SCÈNE DE CABARET
— Che ne gomprends bas, dit le capitaine en donnant un grand coup de poing sur la table, gond brétende que chai V accent allemand!
— Assurément, dit Antoine, vous parlez fort bien, et votre façon de dire le français ne manque ni de charme ni d’originalité. Cependant, capitaine, vous avouerez qu’on parle autrement sur les bords fleuris qu’arrose la Seine.
— Che nafouerai vienne! répondit le digne Laruette...
Mais l’orthographe étrange que nécessite la prononciation germanique présente de telles difficultés, que nous demandons grâce au lecteur. Qu’il nous permette d’écrire tout naturellement ce que voulait dire le capitaine, et qu’il se charge de le traduire lui-même dans cette langue bizarre que parlait si bien le baron de Nucingen.
— Non, reprit Laruette, et tout ce qui porterait atteinte à ma nationalité aurait affaire à moi. Je suis Français de cœur et d’âme, et je
n’ai rien de commun avec vos Allemands, qui sont tous des têtes carrées et des joueurs de clarinette.
— Cela me paraît exagéré.
— Point, vous dis-je; la clarinette est dans leurs mœurs. Regardez bien les Allemands qui passent. Leur clarinette sort des poches de leur redingote, à moins qu’elle 11e soit pendue au bouton de leur liabit.
— • Pourtant, les gens bien élevés...
— Je vous accorderai qu’ils en jouent mieux que les autres. Et d’ailleurs, dit le capitaine en entamant une cinquième bouteille, ce sont de grands ivrognes!
— Allons, allons, vous maltraitez nos voisins.
— Des ivrognes, vous dis-je, et si j’en parle ainsi, c’est que j'ai réellement à m’en plaindre. Nous avons failli nous fâcher tout à l’heure, et j’en aurais eu regret, car je ne manque jamais mon homme. Eh bien! à qui la faute?
— Aux Allemands, sans doute.
— Précisément, et n’ayez pas Pair de me gouailler là-dessus. Vous m’allez, vous, et je veux vous raconter la chose. Mais, que cela reste entre nous, ou vous me mettriez dans la triste nécessité de vous découper.
— Si votre histoire est si grave, dit Antoine un peu ému, est-il bien nécessaire de me la dire?
— Elle n’est pas grave, mais c’est une farce un peu forte qu’on m’a faite dans le temps, et je n’aime pas qu’on me fasse des farces; tenez -vous-le pour dit en passant.
— C’est entendu.
— Je ne suis pas né au Gros-Caillou, sans doute, et je ne rougis pas d'avouer que je suis Alsacien. Mais l’Alsace est le cœur delà France, et depuis la Révolution, c’est un pays civilisé et à la hauteur de n’importe quelle province.
— Cependant les Alsaciennes...
LE CAPITAINE LARUETTE
— Des bêtises! les Alsaciennes sont de charmantes femmes, un peu fortes de jambes peut-être, mais on s’y fait. C’est une idée de croire qu’elles vendent toutes des balais. Ils vous disent cela à la comédie pour vous faire rire. Mais ce n’est pas vrai.
— Je m’en rapporte à vous, dit Antoine, et je vous promets qu’à l’avenir on ne dira rien de l’Alsace devant moi.
Le capitaine se leva tout attendri et secoua vigoureusement la main de son partenaire.
— C’est bien, dit-il; vous avez de bons sentiments. Mais vous me détournez de mon récit. Où en étais-je? M’y voici. En tant qu’Alsacien, je parlais fort bien ma langue, quoique avec une légère teinture peut-être de ce que vous appelez l’accent du pays...
— Ali! dit Antoine, j’aime à vous voir devenu raisonnable. Vous reconnaissez vous-même . . .
— Je suis, dit magistralement le capitaine, pour la justice et la vérité. Oui, j’avais cette teinture, mais je la perdis rapidement au bout de quelques années de voyage. Je finis par nettoyer mon langage de ses dernières aspérités, et l’on me prenait partout pour un Tourangeau.
— Du moment où vous le dites...
— Oui, vous me ferez plaisir de le croire. C’est à peu près à cette époque que j’eus l’idée de pousser une pointe en Allemagne. J’y avais un parent éloigné, nommé Hildebrand. Il m’écrivait de temps en temps et terminait toujours ses lettres par la même politesse : « Et tâchez de venir me voir. » Cela finit par m’agacer, et je pris la poste. Vous me suivez?
— Très-bien.
— Nous voilà partis. J’arrive chez le cousin Hildebrand; on me reçoit à merveille, on m’embrasse; on me donne la meilleure chambre de la maison. C’étaient d’excellentes gens ; j’aurais dû m’en défier.
— Pourquoi donc?
— Ils étaient Allemands. Le soir vient; la fille se met au piano , le garçon prend sa clarinette. — Que vous avais-je dit? — Après le concert, on se met à table; on mange du gigot aux confitures, et les enfants vont se coucher. Je reste avec le cousin, comme cela, à table, avec quelques bouteilles et de grands verres. Nous buvons. Je raconte mes campagnes; Hildebrand m entretient de ses affaires; il faisait du kirsch avec des noyaux de cerises. Enfin, il n’y a pas de sot métier Au bout d’une heure, il tombe sous la table, et je rentre chez moi.
— Il était ivre ?
— Complètement; c’est un défaut ignoble. Je ne fais pas semblant de m’en apercevoir, et je rentre, comme je vous l’ai dit. Le lendemain, le cousin Hildebrand vient me faire lever. Il avait l’air vexé, mais il riait pour cacher son jeu. « — Savez-vous, me dit-il, que vous êtes solide? — Un peu. — ■ Je me croyais très-fort, mais vous me rendez des points. — En effet. — A ce soir ma revanche , cousin. — Vous me faites honneur. » Il me prend par le bras et m’emmène à sa fabrique. Ces fabriques -là sont jolies; on les bâtit avec des bâtons, toutes à claires-voies, pour que le noyau ne vous entête pas. Je trouve là toute la famille; ils s’amusaient à faire du kirsch à leurs moments perdus; c’est comme la vendange en Bourgogne. Il n’y a pas de déshonneur à cela...
