‹ La forêt noireChapitre 5 sur 7 · LA PAIX ET LA GUERRE DE LAUTENBACH · texte numérisé non relu

LA PAIX ET LA GUERRE DE LAUTENBACH

sincérité candide que donne le vin aux buveurs, au moment où ils se trouvent sur la limite étroite qui sépare l’usage de l’abus.

— Ni moi non plus, fit Christian avec une égale franchise.

— Je m’en étais toujours douté! reprit Gédéon. Mais ce que Amus ignorez, moi, je vais vous le dire. — Vous saurez donc que ce jourlà, nous avions tous, et vous deux surtout, un peu trop fêté le kirschwasser nouveau... »

Mais Hans et Lothe ne surent jamais cette histoire. Profitant de l’attention générale des auditeurs, ils s’étaient doucement esquivés et, se tenant parla main, ils avaient pris leur course vers la Forêt.

Au bout de quelques minutes ils s’arrêtèrent essoufflés, à l’entrée d’une clairière, dominant la vallée. Il faisait nuit; mais le bruit de la rivière, qu’ils ne pouvaient voir, montait vers eux en un vague murmure. Les feuillages nouveaux parsemaient l’air d’agrestes senteurs. Le ciel était plein d’étoiles, et un rossignol, le chantre des nuits heureuses, emplissait d’harmonie le silence.

Iis regardèrent et écoutèrent longtemps; puis, toujours appuyés l’un à l’autre, ils reprirent lentement, mais sans prononcer une parole, le sentier par lequel ils étaient venus. Tout leur faisait sentir qu’ils étaient jeunes, qu’ils s'aimaient et s’appartenaient pour toujours. Qu’auraient-ils pu se dire?

Jules KERGOMARÜ.

LES DEUX AMIS

Deux bons amis vivaient au Monomotapa.

La Fontaine.

A sa sortie de Nancy, le chemin de fer de l’Est, pour gagner la frontière du Rhin, traverse, en ligne presque droite, les fertiles plaines de la Lorraine et d’une partie de l’Alsace. Jusqu’à Saverne, rien ne rompt la monotonie du paysage ; et, sans les houhlonnières qu’on rencontre çà et là, on se croirait volontiers au milieu des campagnes désertes de la Champagne ou de la Beauce; car rien n’indique autrement le voisinage de la terre germanique.

Cependant, aux environs de Saverne, le paysage, jusqu’alors plat et un peu triste, change tout-à-coup d’aspect : l’horizon se rapproche et s’accidente; le sol semble se mettre en mouvement; il s’élève et s’abaisse en ondulations capricieuses. Les hautes collines et les

vallées profondes se succèdent rapidement, étalant de toutes parts la sombre verdure de leurs bois de sapins dont la teinte uniforme et sévère s'adoucit et s’égaie, pour ainsi dire, en se réfléchissant dans les eaux de la petite rivière canalisée qui longe en cet endroit le chemin de fer.

Plus loin, la plaine reparaît encore; mais encadrée cette fois par diverses chaînes de montagnes : sur la droite, à l’extrême horizon, se dessinent des masses bleuâtres dont les lignes sinueuses sont estompées par la brume. C’est la chaîne des Vosges.

Sur la gauche, à une distance plus rapprochée, se dressent de hautes et vastes collines aux sommets inégaux, aux contours heurtés, aux plans bizarrement superposés; leur physionomie tourmentée et presque menaçante éveille la curiosité du voyageur : ce sont les montagnes de la Forêt-Noire, c’est l’Allemagne.

Quelques minutes encore, et voici le Rhin, ce fameux Rhin allemand « qui a tenu dans notre verre » comme s’est écrié un poète français dans un accès de lyrisme patriotique.

Au-delà du fleuve, la plaine recommence; mais bientôt les horizons de la Forêt-Noire se rapprochent, s’éclairent, se précisent, et l’on arrive àOos, où le chemin de fer bifurque. A droite, il se dirige vers Baden-Baden, cette riante vallée, au sein de laquelle la fashion européenne va chaque année se faire détrousser le plus élégamment du monde, et sous prétexte de villégiature aristocratique, autour des tables de Roulette et de Trente-et-quarante.

A gauche, le train badois fait route vers Carlsruhe, capitale du Grand-Duché de Bade, en suivant le versant septentrional de la montagne du Vieux-Château, laquelle se trouve ainsi enserrée par les deux chemins de fer.

Autant le paysage, pittoresquement rehaussé par un grand nombre de constructions de plaisance, offre à l’œil de perspectives animées et séduisantes, au pied du versant méridional de cette montagne,

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c’est-à-dire du côté de Bade; autant, du côté opposé, le spectacle de ces larges vallons déserts vous porte à de mélancoliques rêveries, et vous inspire le détachement de la vie mondaine. Ici, point de blanches et coquettes maisons assises à mi-côte, et entourées de frais jardins, comme dans la vallée voisine; point de foule cosmopolite, avide de jouissances factices; point de fêtes bruyantes, point de passions fiévreuses, point de mensonges. Rien que la nature livrée à elle-même ; rien que l’éternel et triste feuillage des sapins qui s’étend du sommet de la montagne aux profondeurs de la plaine, ainsi qu’un immense et vert pelage; rien enfin que le silence et la paix.

