à sa mère. »
Emmanuel, resté seul, songeait tristement.
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Le lendemain il pleuvait, chose rare à Neubach. Des flocons de nuages bleuâtres couvraient les sommets du Süssberg et se prolongeaient jusqu’au-dessous du village. Une sorte de tristesse s’était répandue sur la petite ville, si gaie la veille, et le Chevalier d’or luimême, l’invincible paladin, s’en allait en guerre avec moins de conviction que de coutume.
Hermann vint vers midi frapper discrètement à la porte du comte. « Partons, camarade, dit Emmanuel. » Et il suivit son compagnon de route.
Le vieux cimetière était situé sur la montagne à une assez grande distance de ia ville ; depuis longtemps, ce cimetière avait été aban donné, et le chemin qui y conduisait, encombré aujourd’hui de roches détachées, de racines envahissantes, avait disparu sous les branchages.
Les deux jeunes gens furent obligés de faire un long détour pour parvenir au champ des morts. Un triste accueil les y attendait. Tout y attestait le désordre et l’oubli; des pans de murailles avaient croulé; les portes vermoulues avaient été jetées à bas par le vent; nul vestige ne restait au dehors de la sainte destination du lieu. A l’intérieur, la désolation n’était pas moins grande. La plupart des tombes étaient enfouies sous les hautes herbes; des pierres tumulaires jonchaient le sol, confondues dans un pêle-mêle sinistre. L’effacement des générations dans la mémoire des hommes, effacement
brutal, hideux, s’étalait dans sa crudité. Ils étaient bien morts, bien disparus, bien oubliés, ceux qui reposaient sous ce sol effondré! Bien que quelques-uns fussent endormis là depuis moins de vingt ans peut-être, des siècles, des abîmes les séparaient du monde des vivants !
Hermann et Emmanuel s’arrêtèrent. Leur angoisse était profonde. Debout et les bras croisés, ils regardaient cette désolation morne, et n’osaient avancer dans ces fondrières. Le voyageur avait compris d’un coup-d’œil que toute recherche serait inutile, qu’il était en vain venu demander à celle que la terre avait prise, un souvenir, une tendresse, une bénédiction; que tout était fini, que sa dernière espérance était anéantie, et qu'il repartirait plus seul, plus orphelin, plus abandonné que jamais.
Il entra pourtant. Hermann le suivait à quelque distance. La pluie avait augmenté et des rafales de vent leur fouettaient le visage. Emmanuel interrogeait chaque pierre, écartant les ronces, descendant dans chaque fosse; il s’obstinait à une lutte impossible, plus acharné, plus entreprenant à mesure qu’il sentait le but s’éloigner de lui davantage.
Hermann s’était mis à l’œuvre.
Gagné par l’ardeur infatigable de son compagnon de route, il soulevait avec lui les pierres pour tâcher d’y lire un nom effacé; il arpentait tous les coins et recoins du cimetière, cherchant de préférence les monuments les plus anciens, les retraites les plus écartées. Trois heures se passèrent à ces douloureuses perquisitions. Le jour baissait etl’ouragan augmentait toujours. « Je crois qu’il faudrait partir, Monsieur le comte, insinua Hermann. » — « Eh bien ! rentrons, dit Emmanuel; je reviendrai, je reviendrai souvent s’il le faut, mais je veux trouver cette tombe, je le veux. » Et ils regagnèrent lentement l’entrée du cimetière.
Arrivé là, Emmanuel se retourna une dernière fois. Son visage
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était bouleversé, ses yeux en feu; il interrogea d’un dernier regard l’amas de ruines qu'ils venaient d’explorer, et reprenant tout son courage : « Allons, Hermann, dit-il d’une voix ferme, donnez-moi votre bras, et retournons àNeubacb. »
Comme le lecteur l’imagine, le Chevalier d’or était, depuis la veille, en proie à une vive émotion. On avait fait répéter vingt fois à Lisbetli sa conversation avec le jeune voyageur; on avait consulté la mère Wackermann, qui s’était rappelé mille détails, et de toutes ces données, de toutes ces étrangetés, de tout ce mystère, on avait construit un roman fort attachant dont Emmanuel était le héros.