— Sans doute.
— Mais c’est une triste occupation. On me fait visiter les mécaniques; c’est bien. Jegoùte le kirsch; il ne valait pas le diable, mais il faut être poli; je le déclare excellent. Ab ça! vous baillez? Est-ce que mon histoire ne vous amuse pas?
— Pardonnez-moi, c’est nerveux.
— A la bonne heure. Pourtant, si vous voulez que j’interrompe?
— Non, continuez; vous me faites le plus grand plaisir.
LE CAPITAINE LARUETTE
— C’est donc pour vous obéir. Nous rentrons; on déjeune...
— Mais, capitaine, dit Antoine en piétinant, quand vous devriez me hacher en morceaux, cela 11e peut pas durer ainsi. Je ne vois pas la farce qu’on vous a faite. Vous me racontez vos repas par le menu...
— Il me semble, dit Laruetteun peu déconcerté, que je peux bien dire ce que je mange.
— Avez-vous été malade à la suite de ces repas?
— Non.
— Qu’il n’en soit donc plus question !
— Soit, dit le capitaine; vous êtes prompt, mais c’est de votre âge. Arrivons au dîner, puisque vous le voulez. Je n’avais pas oublié le défi du cousin; je portais le drapeau de la France, et pour ménager mes forces, je trempai légèrement d’eau le premier vin que l’on m’offrit. Il me parut d’une force singulière; j’augmentai la dose d’eau , peine inutile ; il était âpre en diable et me troublait le cerveau. Cependant le cousin le buvait gaillardement et 11e touchait pas à la carafe. Quand les dames se levèrent, j’étais déjà dans les vignes; un quart d’heure après, le cousin me faisait enlever comme un paquet de linge sale et me faisait coucher par son jardinier.
— Ali ! ah ! dit Antoine, voilà une péripétie enfin.
— Ce n’est rien encore. Le lendemain, je me réveille honteux; j’avais souillé mon drapeau; je m’appelais misérable quand on ne pouvait pas m’entendre. Le dîner arrive; je prends mes précautions; je bois plus d’eau que de vin... hélas !
— Quoi donc ?
— Il fallut m’enlever au second service. Je me réveille le lendemain matin avec une courbature, la langue sèche, le palais en feu. Rosalie m’apporte de la tisane...
— Comment, Rosalie! Quelle Rosalie? A quel propos Rosalie intervient-elle? Quel est son âge? Qu’en voulez-vous faire?
— Je dis Rosalie, parce rpie Rosalie il y a. C’était la fille du cousin, ma petite-nièce. Elle était gentille. « Ne buvez plus d’eau à dîner, me dit-elle. » Je la remerciai, sans me rendre compte du motif qui l’engageait à me pousser à l’ivrognerie...
— Capitaine, vous manquez d'art dans vos récits. La cause est entendue. Rosalie arrive comme le Dieu-machine et découvre le pot aux roses...
— Le pot au kirscli !
— Le kirsch dont on remplissait la carafe. Et vous ne vous en aperceviez pas?
— J’étais si jeune !
— Et c’est depuis ce temps que votre voix a mué ?
— Je pris un enrouement chronique. Les noyaux me sont restés dans le gosier. C’est ce que vous prenez pour de l’accent, jeune homme.
ADEN
C’est à vingt ans qu’il faut partir pour l’Allemagne. Ce beau pays de montagnes et de nuages, où l’on rêve plus qu’on 11e pense, a des fraîcheurs morales et des naïvetés étranges qui sont mieux comprises par les jeunes esprits que par les hommes sérieux.
J’avais ce bel âge quand je franchis le Rhin pour la première fois. Oh ! le charmant voyage, fait sans but arrêté et sans arrière-pensée, sans regret du passé et sans inquiétude de l’avenir. Voir toutes choses pour leur sourire; tendre la main aux passants de bonne volonté; se faire des compagnons d’un jour, des camarades d’une heure, des amis d'un moment; interroger le pauvre à qui l’on fait l’aumône et s’attendrir sur ses malheurs; envoyer par-dessus les haies des baisers aux villageoises rieuses ; raisonner le soir avec son hôte au coin d’un grand feu et changer chaque jour d’itinéraire Je 11e sais si cela se fait encore, mais c’est assurément la
meilleure manière de voyager. J’avais traversé la Suisse, à pied, s’il
vous plaît, et pour tout guide, j’emportais avec moi le Rhin, de Hugo, et les Impressions de Voyage, d’Alexandre Dumas, deux grands noms dont je retrouvais partout les traces. Mais la Suisse est si près de la France! Il me semblait qu’en franchissant ses frontières, j’entrerais dans un monde nouveau. Je me dirigeai donc vers l’Est et tombai en pleine Germanie.
Les bonnes gens et les bons cœurs ! Ils ont un adieu pour tous ceux qui passent, et l'on se sent comme au milieu d’une grande famille. La sympathie que m’inspiraient les Allemands se traduisait par une grande effusion de cœur, que je n’osais tout-à-fait montrer qu’aux enfants.
Quand je rencontrais sur la route ou dans les champs leurs petites ligures roses et mutines, je faisais halte et leur demandais bravement à jouer avec eux. Ils me regardaient d’abord avec de grands yeux étonnés et finissaient par me taper dans la main.
Ne me dites pas que cette Allemagne est imaginaire. 11 est trèssûr qu’elle ne ressemble guères aux villes de Bains, aux Casinos, et à ces bruyantes cités où l’Europe joyeuse et pimpante se donne tous les ans rendez-vous. Mais chacun a ses tendances. A moitié paysan moi-même, je suis irrésistiblement attiré par la verdure, les mœurs champêtres et la véritable rusticité. J’entends par là celle qui ne s’est point corrompue au contact d’une civilisation hâtive, et qui laisse à l’homme une sorte de cachet primitif, naïf sans être bête , original sans être grossier. Mes paysans ne sont pas des sauvages, et sous leur rude simplicité se cachent de rares dévouements et d’exquises délicatesses. 11 est vrai que je parle surtout des jeunes filles et notamment de ma petite amie Gretchen.