A l’une des extrémités de ce tranquille vallon, et caché jusqu’à ses abords par d’épais massifs d’arbres centenaires, se trouve le village de Murgheim, où se passent les scènes que nous allons raconter.

La population de cette localité est presque exclusivement vouée aux deux industries que favorisent les productions du sol, c’est-àdire la métallurgie, et surtout la confection de ces objets de fantaisie, — tels que cartels de pendules dites coucous, boîtes à ouvrage, éventails, couteaux à papier, etc., etc., en diverses essences de bois, mais particulièrement en bois de sapin, — qui sont connus dans tout le commerce de l’Allemagne, de la Belgique et de la France, sous le nom générique d’ Industrie de la Forêt-Noire.

Tous ceux qui savent combien, dans le Grand-Duché de Bade,

l’instruction populaire est répandue, et combien elle, est plus avancée dans ce petit État que chez toutes les autres nations de l’Europe (l), tous ceux-là, disons-nous, ne s’étonneront pas quand nous ajouterons que la jeunesse de Murgheim joint à son activité an travail, un niveau moyen d’éducation et d’intelligence assez rare, même en Allemagne, dans les classes d’artisans.

Parmi ceux des jeunes hommes de Murgheim qui avaient trouvé dans une éducation première, relativement très-étendue, un puissant auxiliaire au développement de leur intelligence, et à l’expansion d'instincts généreux, de sentiments purs et élevés, se distinguaient particulièrement Johann Spiegel et Ludwig Hartmann, liés, dès l’enfance, d’une amitié inspirée d’abord par une mutuelle sympathie, ensuite affermie de plus en plus par une parfaite communauté d’idées, par un échange constant de témoignages de dévouement, et enfin mûrie par le temps, l’expérience, et aussi par de communes épreuves. En un mot, Johann Spiegel et Ludwig Hartmann en étaient arrivés, dans leur affection réciproque, à cette confiance sereine qui est la dernière et la plus haute manifestation de l’amitié, et qui assure aux âmes sensitives un refuge toujours ouvert, toujours consolateur dans les jours de détresse.

Johann Spiegel avait passé une partie de son enfance à Murgheim, où sou père était premier contre-maître d’un important établissement métallurgique. A l’âge de huit ans, il fut envoyé à l’école primaire de Murgheim, à laquelle il n’aurait jamais fait grand honneur si sa bonne cousine Marguerite, qu’il affectionnait beaucoup, n’eût profité de l’empire qu’elle exerçait sur le bambin, pour le tenir quelques heures, chaque dimanche, et lui apprendre tout ce que Johann négligeait outrageusement dans le courant de la semaine. — Sur les bancs de l’école, Johann était le pire sujet qu’il y eût au monde; les

(1) Le fait est attesté par d'irrécusables statistiques.

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mercuriales du magister n’en pouvaient mais. En revanche, après l’office dominical, il fallait voir Joliann, se rengorgant fièrement dans son liahit de fête un peu long, venir trouver sa bonne cousine Marguerite qui, installée sous une tonnelle, lui faisait alors la leçon avec la gravité d’un professeur d’Heidelberg. Ici le turbulent écolier se transformait : par sa docilité et son attention soutenue à cette séance du dimanche, il semblait vouloir protester, aux yeux de son père, de son amour pour l’étude, mais à la condition que celle-ci se fit toujours en habit du dimanche, et que la figure rébarbative du magister fut remplacée par le doux visage de Marguerite.

Le père Spiegel n’en maintint pas moins le mode d’éducation de Johann qui, bon gré, mal gré, finit par devenir un excellent élève.

A l’âge de 15 ans, il commença des études spéciales, destinées à réaliser le vœu de son père, lequel, devenu directeur de ce même établissement où il avait été contre-maître, désirait s’adjoindre bientôt la coopération de son fils pour les perfectionnements industriels qu’il avait rêvés. A 20 ans, Johann fut envoyé dans une des principales fabriques d’acier de Rastadt afin de s’initier aux progrès de cette spécialité. Enfin, à 23 ans, Johann quitta définitivement Rastadt pour retourner auprès de son père, à Murgheim, où nous le retrouverons bientôt

Ludwig Hartmann avait, comme Johann Spiegel, passé plusieurs

années de son enfance à l’école de Murgheim. C’est là qu’ils avaient

partagé leurs premiers plaisirs, échangé leurs premières confidences; c’est là enfin qu’ils avait ébauché cette liaison que le temps et les circonstances devaient resserrer de plus en plus jusqu’à lui donner le caractère d’une affection sérieuse, durable et sûre.

D’une intelligence peut-être un peu moins vive que Johann, mais doué d’un naturel plus souple, plus docile, Ludwig était l’un des élèves préférés de messire Bauer, l’instituteur qui, de temps à autre, le soir, prenait volontiers la peine d’inculquer à son jeune disciple certaines connaissances littéraires et historiques, non comprises dans le programme de son enseignement officiel. Quelquefois même, lorsque Ludwig avait Lien pris sa leçon, maître Bauer l'en récompensait en lui donnant les premières notions de la musique; car le digne instituteur était en même temps un organiste irréprochable, et par conséquent excellent musicien.