Claire l’avait à peine entrevu au moment où il partait pour son excursion du matin; mais Sarah qui l’avait piloté dans la maison, s’épanchait en récits intarissables sur sa physionomie, sa voix, sa tournure. Claire écoutait avec une attention inaccoutumée; la visite de ce jeune homme à la chambre où sa mère était morte la touchait particulièrement. Son pèlerinage du matin l’avait attendrie, et elle répétait avec quelque inquiétude que la pluie était bien forte, et les routes bien mauvaises.
Sarah pensait à Hermann et revenait constamment sur l’excursion des deux jeunes gens. Elle montait à une petite galerie, sur laquelle donnaient sa chambre et celle des enfants, et d’où l’on apercevait le
chemin du cimetière : « On ne les voit pas, » disait-elle, « et cependant la nuit va venir. »
La lettre était aussi l’objet de commentaires très-minutieux.
« Cette lettre est d’une femme et d’une femme qu’il aime, disait Sarah; c’a été son premier mot quand il a posé le pied sur le perron, et on n’hésite pas comme il l’a fait pour ouvrir la lettre d’un indifférent.
— M. d’Orgaz est peut-être marié, disait Claire.
— Marié! interrompait Sarah; y penses-tu? il aurait brisé le cachet et lu cette lettre devant nous tous. Au contraire, il semblait craindre de trahir un secret en l’ouvrant sous nos yeux. Oh! je l’ai bien observé! on eût dit qu’il se repentait de son empressement ; il a serré la lettre sans l’avoir décachetée; il est entré, sans l’avoir lue, dans la chambre de sa mère. Le comte d’Orgaz n’est pas marié, ma chère sœur, et notre voyageur est décidément l’homme le plus mystérieux du monde. »
Cependant la nuit se faisait et les voyageurs n’arrivaient pas. Gômez s’approcha du groupe des jeunes filles qui causaient dans la galerie. Le vieux serviteur était visiblement préoccupé. « Pardonnezmoi, dit-il, mesdemoiselles, si je vous dérange jusqu’ici, mais je commence à m’alarmer. Cette excursion se prolonge singulièrement. Hier encore, M. le comte a eu des vertiges, et une vive émotion, m’a dit le médecin, peut l’emporter. Vous comprenez si je l’ai vu partir avec inquiétude pour le cimetière, et si cette longue absence me tourmente. La distance est donc bien grande, les chemins bien mauvais?
— Dangereux peut-être par ces temps d’orage, dit Claire. La plus grande partie de la route se fait sur des rochers presque à pic, et la pluie aura rendu nos chemins très-glissants. Pourquoi n’allez-vous pas à la rencontre des voyageurs, monsieur Gomez?
— Ah! mademoiselle, fit Gomez, j’ai ma consigne. Si j’allais me
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tromper de route et que M. le comte arrivât ici avant moi, je sais qu’il en serait mécontent et affligé. Mon maître est presque mon enfant; j’ai promis à son père, mort à Madrid il y a environ un mois, de ne jamais me séparer de son Emmanuel; mais je le sers comme un soldat sert son capitaine. C’est comme une habitude de mon ancien métier; bien que j’aie la moustache blanche et qu’il ait trente ans d’hier, il me gouverne comme il veut. J’attendrai donc ici, si vous le permettez. »
Et Gomez alla s’accouder sur la balustrade au fond de la galerie. Il mordait sa vieille moustache et grommelait quelques paroles qui n’arrivaient pas aux jeunes hiles.
« Décidément, dit Sarah, j’emmène Odile avec moi, et je vais audevant d’eux jusqu’au bout du village. Voilà la pluie à peu près passée, et j’ai justement besoin de parler à madame Nadelstein, la bouchère. Viens-tu, Odile? »
L’enfant partit en sautillant.
Claire, restée seule avec Johanna, s’approcha à son tour de la balustrade, et de son regard perçant interrogea les chemins. Tout-àcoup elle poussa un cri, et se tournant vers Gomez : « Je vois nos voyageurs! dit-elle; les voilà, dans un irïstant ils seront ici. Dieu soit loué, il ne leur est arrivé aucun mal. Cours, Johanna, et dis à Lisheth de faire un grand feu dans le salon de notre hôte ! »
Gomez descendit pour se mettre en faction sur la première marche de l’escalier. Claire s’accouda de nouveau au balcon; un monde d'idées étranges s’agitait dans sa tête. Elle ne pouvait détacher ses regards des deux jeux gens qui approchaient, et bien que la nuit s’épaissit depuis un instant, elle s’obstinait à chercher dans l’ombre la tournure, les traits du voyageur. La voix de Sarah T arracha à sa rêverie : « Hermann est en bas, dit la jeune fille. »
Emmanuel avait retenu Hermann à souper. Le cordial empressement du jeune maître de poste dans cette triste expédition avait touché le cœur du comte d’Orgaz. Vers la fin du repas, la conversation devint plus intime encore, et Emmanuel raconta à son invité une partie de sa vie, ses fréquents voyages à Paris, les fêtes, les éblouissements de la grande ville.