Elle était bien petite quand je la vis pour la première fois. Je sortais du village* d'Aden, où j’avais passé la nuit; et comme un paresseux, je m’étais endormi si bien que le soleil marquait dix heures quand je me mis en route. La journée était magnifique et je faisais
ADEN
les plus beaux projets du monde. — Je ne marche pas depuis quelques jours, me disais-je; mon voyage n’avance pas. Est-il pardonnable de rester à l’auberge, quand on a tant de routes à choisir, tant de ruisseaux à traverser, tant de nouveaux arbres à voir! Car l’arbre, c’est le voyage, et qui 11e les aime pas n’a jamais su voyager. Mais ceci est une théorie qui nous entraînerait trop loin et que je développerai une autre fois...
Je faisais donc de belles enjambées, quand il m’arriva de regarder au-dessus des buissons. Dans un pré qu’011 oubliait de faucher se trouvaient trois petites tilles ; l’une, grande déjà, et qui parlait aux autres d’un air de douce autorité; c’était Lisbeth. Une seconde, Roscben, avait l’air un peu boudeur, et sa figure chiffonnée exprimait un secret dépit. Mais la dernière, Gretchen, je veux dire Marguerite, me séduisit sur-le-champ, et je compris tout d’abord que je rencontrais une bonne fortune.
Je la saluai en riant, et elle parut fort étonnée de la politesse du Monsieur. Mon salut n’avait rien de cérémonieux et se proposait seulement de rompre la glace. Cela 11e tarda guères, d’autant que j’avais dans mon sac quelques biscuits qui furent acceptés avec beaucoup de modestie. Et me voilà dans l’herbe à mon tour, cueillant des fleurettes et disant d’honnêtes bêtises pour faire rire mon auditoire. « Oh! je vous connais bien , dit Gretchen; vous êtes le Français arrivé d’hier; vous avez couché chez Fritzel, l’aubergiste, et l’on vous a servi à souper de la tarte aux prunes.
— Chère enfant, lui dis-je, la vie privée doit être murée , mais tes renseignements sont exacts Puisqu’il est convenu que nous jouons ensemble, qu’allons-nous bien faire à présent?
— Nous ferons des bouquets, crièrent les petites filles, et tu nous diras lequel est le plus beau. »
O11 fit, des bouquets, et les trois gamines babillèrent comme des pies. J’appris ainsi des choses importantes. Gretchen était la fille
aînée d’un riche cultivateur d’Aden, et Roschen était son amie intime. Le voisinage de leurs habitations avait rapproché les deux fillettes, qui s’étaient aimées et avaient réconcilié leurs familles, entre lesquelles régnait une sorte de rivalité. Pour Lisbeth, elle était restée orpheline avec un frère de son âge , et le père de Gretchen avait recueilli ces deux enfants dont il était le parent éloigné.
Il semble que les liens de famille brisés donnent aux orphelins une sorte d’instinct de leur isolement, malgré les soins et l’amitié dont on les entoure Ce qu’il y a de certain, c’est que je trouvais à la figure de Lisbeth plus de sérieux qu’il ne convenait à son âge. Elle ne riait jamais tout-à-fait, et Gretchen comprenait si bien cette nuance qu’elle l’appelait : « Ma sœur » du ton dont elle aurait dit : « Ma mère. »
Notre réunion s’augmenta à l’improviste d’un beau garçon de quinze ans, en qui je reconnus de suite le frère de Lisbeth. Il venait de travailler, comme il nous le dit avec quelque fierté, et avec un regard où je crus lire un reproche à l’endroit de ma paresse. Mais j’avais bu toute honte à cet égard. Je déclarai louable l’action de faucher les prés et de faner les herbes au soleil, mais j’ajoutai qu’il me paraissait infiniment préférable de se rouler sur le gazon et sur les meules de foin.
Franz, c’était le nom du jeune homme, parut goûter mes discours, et s’associa à nos jeux, qui prirent un caractère plus bruyant. Tout à coup la cloche sonna et appela les enfants au dîner de la famille. Je songeai sérieusement à me remettre en route, et résistai couragement aux instances de mes nouveaux amis, qui voulaient me retenir et me tiraient par ma blouse. — Adieu , Roschen; adieu, Lisbeth; adieu, Franz; adieu, ma petite Marguerite...
Et comme je l’embrassais la dernière, l’enfant me dit avec de grands yeux volontaires :
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— Tu reviendras , n’est-ce pas? Promets-moi de revenir.
— Oui, lui dis-je, je reviendrai.
Dix ans passent très-vite. Je vous assure qu’on devient vieux sans s’en apercevoir. Il me semble qu’il y a quelques années à peine que j’ai fait ce premier voyage au-delà du Rhin. Cette impression est si réelle que je croyais revoir Gretchen et Roschen en robes courtes, quand, l’année dernière, une affaire me ramena dans leur pays. Je me trompais.
Rien ne m’appelait à Aden, si ce n’est une mémoire étrange de la bonne journée que j’avais passée dans les hautes herbes, avec des enfants à peu près inconnus. Mais il est des souvenirs qui s’imposent d’une façon singulière et dont on ne saurait se débarrasser. Je me sentis pris d’une curiosité extrême de revoir Marguerite et ses amis, ou de savoir tout au moins ce qu’ils étaient devenus. Je me détournai donc de ma route et m’accordai généreusement deux jours de congé.
Aden était toujours le même petit village, assis au pied d’une éminence, protégé par une forêt, traversé par des sources claires qui gazouillaient sur les cailloux pointus qui prétendent paver ses rues. Fritzel et son auberge étaient frla même place , mais l’aubergiste me parut grossi et d’une rotondité tout-à-fait majestueuse.
Aussi se tenait-il sur le seuil de sa maison, comme une enseigne vivante. Il m’accueillit fort bien, malgré mon petit équipage, et je
déjeunai assez mélancoliquement, quoique je n’eusse^ aucun sujet de tristesse.