Ludwig atteignit ainsi sa quinzième année. Grâce aux soins paternels du magister de Murgheim, il avait reçu une éducation morale, littéraire et artistique très-complète pour sa condition (dont nous dirons tout-à-1 'heure quelques mots) et qui lui valut l’honneur d’être bientôt appelé aux délicates fonctions de répétiteur de la société chorale de Murgheim. Cette dignité, en stimulant singulièrement le zèle de Ludwig, lui mérita, par contre-coup, la précieuse faveur d’être invité, deux fois par semaine, à servir de partenaire à la fille du pasteur de Murgheim, Maria Walder, charmante jeune fille, qui chantait à ravir les Lieder de Schubert .

Mais ce n’étaient là que les délassements, les distractions de Ludwig. Dès qu’il fut en état de manier convenablement les instruments de sa profession, le père Hartmann lui avait appris à confectionner les articles de la Forêt-Noire , dont l’industrie occupait la famille Hartmann depuis trois générations. Assidu et attentif à ce travail comme il l’avait été aux leçons du magister-organiste, Ludwig parvint à y acquérir une assez remarquable habileté pour que

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son père devinât en lui un futur sculpteur émérite, capable de porter très-haut dans la contrée la réputation artistique des Hartmann. En effet, Ludwig s’adonnait de préférence à la confection de ces coffrets en bois sculpté, d’une simplicité élégante, qui ont fait, concurremment avec les antiques coucous, la réputation des industriels de la Forêt-Noire, et auxquels la mode parisienne ne dédaigne pas aujourd’hui d’accorder ses faveurs.

Ludwig devint donc un excellent ouvrier. Ses pièces, véritables chefs-d’œuvre d’habileté et de bon goût, étaient fort recherchées par tous les marchands des villes voisines. — Aussi les compliments ne manquaient-ils pas au brave Ludwig. Mais il n’en tirait point vanité, et les recevait avec la modestie d’un homme qui connaît très-bien lui-même la valeur de son œuvre, et qui se préoccupe surtout de faire mieux encore.

Deux personnes seules avaient le privilège de causer une réelle satisfaction à Ludwig lorsqu’elles lui adressaient leurs éloges : c’étaient son ami Johann, qui venait, de deux jours l’un, partager avec lui les loisirs de la veillée; puis la jolie Maria Walder, qui, de temps en temps, et en compagnie de son père, se rendait, le soir également, chez les Hartmann où elle faisait souvent la lecture. Comme les visites du pasteur et de sa fille avaient lieu presque à jour fixe, Johann, parfaitement au courant des habitudes de Maria Walder et de son père, arrivait au rendez-vous un peu plus tôt que d’ordinaire, et donnait, ces soirs-là, quelques soins supplémentaires à sa toilette.

Les jours de lecture étaient des jours de fête pour Johann et pour Ludwig. Dès le matin, la perspective du plaisir qui leur était promis pour le soir, leur donnait un surcroît d’ardeur au travail. Sans pouvoir encore se rendre compte de la nature de cette impression plus accusée de jour en jour, ce n’était même pas sans quelque vague émotion qu’ils voyaient approcher l’heure de la réunion.

Les légendes allemandes, et celles de la Forêt-Noire, notamment.

étaient les lectures préférées. Le caractère à la fois touchant et fantastique de ces histoires, dont plusieurs générations de narrateurs ont successivement enrichi les couleurs, avait un grand charme pour les auditeurs et pour la lectrice elle- même. La voix harmonieuse de Maria, la netteté de sa diction, l'intelligente clarté de sa manière de lire, et la justesse des inflexions de cette voix jeune et pure, ajoutaient singulièrement à l'intérêt du récit. Tel devait être du moins l’avis de Johann et de Ludwig qui, tout en suivant d’une oreille attentive cette attachante lecture, ne quittaient pas des yeux le doux et frais visage de la jeune tille.

Que se passait-il alors dans Lame de ces deux jeunes hommes? Ils ne le soupçonnaient pas encore eux-mêmes; et pourtant ils sentaient qu'une émotion, jusqu’alors inconnue, agitait leurs cœurs, et devenait pour eux la cause d’une préoccupation secrète, constante, indéfinissable, dont leur activité au travail ne pouvait les distraire.

Les choses allèrent ainsi pendant tout un hiver; c’était au mois de Mai suivant que Johann devait aller se fixer temporairement à Rastadt, dans une des principales aciéries de la ville, pour y parfaire son éducation industrielle, selon le désir de son père.

Durant cet hiver, Ludwig continua avec assiduité ses séances de musique chez le pasteur de Murgheim ; et Johann fût plus exact que jamais aux veillées littéraires de la maison Hartmann.

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Nous l’avons dit, Johann et Ludwig étaient liés d’une de ces amitiés profondes et sincères, dont la conliance absolue et les habitudes d’expansion réciproques sont les conséquences les plus impérieuses et en même temps les plus douces, car l’une et l’autre portent avec soi la satisfaction des besoins les plus nobles et les plus intimes du cœur.