Les Allemands professent en théorie un dédain très-décidé pour les Français elles Parisiens en particulier; en attendant, ils aiment par-dessus toute chose qu’on leur parle de Paris, des excentricités de la vie parisienne, de ce tapage, de cette fièvre, et ils font sournoisement des économiespour venir en prendre leur part au plus tôt.
Hermann n’était point un maître de poste comme un autre. Il avait été étudiant à Heidelberg; il avait porté la casquette rouge, s’était battu en diverses occasions avec des casquettes d’une autre couleur que la sienne, comme tout bon étudiant doit le faire, et même il avait un instant songé à approfondir les arcanes delà jurisprudence allemande, arcanes formidables s’il en fut. Un jour — il y a de cela deux ans — il était venu passer les vacances àNeubach; il avait vu Claire, ses cheveux noirs, ses yeux de quinze ans, et il avait mieux aimé prendre la succession de son père, qui se retirait avec une honnête fortune, que de s’enfoncer plus avant dans le giron de l’Université heidelbergeoise. Il écoutait avec avidité les récits d’Emmanuel.
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— Je gage que vous ne voudriez pas partir avec moi, Hermann, disait le comte d’Orgaz.
— A vous dire vrai, je crois que je ne bougerai d’ici de ma vie; j’aime Neubach; je ne puis faire un pas hors de chez moi sans rencontrer des visages amis, des gens qui me font fête.
— Et puis aussi, mon cher Hermann, interrompit Emmanuel, quelque joli minois sans doute, quelque chevelure blonde qui vous tient au cœur. Vous avez raison, après tout; ne venez jamais à Paris! Les hommes — j’entends les hommes d’esprit — y ont de singulières fantaisies : ils aiment les femmes les plus maquillées et les plus bêtes, et une fois attachés à ces créatures, ils se laissent démolir des pieds à la tête. On les saccage, on les abrutit, et ils trouvent cela charmant; ils aiment à sentir la cravache et l’éperon, à être matés, humiliés, avilis; leur palais blasé ne trouve plus de goût qu’à ce vitriol. Un beau jour ils sont ruinés ou hébétés, l’un et l’autre le plus souvent; ce jour-là ils s’engagent ou se font sauter la cervelle. Cela fait grand bruit et leur succession est mise aux enchères; elle monte souvent très-haut. Je vous raconte là des choses de l’autre monde, mon cher Hermann, et vous ne vous doutez guère, à Neubach , de ces tristes côtés de la comédie humaine. Eh bien! on retourne à Paris malgré tout; on s’y obstine, on s’y cramponne... Ah ! laissons cela; je ne sais en vérité pourquoi je vous trouble la tête de toutes mes histoires.
La parole d’Emmanuel, pendant cette longue tirade, s’était singulièrement animée, bien qu’il affectât de conserver le sang-froid d’un chroniqueur désintéressé. Il était aisé de deviner sous cette diction brève, heurtée, un chagrin réel, un désordre profond de l’âme. Il se dit sans doute qu’il s’était livré plus qu’il n’eût voulu, car il essaya de faire causer Hermann sur sa vie, sur son passé, sur ses projets. Hermann s’y prêta de fort bonne grâce; puis, voyant que le visage de son hôte s’assombrissait de plus en plus, il se retira bientôt.
Il était environ huit heures. Emmanuel prit dans son portefeuille la lettre qu’il avait reçue la veille, et la lut tout entière avec une grande attention ; un sourire amer contractait ses lèvres :
« Suis-je assez stupide, s’écria-t-il tout-à-coup, et faut-il que j’aie placé si bas mon cœur! Voilà dix fois que je relis cette misérable lettre pour y chercher un mot vrai , une tendresse cachée ! Rien ! absolument rien! Elle me reproche maintenant de ne pas l’avoir amenée ici, comme si je pouvais l’associer à ce pèlerinage ! Elle se plaît à me frapper aux endroits sensibles, elle n’a de pénétration que pour en savoir le chemin. Il faut rompre, il faut en finir ! » — Et il s’approcha précipitamment du secrétaire entr’ouvert.