Je n'aime pas à questionner les gens, et dans cette occasion, j’aurais été assez embarrassé de le faire. Maître Fritzel s’était pourtant mis implicitement à ma disposition par quelques phrases habiles, mais j’avais répondu à sa demande : « Monsieur a sans doute affaire dans le pays? » par une silencieuse inclination de tête, et il n’avait pas poussé plus loin l’obligeance.
Je pris le parti de sortir et de promener à l'aventure, m’en remettant au hasard de ce qui pourrait survenir. Est-ce bien le hasard qu'il faut dire? J'avais à peine fait cent pas que je vis arriver en face de moi une grande et belle bile, qui me parut avoir vingt ans à peu près.
Elle conduisait avec elle un petit garçon passablement mutin, qui se faisait remorquer paresseusement et qui trébuchait à tous les accidents de la route. Elle le reprenait doucement, avec une voix argentine dont le timbre me frappa. Quelque chose me dit : « C’est, Marguerite. » Je n’osai pourtant pas l’arrêter, malgré le sourire bienveillant qu'elle m’adressa en échange de mon salut.
C’était en effet Marguerite, ainsi que je l’appris bientôt. Mais je ne retrouvais pas sur ses joues cet éclatetcette fraîcheur qui paraient son enfance. Elle était dans tout l’éclat de sa beauté, dans toute la fleur de son âge ; mais on eût dit qu’une peine secrète était dans le cœur de cette belle créature et venait, en dépit d’elle-même, se refléter sur ses traits charmants.
J’atteignais aux limites du village, et je voyais devant moi les premiers arbres de la forêt, quand, à la porte de la dernière maison, espèce de grand chalet de construction grossière, j’aperçus une jeune femme qui me regardait venir. Les étrangers n’abondent pas à Aden, et ils y séjournent encore moins. Un peu de curiosité est donc permise à ses habitants.
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J’allais adresser un salut à la curieuse, quand je la reconnus subitement.
— Bonjour , mademoiselle Lisbeth, lui dis-je, en lui tendant la main.»
Elle recula d’abord un peu effarouchée, et ses souvenirs, que je rappelais, furent lents à se réveiller. Mais, dans ces contrées perdues de l’Allemagne, dans ces villages inexplorés, éloignés des grandes routes, la vie est si calme et si uniforme, que les moindres incidents laissent leur sillon dans l’esprit. Lisbeth me devina ;i son tour et me donna la main , comme à une vieille connaissance. Au bout cl’un moment, elle me dit avec une naïveté étrange :
— Vous savez les malheurs qui nous sont arrivés!
— Comment les saurais-je, Lisbeth? Je ne suis pas venu à Aden depuis le jour où je vous ai laissés là-bas, dans la prairie.
— Ah! dit-elle en soupirant, il s’est passé tant de choses!...
Je ne savais trop à quel titre demander ses confidences à la jeune fille, mais elle était plus disposée à parler que je ne l’étais à l’entendre. On eût dit qu’elle avait le cœur gonflé de ses secrets. Peutêtre lisait-elle dans mes yeux la réelle sympathie que m’inspirait Marguerite, car sans nous en être dit un mot, nous savions bien que c’était d’elle qu’il était question.
Voici à peu près ce que la bonne Lisbeth me raconta, et je voudrais pouvoir donnera son récit la chaleur et l’entraînement qui coloraient, sa parole rapide, où son cœur se traduisait tout entier :
<• Quand vous êtes parti, me dit-elle, Gretclien avait une sœur au berceau. Quelques années plus tard, sa mère mourut en lui donnant un frère, et la pauvre tille, qui avait quinze ans à peine, se trouva placée à la tête de son ménage, avec deux petits enfants à élever. Il est vrai que j’étais là, plus grande et plus forte qu’elle, l’aimant de toute mon âme, ne la quittant jamais et prenant pour moi le plus gros travail delà maison.
Malheureusement , le père ne put se consoler de la perte de sa femme, et après une année de tristesse et de larmes, il alla la rejoindre, ce qui rendit la maison plus triste encore. Nous devions tout à cette famille, et mon frère et moi jurâmes de consacrer notre vie à ces enfants, et de leur rendre le bien que leurs parents nous avaient fait. Franz était un bon ouvrier, un habile chasseur; Marguerite et moi étions actives et laborieuses; nous nous aimions et nous nous entendions tous; la maison ne dépérit pas entre nos mains.
Roscben venait souvent. C’était une bonne fille, bien gaie, et quand Marguerite était accablée parle souvenir des pertes qu’elle avait faites, elle réussissait quelquefois à la distraire et à l’égayer; j’en étais un peu jalouse; il me semblait que cette amitié nous coûterait cher.
Nous étions pourtant presque heureux en ce temps-là; nous vivions en bonnes ménagères, en mères de famille. Les regrets que nous avaient laissés la mort de nos bons parents s’étaient lentement calmés; notre petit garçon grandissait; la petite sœur était déjà rai-
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sonnable. Pendant que Franz réparait ses outils ou préparait son travail, nous faisions la lessive et le blanchissage sous l’auvent de la maison; l'enfant jouait dans un coin, et la petite sœur affairée dérangeait notre besogne sous prétexte de nous aider. Nous vivions toujours chez nous, et sauf la messe du dimanche et la causerie sur la grande place, nous ne prenions aucun plaisir et n’allions à aucune fête. Nous en avions perdu l'habitude pendant notre deuil, et nous étions si accoutumés à notre intérieur qu’aucun de nous ne voulait le quitter.
Le soir, Franz nous racontait des histoires, ou ses aventures de la journée, s'il était allé chasser dans la montagne. Marguerite l'écoutait avec le même intérêt que moi, et le taquinait peut-être un peu davantage, mais si peu, que cela ne vaut pas la peine d’en parler.
Roschen venait souvent à ces veillées, mais quand mon frère parlait, elle ne disait jamais rien.