Lors donc que vint le printemps, dont les premiers beaux jours, sous le climat un peu âpre des versants septentrionaux de la Forêt- Noire, ne brillent guère que vers le milieu du mois de mai; lorque ces tièdes effluves qui accompagnent le réveil de la nature, et qui semblent prédisposer si irrésistiblement aux plus doux épanchements de l’âme, commencèrent à répandre leur bienfaisante influence, Johann et Ludwig prirent, chacun de son côté, la résolution de se confier ces persistantes impressions, auxquelles les veillées de l’hiver précédent avaient donné un caractère que, dans le fond de leur conscience, ils ne pouvaient plus méconnaître ni l’un ni l’autre. Au trouble étrange qui les gagnait davantage chaque jour à la pensée de Maria AYalder, ils avaient enfin senti que leur cœur s’ouvrait à une vie nouvelle.

Ils aimaient , et cet amour dont ils ne s’étaient rien dit encore, était le premier secret qu’ils eussent gardé l’un et l’autre depuis l’enfance. Suivant donc l’entraînement de leurs natures expansives et droites, ils se décidèrent à cette confidence délicate.

Une circonstance fortuite, insignifiante en apparence, mais qui devait, comme on le verra bientôt, réagir douloureusement sur l’avenir de Johann, décida Ludwig le premier à ouvrir son cœur à son fidèle ami.

C’était, avons-nous dit, vers le milieu du mois de Mai.

Un matin, Maria NValder, après avoir moissonné dans les platesbandes du petit jardinet paternel, les fleurs les plus fraîches écloses, les réunit en un gracieux bouquet de fantaisie, et se mit en route pour aller présenter cette offrande printanière à sa tante Gertrude, dont c'était, la fête ce jour-là. — Pour se rendre au logis de la tante Gertrude, Maria devait suivre la rue principale de Murgheim où était située la maison des Hartmann , et conséquemment passer sous les fenêtres de l’atelier de Ludwig.

Juste au moment où Maria arrivait devant la barrière à clairevoie qui bordait le petit jardin de ladite maison, elle fut accostée par un voisin et confrère de Ludwig, nommé Stéphen. Stéphen passait pour un des meilleurs partis de la localité; il était, en outre, hardi, entreprenant, quelque peu rusé, et point mystérieux du tout à l’endroit de son admiration pour les charmes de la fille du pasteur.

Stéphen donna donc le bonjour à Maria, qui le lui rendit avec une cordialité ingénue; puis il engagea résolùment une courte conversation à laquelle le joli bouquet que la jeune tille tenait à la main servit de prétexte.

Tandis que Stéphen et Maria causaient en stationnant le long de la clôture de son jardin, Ludwig travaillait près d’une des fenêtres

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donnant sur la rue; malgré la minutie de son travail, il songeait à hâter le moment de son entretien confidentiel avec Johann.

Entendant le murmure d’une conversation sous sa fenêtre, il leva machinalement la tête et aperçut Maria et son interlocuteur. La vue de Maria lui causa d’abord une agréable surprise, qui se changea bientôt en un serrement de cœur, lorsqu’il vit la jeune fille tirer une fleur de son bouquet et la donner à Stéphen, qui la reçut d’un air triomphant. Un nuage passa sur les yeux de Ludwig : il avait reconnu son voisin Stéphen; et il se sentit pâlir lorsqu’un instant après, Stéphen , s’étant séparé de Maria, mit la fleur à la boutonnière de sa veste , en contemplant sa décoration avec un air d’orgueilleuse satisfaction.

Ce léger incident, dans lequel Maria n’avait joué qu’un rôle des plus innocents, porta au dernier degré le trouble dans l’âme de Ludwig; il fut toute la journée inquiet et chagrin; un sentiment d’anxiété, de profond malaise, s’était emparé de lui et gonflait douloureusement son cœur. N’y pouvant plus tenir, il résolut de tout dire le soir même à son ami Johann.

Pendant que Ludwig, à la suite de l’incident de la matinée, méditait le plan de sa confidence, et calculait avec angoisse les conséquences, très-possibles selon lui, de ce dont il venait d’être témoin, Johann, de son côté, songeait également à dire franchement à Ludwig ce qui se passait en lui depuis longtemps. Aussi bien, le jour de

son départ était proche; vers la lin de Mai, il allait partir pour Rastadt; selon toutes probabilités, il y resterait deux ans au moins; et il considérait à la fois comme un devoir, comme un besoin et comme une nécessité (en raison de ses secrètes aspirations) de confier son amour et ses espérances de futur bonheur à l’affection éprouvée de son ami Ludwig.

— Dimanche prochain, se disait Johann, je vais faire mes adieux à mon oncle de Dourlach ; Ludwig m’a promis de m’accompagner; chemin faisant je lui dirai tout. Je pourrai ensuite partir tranquille.

Le soir de ce même jour était de ceux que le pasteur et sa fille passaient ordinairement chez le père Hartmann; mais il fut dérobé cette fois à l’habitude, Maria Walder et son père devant passer leur soirée chez la tante Gertrude , afin de terminer dignement le jour consacré à la digne sœur du pasteur.