Il avait à peine écrit quelques mots d’une main fiévreuse, qu’il s’arrêta: « Mais, bon Dieu! de quoi vais-je lui parler? Est-ce qu’elle m’écoutera, est-ce quelle lira seulement cette lettre? Fou que je suis! il n’y a qu’un mot à écrire sur cette page blanche : Adieu! et ce mot je ne Décrirai pas! C’est honteux et c’est misérable! Ai-je du cœur? suis-je honnête? je n’en sais plus rien. »
Il griffonna à la hâte quelques mots, jeta la lettre dans son secrétaire, et se dirigea du côté de la chambre qu’avait occupée sa mère. Il ouvrit la croisée, s’assit sans lumière, et se laissa aller peu à peu aux douces sensations d’une brise presque moite. L’orage s’était tout à fait calmé et les étoiles scintillaient au ciel.
Tout-à-coup il crut entendre, dans une chambre peu éloignée, les sons d’un piano. Il se leva, se pencha sur l’appui de la fenêtre. De l’autre côté de la cour brillait une lumière; c’est de là que venaient les sons. Une main délicate joua une valse de Chopin, l’une de celles qu’il aimait. Cette musique un peu maladive lui fit du bien, et il se prit à remercier l’ami inconnu qui venait à son aide.
Bientôt une voix de femme, douce, sonore, pénétrante, s’éleva dans la nuit; c’était, une mélodie du pays, très-simple dans ses allures et d’une ineffable tristesse, comme tous ces chants primitifs du Nord.
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Il en entendait distinctement les paroles, et ces paroles, bien naïves pourtant, lui apportaient une émotion inconnue :
Rosel nous allions au printemps Quand soufflait la brise plus douce, Nous asseoir là-bas sur la mousse, Oublieux du monde et du temps.
Nous étions tout enfants encore,
Et cependant je m’en souviens :
Quand j’entendais ta voix sonore,
Mes regards plongeaient dans les tiens !
Et je me disais qu’à ton bras J’étais l’heureux, j’étais le maître,
Et que nul n’avait pu connaître De telles fiertés ici-bas !
Ta chanson, naïve musique Que tu rencontrais par hasard,
Nous rappelait un beau cantique Qu’on nous a chanté quelque part.
Comme elles tombaient sous nos mains, Les pervenches, les églantines !
Et que de fêtes enfantines S’éparpillaient sur nos chemins !
Quelles senteurs ils nous jetaient Les lilas, les rosiers fleuris!
Quelles chansons elles chantaient Les vieilles cloches du pays !
Hélas ! qu’êtes-vous devenus Parfums des premières années?
Dans les bois les fleurs sont fanées,
Et les cloches ne chantent plus.
Ton cœur a pris une autre route,
O ma Rose, et, depuis ce temps,
En vain j'appelle, en vain j’écoute...
Je pleure quand vient le printemps.
Ce dernier couplet, que la voix répéta deux fois, fit sur Emmanuel une impression profonde. En un instant, il avait oublié sa vie présente, ses inquiétudes, ses colères ; il était retourné de quinze ans en
arrière, il était entré dans une atmosphère rafraîchissante, il entendait murmurer en lui des voix qu’il croyait éteintes; une sorte de détente se fit dans tout son être et il se mit à pleurer comme un enfant.
Il releva bientôt la tête et se rapprocha de la fenêtre. La voix ne chantait plus et la lumière était éteinte. Il quitta lentement la chambre; son pas était plus ferme, son visage plus calme. « Sauriez-vous, maître Gômez, dit-il au vieux soldat, quelle est cette voix que j’ai entendue ce soir? — Ce ne peut être que celle de mademoiselle Claire, répondit Gomez. — Mademoiselle Glaire? qui appelles-tu mademoiselle Claire? — La maîtresse de la maison, Monsieur le comte, une toute jeune fille. — Eh bien ! cette jeune fille-là est une artiste, maître Gomez, et je crois, sur ma parole, que jamais musique ne m’a bouleversé de cette façon.»