11 lui faisait les mêmes plaisanteries qu’à nous, mais elle les prenait quelquefois mal, boudait, rougissait et lui répondait à peine. Nous n’y prenions pas garde. Tout-à-coup, son humeur s’altéra. Quoiqu'elle nous eût été un peu infidèle à l’époque de nos grands chagrins, c’était notre amie, et Marguerite s’en émut. Son affection devint capricieuse, son caractère difficile, et un soir, elle nous lit une scène très-vive à propos d’un mot innocent; nous cherchâmes vainement à la calmer; elle partit irritée, fondant en larmes et jurant de ne plus revenir.
Elle resta en effet plusieurs jours absente. Marguerite, dont le cœur est d’or, s’affligea de cette rupture. Elle attendit au dimanche suivant et aborda Roschen au sortir de l’église. Celle-ci l’accueillit avec une certaine timidité. Elle eut l’air de vouloir s’excuser de ses emportements; elle prétendit qu’elle avait été souffrante, et que ses vivacités n’avaient pas d’autre cause.
Mais Marguerite lui parla d'une façon si touchante que le cœur de la jeune lille se brisa; elle se jeta dans les bras de son amie et l’embrassa avec effusion.
— J’ai un secret à te confier, lui dit-elle : j’aime encore mieux te le dire, puisque je suis sure d en mourir.
— Que dis-tu, chère Roschen? Je connais ton cœur et ta tète; le cœur est bon si la tête est folle, et tu n’as pas de secrets qui puissent faire mourir.
— Ah ! dit Roschen impatientée, tu n’es qu’un enfant.
Marguerite regarda son amie et la vit si abattue qu’elle jugea que
ce pouvait être quelque chose de plus sérieux qu’elle ne l’imaginait.
— Eh bien ! dit-elle, allons chez ton père; tu me conteras cela.
— Non, dit Roschen , pas chez mon père.
— Alors, viens chez nous.
— Encore moins.
— Pourquoi cela? Lisheth est sortie avec les enfants; nous n’v trouverons personne que Franz, et nous le renverrons, si tu veux.
— Ah ! dit Roschen désolée, tu ne me comprendras jamais.
— Suis-je donc si sotte? répondit Marguerite en riant. Puisque tu ne veux aller ni chez toi , ni chez nous; je vais trouver une bonne cachette. Viens par ici.
Elle l’entraîna avec elle dans un hangar en réparations qui se trouvait derrière le presbytère.
— Voilà, dit-elle en rajustant les planches qui leur avaient livré passage, une vraie solitude au milieu de la foule. Tu n’as plus peur des curieux, je suppose. A présent, dis-moi tout.
Roschen s’était assise sur une poutre, fort utilement placée au milieu d’un tas de copeaux, et l’œil lixe et rêveur, n’entendait pas son amie.
— Sûrement, dit celle-ci, tu es malade ou tu vas le devenir. Je n’entends rien à tes façons.
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Et comme Roschen fronçait les sourcils à ces mots, Marguerite lui prit la main et la regarda en souriant.
— Je ne plaisante plus, dit-elle. Je vois que tu souffres et je veux savoir pourquoi. Parle-moi librement et franchement, comme à ta meilleure amie, et je saurai t’entendre et te conseiller.
Roschen puisa du courage dans le regard limpide et dévoué dont son amie l’enveloppait, et elle balbutia plutôt qu’elle ne prononça ces paroles :
— Que faut-il faire, Gretchen, quand on aime quelqu’un malgré soi, quelqu’un qui 11e le sait pas?
Marguerite demeura d’abord étourdie, puis elle réfléchit, répéta tout bas les paroles d<> son amie, et répondit avec une innocence cruelle :
— Je ne te comprends pas.
— Ah ! dit Roschen avec emportement, je te dis que j’aime Franz, qu’il ne pense pas à moi, et que cela me désespère !
— Franz ! s’écria Marguerite, Franz... répéta-t-elle; mais je l’aime aussi, Franz, et Lisbeth l’aime aussi, et tous ceux qui le connaissent. .Pourquoi ne veux-tu pas qu’il t’aime comme les autres?
— Je te le disais bien, dit Roschen avec découragement, tu n’es qu’un enfant. Franz est ton frère et tu l’aimes comme sa sœur; moi, c’est autrement.
— Calme-toi, dit Marguerite, en prenant son amie dans ses bras. Je devine ce que tu veux dire, ajouta-t- elle en rougissant un peu; tu voudrais être sa femme.
Un éclair passa dans les yeux de Roschen.
— Eh bien ! lui dit son amie, veux-tu que je lui en parle ce soir ou demain?
— Garde-t’en bien ; j’en mourrais de honte.
— Cependant...
— Si tu faisais cela, Gretchen, je quitterais le pays; je ne te reverrais de ma vie...
— Rassure-toi, je ne dirai rien; mais comment veux-tu qu’il le sache, alors?
— Tu vois bien que je n'ai plus d’espoir.
— Je 11e vois pas cela; tu mets les choses au pire. Qui sait si Franz 11e t’aime pas. .. sans s’en douter? Je puis lui demander cela, j’espère?
— Non !
— Mais je puis lui demander s’il aime quelqu’un , sans te nommer, sans nommer personne?
Roschen embrassa son amie.
— Ah ! dit celle-ci, il paraît que l’espoir nous revient un peu. Voyons, sois raisonnable , et compte sur moi. Franz est un maladroit tpii 11e sait rien cacher. Je te promets de savoir tout ce qu’il a dans l’ame et de te le dire.
A cette promesse, Roschen s’attendrit de nouveau. Marguerite se leva, et l’entraîna avec elle, toute heureuse et toute consolée. Roschen abusa sans pitié de la confidente que le ciel lui envoyait Marguerite dut entendre l’histoire de son inclination, de son amour, de sa passion, depuis le premier éveil de son cœur jusqu’à la crise qui les réunissait. Elle s’intéressa singulièrement à ce récit, quoique Franz ne lui parut pas répondre au rôle héroïque qu’on lui faisait jouer. Elle rentra chez elle, passablement rêveuse.