Ce contre-temps ne rappelait que trop à Ludwig l’aventure de la matinée, et augmentait encore la tristesse dont son cœur était rempli. Cependant il s’en félicita avec une sorte d’amertume, puisque cette circonstance favorisait ses projets. — Dans le courant de la journée, il fit savoir à Johann qu’au lieu de l’attendre chez le père Hartmann comme d’habitude, il irait au contraire trouver Johann chez lui, aussitôt le soir venu. Ludwig ajouta en post-

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scriptum à son message à Johann, qu’il avait « quelque chose de très-sérieux à lui communiquer. »

Grande fut la surprise de Johann à la lecture de ce message. Rien de la vie de son ami ne lui était resté ignoré jusqu’alors, il en était parfaitement sûr. Durant le long hiver qui venait de s’écouler, ils ne s’étaient pas séparés; et Johann, en interrogeant tous ses souvenirs à l’endroit de Ludwig, n’v voyait rien qui pût lui faire deviner ni même pressentir l’objet de cette communication.

Tout en se livrant à ses conjectures, Johann se prit à remarquer que le message énigmatique de son cher Ludwig lui parvenait précisément alors que, lui aussi, Johann, se disposait à lui révéler son amour pour Maria Walder. Cette coïncidence singulière le frappa , et il se demanda bientôt si cette curieuse simultanéité d’intentions ne serait pas aussi le présage d’une même nature de confidences... Cette idée le combla de joie tout d’abord : il se plût à y voir une nouvelle preuve de cette constante mutualité d’impressions et de sentiments qui avait sans cesse contribué à resserrer leur amitié depuis l’enfance.

Pénétré autant que ravi de sa supposition, dont la justesse ne lui paraissait pas douteuse , il rechercha gaiement, en évoquant successivement l’image des plus gracieuses jeunes filles de Murgheim, quel pouvait être le charmant objet des pensées du tendre Ludwig. — Il chercha pendant quelque temps , arrêtant son esprit çà et là, recueillant les moindres indices, examinant les plus futiles détails, rappelant jusqu’aux plus vagues souvenirs, les rapprochant les uns les autres, et les comparant minutieusement. Mais aucune conclusion raisonnable ne se présentait.

Après une pause, Johann recommença ses investigations mentales avec un redoublement de soin, et en s’aidant, cette fois, de tout ce qui, dans les goûts, les habitudes et les relations de Ludwig, était capable d’éclairer ses recherches.

Il en était arrivé à compter, un à un, les amis , à divers degrés, de la maison Hartmann, lorsqu’il fut tout-à-coup saisi d’une indicible émotion en pensant au pasteur Walder et sa fille... à Maria, qu’il avait naïvement oubliée; car il n’avait pu entrevoir jusque-là la possibilité d’une rencontre aussi fatale.

Cependant cette présomption douloureuse changea brusquement le cours des méditations de Johann. Aux prises avec cette idée qui lui brisait le cœur, il se rappela mille circonstances qui semblaient ne plus lui permettre le moindre doute : la vieille liaison du pasteur Walder avec la famille Hartmann; leurs habitudes d'intimité; les longues soirées consacrées par Ludwig et Maria à la culture de la musique, qui sans doute avait déjà, à leur insu, bien souvent rapproché leurs âmes dans une pure et divine communion

Le cœur du pauvre Johann était à la torture. S'il ne se trompait pas, non-seulement ses rêves de bonheur s’évanouissaient pour jamais, mais encore le cœur de Ludwig était désormais fermé aux épanchements de ses chagrins; car son ami, son fidèle ami Ludwig, était dès lors le dernier à qui il put les conlier.

Une seule et bien faible espérance restait à Johann : peut-être se trompait-il, malgré les nombreuses preuves qui confirmaient ses suppositions? Dans quelques heures, il allait enfin connaître la vérité; dans quelques heures , Ludwig, sans se douter le moins du monde que sa confidence aurait le caractère d’un arrêt définitif, Ludwig allait lui dire si son cœur pouvait encore aspirer au bonheur, ou s'il devait emporter dans la tombe le secret de son amour et de ses espérances brisées. On se figurera aisément l'anxieuse impatience de Johann jusqu’à l'heure de la visite de Ludwig.

Néanmoins, il réfléchit longuement sur ce qu’il aurait à faire dans l'un ou l’autre cas, mais surtout dans l’hypothèse d’une confidence conforme à ses présomptions. Puis, sa résolution étant prise, et fermement prise , il n’eut plus qu’à attendre... et il attendit.

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Après le repas du soir, à la nuit tombante, Johann prit congé de son père et monta à sa chambre. Le moment critique approchait; Ludwig ne pouvait tarder; aussi Johann était-il violemment oppressé en épiant tous les bruits venant du dehors.

Bientôt un pas alerte se fit entendre dans l’escalier, puis s’arrêta sur le palier. Ce temps d’arrêt causa un tressaillement à Johann. Sans attendre qu’on eut frappé, il alla ouvrir.

C’était Ludwig.

Comme de coutume, les deux amis échangèrent un bonsoir accompagné d’une cordiale poignée de main; et, l’objet de la visite de Ludwig étant indiqué d’avance, l’entretien commença sans autre préambule, si ce n’est un de ces très-courts instants de silence qui précèdent toujours les entretiens d’une certaine gravité.

A ce moment presque solennel, des émotions bien différentes agitaient les deux amis qui se disposaient, l’un, à ouvrir son cœur tout entier, et l’autre, à écouter attentivement un aveu dont allait dépendre sa conduite à venir.

— Mon bon Johann, — dit enfin Ludwig, — je t’ai annoncé que j’avais à te faire une communication très-sérieuse. C’est une confidence que j’aurais dû dire, ajouta-t-il, car il s’agit d’un secret que je ne puis confier qu’à un ami sûr et dévoué comme toi.

— Tu sais, mon bon Johann, — reprit Ludwig après une pause, — que je n’ai jamais rien eu de caché pour toi, pas plus que tu ne

m'as laissé ignorer aucune de tes plus intimes pensées. Je ferais donc injure à ton amitié si je tardais plus longtemps à te confier un... sentiment qui s’est emparé de moi, et que je ne puis plus aujourd'hui me dissimuler à moi-même. Bref, mon bon Johann, j'aime, et j’aime sérieusement.

A cet aveu qui confirmait en partie ses prévisions, le cœur de Johann se serra; il sentit que la crise décisive était proche; mais, fidèle à sa résolution et craignant que son attitude ne se trahit malgré lui, il voulut, pour donner au besoin le change à Ludwig, paraître avoir à peu près deviné son secret ; il mettait ainsi son ami plus à l’aide pour achever sa confidence.

— Ce que tu m’apprends hà ne me surprend pas, mon cher Ludwig, — répondit Johann, — je m'en étais un peu douté, au ton mystérieux de ta lettre.

— Et... sans doute celle que tu aimes est digne de ton amour?

— ajouta-t-il péniblement.

— C’est un trésor de douceur et de bonté, — répondit Ludwig, avec un accent tendre et pénétré.

— Quel âge a-t-elle? — reprit Johann.

— C’est encore une toute jeune fille; elle a dix-sept ans à peine,

— dit Ludwig, que la tournure interrogative de l’entretien mettait tout-à-fait à l’aise.

Mais à mesure que l’esprit de Ludwig se rassérénait, les angoisses de Johann augmentaient de plus en plus. Pourtant, il comprima son émotion; et, poursuivant cette espèce d’interrogatoire qui le déchirait peu à peu :

— Est-elle de ce pays... cette charmante jeune fille? — continua naïvement Johann, sans songer que Ludwig n’avait jamais quitté Murgheim.

— Sans doute, — fit celui-ci, avec une légère nuance d’étonnement.

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— Et... est-ce que je la connais?... — demanda Johann avec effort, et en dissimulant à peine l’émotion qui le suffoquait.

— Presque aussi bien que moi , mon bon Johann , répondit Ludwig, en accompagnant cette fois sa réponse d’un sourire d’intelligence, et sans se douter, le digne garçon, que ce sourire, en effet très-intelligible pour Johann, portait le dernier coup aux espérances de son meilleur ami.

Celui-ci eut alors besoin de faire un suprême appel à son courage, à la fermeté de sa résolution, pour ne pas succomber à cette dernière secousse, et ne pas laisser soupçonner à Ludwig le terrible combat qui se livrait en lui. Il avait eu beau prévoir, depuis quelques heures, cette révélation si accablante pour lui, il lui était cependant resté au fond du cœurune vague lueur d’espérance, de cette espérance inconsciente qui ne s’évanouit que lorsque tout est brisé, fini à jamais

— « Tu la connais presque aussi bien que moi, » — lui avait dit Ludwig, avec la conviction que nulle autre réponse ne pouvait mieux l’éclairer. Et, en effet, cette réponse ne permettait plus aucun doute à Johann; car, sauf MariaWalder, qui leur avait fait trouver à tous deux tant de charme aux veillées de la maison Hartmann, Johannet Ludwig, tout entiers pendant le jour à leurs travaux respectifs, avaient fort peu de communes relations avec la jeunesse féminine de Murgheim .

Cependant , dans le violent trouble auquel il était en proie, Johann n’osait prononcer le nom de Maria; il lui semblait que ce nom lui brûlerait les lèvres.

Ludwig se méprenant sur la cause du silence de Johann et sur l’expression de sa physionomie, crut devoir compléter sa réponse :

— Ne devines-tu pas qu’il s’agit de Maria Walder, la fille de notre pasteur? — ajouta donc Ludwig, décidément surpris du manque de pénétration apparent de son ami.

Le ton sur lequel furent dits ces derniers mots — et l’empreinte d inquiétude presque soupçonneuse qui se peignit en même temps sur le visage de Ludwig, rendirent au malheureux Johann la force de maîtriser sa poignante émotion.

— Tu as raison, mon cher Ludwig, — dit-il enfin, après un nouvel effort de volonté, — nulle jeune fille de Murgheim n’est plus digne de l’amour d’un brave et loyal garçon comme toi, et je me reproche de ne pas t’avoir mieux compris.

Et Johann, en manière d’excuses, tendit cordialement sa main à Ludwig, qui la serra avec effusion .

— Mais j’y songe, — poursuivit Johann, qui reprenait peu à peu

tout son empire sur lui-même, — Maria se doute-t-elle du sentiment qu’elle t'a inspiré, et penses-tu qu’elle ait quelque penchant à le partager un jour ou l'autre ? car elle est bien jeune encore

— Tu es le premier, mon bon Johann, à qui je parle de mon amour, et Maria ne se doute de rien. D’ailleurs, quand je me déciderai à lui faire un aveu, ce ne sera que le jour où je serai sûr de l’agrément de son père, et où il me sera permis d’espérer celui de Maria elle-même. Mais, — ajouta Ludwig, après une légère hésitation, et comme se parlant à lui-même, — il faut que je sache avant tout la vérité sur la rencontre de ce matin.