Franz était sans doute un beau garçon, et les préférences de Roschen pouvaient se justifier. Mais il n’avait rien en lui qui répondit au caractère idéal dont tous les amoureux revêtent leur idole. Marguerite , qui le voyait tous les jours, 11e comprenait pas que son amie en fit l’objet de son culte et le couronnement de ses illusions. Quand il rentra le soir, elle le regarda curieusement et se permit même d’assez fortes espiègleries. Elle le pria démarcher et de faire l’exercice avec sou fusil de chasse; elle le fit virer, tourner, volter, en riant de tout son cœur, et finit par l’entraîner autour de la salle dans une valse interminable.
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Franz se prêtait à ces caprices avec une complaisance inépuisable. Il adorait Marguerite comme on adore les enfants à qui bon ne sait rien refuser. Aussi prenait-elle avec lui toutes les hardiesses, sûre de le trouver toujours là, dévoué, soumis à ses plus bizarres idées, et content, s’il était payé d’un sourire.
Je voyais bien que Gretchen avait quelque chose dans la tête, car elle n’était pas d’ordinaire aussi extravagante que cela. Mais j’étais loin de me douter de la vérité. L’heure de coucher les enfants était venue, et je la laissai seule avec mon frère, auprès du feu.
— Franz, lui dit-elle à brûle-pourpoint, comptez-vous bientôt vous marier ?
La surprise du pauvre garçon fut si violente qu’il en perdit d’abord la parole. Le souffle lui revint, et comme il trouvait la plaisanterie un peu forte, il répondit gravement :
— Pourquoi me demandez-vous cela, Marguerite?
Ce fut au tour de la jeune fille à être embarrassée. Mais les femmes ne perdent pas si vite leurs habitudes de domination , et en songeant que c’était Franz qui l’interrogeait , elle reprit sou assurance.
— Eli mais ! dit-elle, j'ai peut-être un parti à vous proposer.
Elle avait levé les yeux en parlant, mais elle les baissa bien vite ,
car Franz s’avisa de la regarder à son tour. Le jeu devenait dangereux, et le jeune homme sentait son cœur battre violemment dans sa poitrine.
— Chère petite sœur, dit-il, vous vous moquez du pauvre Franz. Dites-moi que vous voulez rire, et n’en parlons plus.
— Non, dit-elle, je ne ris pas...
— M’en donnez-vous votre parole?
— Sans doute.
Franz se prit la figure dans les mains et s’abîma dans ses réflexions. Quand il se releva, ses yeux étaient humides.
— Je n’ai jamais sérieusement pensé au mariage, dit-il enfin. J’étais si complètement heureux auprès de ma sœur et auprès de vous que je ne cherchais pas d’autre bonheur. Mais, puisqu'il faut vous répondre, ma chère Marguerite , je vous promets de faire ce que vous me conseillerez.
— Non, dit-elle en se levant vivement, non, je n’accepte pas cette promesse. Le mariage me parait une chose trop grave pour que vous vous décidiez ainsi. Il faut que vous preniez le temps de réfléchir. Franz, je vous donne trois jours; est-ce assez?
Oui, Marguerite. Mais je refuserais tout mariage qui m’obligerait à vous quitter !
— Cela ne sera pas utile, dit-elle en souriant .
— Où faudra-t-il vous donner ma réponse?
— Vous me l’écrirez; je veux avoir un titre contre vous.
Je rentrais; il ne fut plus question de rien. Franz se crut engagé à la discrétion et 11e parla pas de cette étrange confidence. Marguerite fut muette. J’étais à cent lieues de deviner ce qui se passait, mais je pressentais un mystère dans notre intérieur, et j 'attendais patiemment qu’il me fut révélé.
Roschen, que Marguerite avait instruite du succès de ses démarches, était devenue resplendissante. Le bonheur avait transfiguré sa petite mine chiffonnée; elle était presque belle. Gretchen se réjouissait de la voir heureuse. Franz passait ses journées à lâchasse, partait à l'aurore et rentrait à la nuit, comme fort embarrassé de sa personne devant Marguerite et devant moi. Enfin parut le jour impatiemment attendu. Franz me proposa d'aller voir un de nos parents, qui demeure à deux lieues d’ici, et il voulut emmener avec nous les enfants. Je compris plus tard cette délicatesse. Il tenait à ce que Marguerite ouvrît sa lettre absolument seule; il craignait de la revoir après ses aveux, et comme tous les amoureux, il avait peur.
Nous partîmes après déjeuner. Franz resta un peu en arrière avec
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Marguerite, pendant que je causais avec Roschen qui nous accompagnait.
— Chère Marguerite, dit-il, j’ai laissé ma lettre sur votre cheminée, sous vos épingles; mais, je vous en supplie, ne l’ouvrez que quand Roschen sera partie.
Marguerite pâlit en entendant ces mots. Il savait donc que c’était Roschen qui l’aimait! Il refusait donc, puisqu’il ne voulait pas qu’elle vît sa réponse! Quel désappointement! Quelle déception! La pauvre enfant se sentait navrée, pendant que son amie rayonnait de joie et la pressait de rentrer au logis. . .
Elle songea à dire la lettre perdue, à la dissimuler, à l’anéantir; mais le moyen avec Roschen qui ne la quittait pas plus que son ombre! Quand elle vit cette obstination, elle se résigna aux événements, et se dit que son amie pourrait guérir peut-être de son amour par la secousse douloureuse qu’elle allait éprouver.
— Voici la lettre, dit-elle à Roschen. Je ne te demande qu’une chose, en échange de ce que j’ai fait pour toi; c’est de me la laisser lire.
L’excellent cœur pensait à adoucir le coup qui allait frapper la jeune fille. Sa main tremblait en brisant le cachet dont Franz avait luxueusement orné son épître. Roschen la regardait avec un sourire mêlé d’émotion. A peine eut-elle jeté les yeux sur les premières lignes du papier qu’elle froissait dans ses mains, qu’un cri s’échappa de ses lèvres; elle se jeta au cou de son amie : — Ah! Roschen, il accepte!...
Et la pauvre petite en pleurait presque de joie.
— Mais nous le savions à peu près, dit Roschen; cela n’était-il pas convenu? Est-ce toi maintenant qui vas faire l'enfant? Chère petite, que je t’aime et que je te remercie! Mais, voyons, sois raisonnable et lis-nous posément la lettre de mon fiancé.