— Que veux-tu dire ? — fit Johann assez surpris.

— Je veux dire, — répondit Ludwig, — que ce matin, tandis que je travaillais en pensant de tout mon cœur à cette chère enfant, je l’ai aperçue causant devant notre maison avec le grand Stéphen — qui avait l’air de lui dire des douceurs. Quand la conversation a été finie. Maria lui a donné une jolie fleur, tirée d’un bouquet qu’elle tenait à la main. Pourquoi Maria donne-t-elle des fleurs à Stéphen? — ajouta Ludwig en joignant à sa péroraison un hochement de tête beaucoup trop flatteur pour le susdit Stéphen.

— Maria est un ange de candeur et d’innocence, mon cher Lud-

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wig, — répliqua Johann, avec un triste et doux sourire, — et l’aventure que tu me racontes est une preuve de plus de son adorable ingénuité. Quand à Stéphen, c’est un grand garçon robuste, riche, point sentimental du tout, et même quelque peu butor, et qui ne songera jamais à épouser la fdle d’un pauvre pasteur. — Rassure-toi donc , mon cher Ludwig, et laisse s’épanouir tranquillement, dans la sérénité de ton cœur, ton amour pour Maria Walder, qui sera un jour, je l’espère, la digne compagne que tu mérites.

Puis, serrant de nouveau la main de Ludwig, Johann reprit, avec une expression de profonde mélancolie :

— Laisse à d’autres le souci des espérances déçues et des douleurs ignorées. L’avenir s’ouvre à toi, souriant et facile; et rien ne doit troubler le bonheur qui t’attend.

En disant ces dernières paroles, qu’il accentua comme une protestation, Johann avait serré une dernière fois la main de Ludwig, après quoi les deux amis se séparèrent.

Ludwig, le cœur allégé, rasséréné par les explications et les souhaits de Johann, reprit joyeusement le chemin de sa maison.

Quand à Johann, dès qu’il fût seul et affranchi enfin de la cruelle contrainte qu’il avait soutenue durant ce long entretien , son cœur gonflé déborda; un sanglot souleva sa poitrine, et il s’affaissa sur une chaise, en cachant son visage dans ses mains.

Johann laissa pendant quelque temps un libre cours aux mouvements douloureux de son cœur; puis, soulagé par ses larmes du poids

qui l’oppressait, il tomba insensiblement dans une profonde rêverie.

— Oui, — se disait-il, — ce que je fais pour Ludwig, il l’eut certainement fait à ma place. Le hasard a voulu qu’il fût le premier à me confier cet amour que j’éprouve moi-même, et dont je m’étais promis de lui faire l’aveu, dans mon ignorance de ses sentiments à l’égard de Maria. Je dois donc me résigner au sort qui m’accable, et faire à Ludwig le sacrifice que me commande notre fraternelle amitié. Qu’aurais-je gagné d’ailleurs en l’informant à mon tour de cette coïncidence fatale ? J’aurais à jamais brisé ses espérances de bonheur en même temps que les miennes; et, puisque les circonstances ont voulu que la félicité à venir de Ludwig dépendît de ma détermination, je n’avais le droit d’hésiter. ..

— Peut-être, — se disait encore Johann, — aurais-je pu réussir un jour, à faire agréer mon amour à Maria? Mais à quel bonheur pourrais-je jamais aspirer moi-même quand je 11e saurais le conquérir qu’au prix de l’éternel désespoir de mon plus cher ami? J'aurai donc le courage de renfermer au plus profond de mon âme celui que la fatalité me condamne à souffrir en silence. L’affection, le dévouement et l’abnégation n’auront pas été de vains mots entre Ludwig et moi; et, quoi qu’il arrive, il ignorera toujoura le secret sacrifice de mon amitié. Mon affection pour Ludwig, et la satisfaction d'un grand devoir accompli me donneront la force de ne jamais faillir à ma résolution.

Huit jours après l’entretien des deux amis, Johann, qui avait bâté les préparatifs de son départ, faisait ses adieux à ses amis, et quittait

LES DEUX AMIS

Murgheim. Avant de se mettre en route pour Rastadt, il avait voulu prendre congé du pasteur et de sa fille qui, tous deux, avaient été frappés de l’altération des traits de Johann lorsqu’il avait serré leurs mains dans les siennes. L’absence du fils de Spiegel devant durer au moins trois années, pendant lesquelles Johann ne reverrait son père et ses amis qu’à de très-rares intervalles, le pasteur et Maria attribuèrent la pâleur de Johann à la tristesse que devait lui causer cette longue séparation.

Le digne Walder lui adressa quelques encouragements paternels ; et Maria, en serrant la main tremblante de Johann, lui dit un adieu d’une ineffable douceur, et auquel se mêlait une imperceptible expression de regret.

Le père Spiegel et Ludwig, qui ne voulurent se séparer de Johann qu’au dernier moment, le conduisirent jusqu’à la voiture. Là, après l’échange des promesses de correspondance assidue, Johann, très-ému, embrassa son vieux père , étreignit fraternellement Ludwig, et prit place dans le véhicule qui s’éloigna rapidement.

Les deux amis se tinrent fidèlement leurs réciproques promesses de correspondances. Johann commença la semaine suivante, Ludwig répondit; et ainsi, de semaine en semaine, continua un mouvement épistolaire très-actif.

Ludwig parlait à Johann de tout ce qu’il savait devoir l’intéresser relativement à ce qui se passait à Murgheim; mais, quelque

sujet qu’il abordât, il revenait invariablement au souvenir de Maria. Ainsi Johann se trouva mis parfaitement au courant de ce qui le touchait plus particulièrement, c’est-à-dire la constance de l’amour de Ludwig, et ses intimes projets de mariage; puis les démarches du père Spiegel auprès de son vieil ami AValder; et enfin les encouragements donnés par celui-ci, — du consentement de Maria — aux espérances de Ludwig.

Dans les lettres de Rastadt, Johann parlait peu de ce qui lui était personnel; en revanche, il renchérissait volontiers sur le sujet favori des épi très de son ami, à la grande satisfaction de celui-ci, qui trouvait ce thème suffisamment intéressant pour négliger inexorablement tous les autres.

Un jour enfin, Johann reçut une lettre de Murgheim , dans laquelle Ludwig lui annonçait, disait-il lui-même, la grande nouvelle. Sa demande en mariage avait été agréée; seulement le père Spiegel et son fils, d’accord avec le pasteur et Maria, avaient décidé qu’on attendrait , pour le célébrer , le retour de Johann à Murgheim .

« J’ai à peine besoin de te dire, mon bon Johann, « — écrivait « Ludwig, — » que mon bonheur ne serait pas complet si tu me « manquais ce jour-là. Hâte donc, autant que possible, l’époque de « ton retour parmi nous. »

Trois ans, presque jour pour jour, après l’entretien confidentiel qui avait eu lieu chez Johann, la population de Murgheim se pressait

LES DEUX AMIS

dans la petite chapelle du bourg pour assister au mariage de Ludwig Hartmann avec Maria Walder.

Johann Spiegel, arrivé depuis peu de Rastadt, assistait avec son père à la cérémonie.

La physionomie de Johann était très-changée. Sans être devenu précisément maladif, son visage portait cette empreinte de douce mélancolie que laissent , cà la longue, la concentration d’un chagrin profond, et l’habitude des méditations tristes et prolongées.

Une fois la cérémonie et les fêtes de circonstance terminées, les jeunes époux s’installèrent dans leur nouvelle habitation, où Ludwig reprit ses travaux. — Johann, de son côté, s’occupa activement de réorganiser l’établissement de son père en y apportant les perfectionnements qu'il avait étudiés durant son séjour à Rastadt. Et bientôt, la petite localité de Murgheim rentra dans son calme accoutumé.

Une année s’était écoulée depuis le retour de Johann et le mariage de Ludwig, lorsque deux événements, arrivant presque coup sur coup, vinrent impressionner bien différemment les deux amis : le père Spiegel mourut, et Maria donna le jour à une petite fille.

Tandis que Ludwig, tout en prenant une part sincère au chagrin de son ami, goûtait avec une joie discrète les douceurs de la première paternité, Johann, qui chérissait son père, tomba dans un morne accablement. Bientôt, réalisant un désir conçu depuis le mariage de Ludwig, et qu’il avait toujours tenu secret du vivant de son père, il alla se fixera l’autre extrémité de Murgheim, dans une petite habitation isolée, où sa mère était morte. Il conserva néanmoins ladirection

de la fabrique; mais aussitôt la journée finie, il regagnait sa retraite dans laquelle il passait, seul, des soirées entières.

Ludwig et Maria, respectant la douleur filiale de Johann, le visitaient fort rarement; mais celui-ci ne manquait jamais, le matin, de donner en passant un affectueux bonjour aux jeunes époux Hartmann; et comme Johann se rendait tous les jours à la même heure à ses ateliers, Ludwig, et Maria, tenant son enfant dans ses bras, l’attendaient à leur porte pour lui serrer la main.

Plusieurs années se sont écoulées sans apporter de notables changements dans l’existence de Johann et de Ludwig, si ce n’est l'augmentation de la jeune famille Hartmann.

La prospérité des affaires industrielles de Johann s’accroît incessamment; mais l’expression de profonde mélancolie qu’on avait pu remarquer sur sa physionomie, lors de son retour de Rastadt, loin de s’efïacer, s’accentue de plus en plus.

De temps en temps, cédant aux affectueuses instances de Ludwig et de Maria, il passe la soirée chez eux. Maria lui fait alors entendre quelques-uns de ces Lieclei j de Schubert qu’elle chante à ravir, comme par le passé; ou bien, elle reprend ces lectures qui rappellent à Johann — peut-être avec un mélange d’amère tristesse — ses douces et chères émotions d’autrefois. Vers 11 heures, il prend congé des deux époux, et regagne tristement sa maison solitaire.

A la suite de ces soirées, il y a de la lumière jusqu’à une heure bien avancée de la nuit aux fenêtres de la chambre de Johann Spiegel...

LE CAPITAINE LARUETTE

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