— Oui, Roschen, raisonnablement; tu vas voir.
Et, s’approchant de la porte pour mieux recevoir le jour, elle lut
lentement la lettre suivante, pendant que Roschen, appuyée en face d’elle, rêvait en l'écoutant.
« Ma chère Marguerite,
« Je n’avais pas besoin de trois jours pour vous faire la réponse que vous m’avez demandée. Votre père m’a donné autrefois une famille et je vous appartiens comme je lui appartenais. Vous pouvez donc disposer de moi, sûre de me voir soumis à vos desseins. Je connais votre âme, et je sais que vous ne voulez rien que mon bonheur... »
Ici la voix de Marguerite s’altéra; ses yeux, plus rapides que sa parole, avaient parcouru les dernières lignes de la lettre, et voilà ce quelle lisait tout bas :
« Je remets donc ma vie entre vos mains, et frère ou mari, je n’aimerai jamais personne au monde autant que je vous aime.
<> Franz. »
— Qu’as-tu? dit Roschen, en soutenant Marguerite chancelante.
— Rien, dit celle-ci, la voix m’a manqué; donne-moi un verre d’eau.
Roschen courut à la fontaine; Marguerite but et se trouva mieux.
— Où donc est la lettre? lui demanda son amie.
— Je ne sais.
Roschen chercha par toute la chambre, mais sans succès; la lettre avait disparu; elle parut s’en étonner. Marguerite s’impatienta et lui dit un peu brusquement :
— Ne cherche donc plus cette lettre. Elle est perdue.
Les deux jeunes filles se quittèrent froidement. Roschen était inquiète et préoccupée ; Marguerite se sentait prise d’agacements nerveux; elle éprouvait le besoin de rester seule avec sa maussa-
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derie. Quand elle vit Roschen s’éloigner, elle respira longuement.
Mais, dans cette âme limpide, les troubles ne pouvaient pas durer. Les levains agités à la surface, les profondeurs remuées par une émotion nouvelle jetèrent à peine un nuage dans ce bleu virginal. Elle se calma rapidement et eut presque des remords. Roschen s’était faite sa protégée, et pour un malentendu bizarre, elle désertait sa cause, elle trompait sa confiance. Elle s’interrogea avec un sangfroid au-dessus de son âge, et secouant fièrement sa tête brune, elle se dit avec un sourire : « Allons, j’ai été folle un moment. »
Il y a dans les premières années des jeunes fdles deux états bien marqués, que sépare une transition quelquefois rapide et brusque, quelquefois lente et difficile à s’accomplir. Quand une enfant se sent devenir femme et acquiert la conscience de son pouvoir et de sa nouvelle forme, elle s’enveloppe d’une fierté singulière, et se renferme dans des idées de virginité farouche qui l’isolent du monde et la préservent de toute faiblesse. Cette glace juvénile nous fait des fillettes à la fois étourdies et sévères, rieuses et revêches, qui pardonnent plutôt une tape qu’un baiser. Et puis, le contact de la foule polit l’âpreté de ces caractères; on écoute les compliments; on s’occupe de l’amour; on voit aimer, et l’on est séduite par son propre cœur, avant de songer à personne. Si Roschen était livrée tout entière à la passion qui remplissait son âme, Marguerite ressemblait aux charmantes statues de marbre dont je viens de parler. Elle aimait Franz d’une bonne amitié, mais ses idées n’avaient pas été plus loin, et elle ne songeait pas qu’elle pût jamais devenir la femme de personne.
Cependant, elle se coucha de bonne heure, et quand je rentrai avec mon frère, elle était retirée dans sa chambre, où j’entrai seule pour f embrasser. Elle dormait, tranquille, avec un sourire sur les lèvres, et nul rêve n’agitait son sommeil. Franz ne dormit pas de la nuit.
Je ne sais quelle fête on célébrait le lendemain, mais Marguerite
sortit de bonne heure, pour aller à la messe, et vint me dire adieu.
— Je vais revenir avec Roschen, dit-elle, et tu apprendras une grande nouvelle. Tiens, remets à Franz ce mot que j’ai écrit pour lui.
Elle se rendit à l’église et ne trouva pas son amie. Roschen avait pourtant l’habitude de venir aux premiers offices; elle en conçut quelque inquiétude. Elle songea à se rendre chez elle, mais elle fut retenue par un peu de timidité. Elle se demandait ce qu’elle répondrait à Roschen, si celle-ci s’inquiétait de sa bouderie de la veille. Et la pauvre enfant s’assit toute indécise, sur la grande auge à faire boire les bœufs, monument naïf élevé sur la grande place d’Aden.
Au bout de quelques instants, une main se posa sur son épaule. C’était Roschen qui venait d’arriver, Roschen en grand costume de fête, avec des rubans noirs qui figuraient sur sa jolie tête un papillon prêt à prendre son vol. Mais sous ses atours, on distinguait ses yeux rouges; la jeune fille avait pleuré. Marguerite s’en aperçut au premier coup-d’œil, et regardant doucement son amie, elle lui demanda, sûre de la réponse qu’elle allait lui faire.
— Tu l’aimes donc bien?
— Ah ! s’écria Roschen, ne te l’ai-je pas assez dit?
El son cœur déborda tout entier; sa parole enthousiaste traduisit tout ce qui se passait dans son âme. Subjuguée par cette effervescence, Marguerite lui prit les mains et lui jura de tout faire pour son bonheur.
— Viens, dit-elle, Franz doit nous attendre, et je suis sûre que vous vous entendrez tous les deux.
Mais elles ne trouvèrent personne à la maison. Franz s’était levé si triste et si découragé que j’en avais été émue. Le pauvre garçon m’avait fait de demi-aveux; il était désolé de l’absence prolongée de Marguerite. Pour le distraire, je lui avais proposé d’aller visiter un champ éloigné que nous tenions à ferme. Il y avait consenti, et les jeunes filles ne trouvèrent que nos deux marmots
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qui jasaient devant la porte et qui leur dirent où nous étions allés.
Roschen en parut affligée.
— Eli bien! dit Marguerite, nous les rejoindrons; nous irons au bout du monde, s'il le faut, jusqu’à ce que tu aies retrouvé ta gaîté.
Les deux amies prirent de grands chapeaux, et pour courir les chemins, Marguerite quitta son déshabillé blanc dont elle était trèsfière et très-soigneuse. Quand elles furent équipées, les voyageuses se mirent bravement en route pour nous rejoindre, et nous les vîmes tout-à-coup sortir d’un taillis voisin.
Quand Franz les aperçut, il me serra la main.
— Lisbeth, me dit-il, laisse-moi causer un peu avec ces demoiselles; veux-tu?
— Ya, mon pauvre Franz, lui répondis-je en riant, et bonne chance !
J’avais comme une sorte de pressentiment de ce qui se passait,
et je me doutais bien qu’il s’agissait de mariage. J’étais aussi bien sûre que Marguerite n’était pour rien dans la question, sauf comme amie ou comme conseil. Je ne l’avais jamais quittée, et il n’y avait aucun amour dans ses yeux, dans sa voix ni dans son cœur. Les femmes ne se trompent pas à ces choses-là. Je n’avais donc pas besoin d’être curieuse, puisque j’avais tout deviné. Roschen était une assez bonne personne, un peu fantasque, mais très-capable de rendre mon frère heureux, et quoiqu’il m’en coûtât de le quitter, je me résignais volontiers à cette idée.
Le jeune homme s’approcha lentement des jeunes filles, moitié confus, moitié souriant, et sans songer à retirer son grand chapeau derrière lequel il s’abritait, il les salua de quelques mots timides.
— Vous voilà donc, lui dit Marguerite; il faut venir bien loin pour vous trouver. Nous avons reçu votre lettre, mon bon ami, et nous en sommes bien contentes, car Roschen vous aime, et cette chère petite songe depuis longtemps à vous appartenir.
Franz changea de couleur, mais Roschen ne le vit pas, car elle
s’était jetée dans les bras de Marguerite, et cachait sa tête sur son épaule. Forte de protéger ainsi, la voix de Gretchen devint plus ferme et plus assurée, et elle continua :
— Vous m'avez dit, Franz, que vous ne vouliez pas nous quitter; voilà pourquoi je vous donne la main de Rosclien, qui est notre amie et qui depuis longtemps vit de notre vie de famille, et s’associe à nos joies comme à nos chagrins. Rien ne changera dans notre maison; elle vous aimera comme une femme, et Lisbeth et moi, nous continuerons à vous aimer comme deux sœurs.
— Mais, dit Franz en balbutiant, êtes-vous donc sûre que Rosclien m’aime?
— Il suffit que vous l’aimiez, dit Marguerite en le regardant; elle vous aimera à son tour, si vous le méritez. Mais en conscience, ditelle à son amie, tu es trop muette pour une grande fille. Ne peuxtu lui dire un peu que tu l’aimes?
— Ah ! dit Rosclien en donnant sa main à Franz qui la prit dans les siennes, je le lui ai déjà dit mille fois.
Elle se prit à parler doucement, longuement, avec un accent qui allait à lame, et elle dit ses soucis, ses craintes, ses espoirs, depuis tantôt deux ans qu’elle était devenue amoureuse. Franz un soir lui avait donné un bouquet, et cela avait commencé ainsi II lui serrait la main quelquefois; il ne la regardait pas comme les autres. Et ces chères illusions, ces mille indices peut-être menteurs avaient peu à peu ravagé le cœur de la fillette, qui s’était tout entier donné au jeune chasseur. Elle ne parlait plus avec cette volubilité qui étourdissait Marguerite, mais avec une voix sonore et sympathique qui séduisait et charmait à la fois.
Franz s’était animé à son tour, et les larmes lui montaient aux yeux, en écoutant ces discours égarés, ces aveux charmants, ces douces folies de l’imagination de la jeune fdle. L’amour, par la voix de ..Rosclien, s’infiltrait dans son âme. Il ne regardait plus Marguerite;
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on oublie les sœurs dans ces moments-là. Il s’enivrait de sa victoire, il se sentait homme, il était aimé.
Roschen était en face de lui; ils étaient appuyés tous deux sur une clôture de pierres qui bornait un champ et qui était couverte de vigne vierge, de bruyères et de liserons. Ils cueillaient des fleurettes en causant, avec cette timidité grave et embarrassée des gens qui s’aiment et qui ne se connaissent pas encore. Je ne regardais qu’eux depuis longtemps, quand tout-à-coup mes yeux se portèrent sur Marguerite.
A mesure que son amie prenait de la hardiesse, elle s’était retirée en arrière, et toute songeuse, elle écoutait le ramage des deux amoureux. Que se passa-t-il dans cette âme pure? Dieu le sait; mais elle se détourna peu à peu; sa figure s’assombrit, et elle s’ensevelit dans une profonde rêverie. Elle tressaillait aux paroles de Franz, et ses regards vagues semblaient entrevoir un paradis qu’elle venait de se fermer.
Je me levai et m’approchai d’elle; elle m’accueillit avec amitié et prit un air d’insouciance. Mais quand Franz donna à Roschen le baiser des fiançailles, je vis une larme briller dans ses yeux
— Eh quoi! dis-je à Lisbetlr en l’interrompant, elle aimait votre frère?
— Qui peut le dire? répondit-elle. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce mariage nous a désunis. Marguerite s’est éloignée de Roschen qui est devenue jalouse; mon frère ne me voit qu’à la dérobée. Ma pauvre Gretchen est bien pâle, et si elle n’aimait pas nos enfants comme une mère, je désespérerais de la guérir.
Au même instant Marguerite parut sur le seuil , et devant mon sourire, elle demeura tout interdite.
— Eh bien! lui dis-je en lui tendant les mains, vous ne m'embrassez pas ?
— Monsieur, répondit-elle toute rougissante...
Mais en voyant rire Lisbeth, elle devina que j’étais un ami.
— Vous êtes une oublieuse, Marguerite; ne vous avais-je pas promis de revenir?