LA SITUATION ETHNOGRAPHIQUE
Dans quelle mesure les frontières politiques de l'Etat tchécoslovaque concordent-elles avec les limites de la nationalité tchécoslovaque? Telle est la question qui vient à l'esprit lorsqu'on veut apprécier un état de choses nouveau résultant de l'application d’un principe nouveau.
S1 le monde était divisé en un certain nombre de compartiments séparés les uns des autres par des mers, des fleuves, des montagnes, des déserts, et s’il se trouvait dans chacun de ces compartiments un groupement humain nettement caractérisé, si les nations, telles que l'histoire les a faites, étaient parfaitement circonscrites dans une aire géographique déterminée, rien ne serait plus simple que d'appliquer le principe des nationalités ou droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, de reconstituer le monde sur cette base équitable et d'éviter ainsi à lavenir toute nouvelle source de conflits entre peuples. Si, par exemple, dans l’ancien empire d’Autriche- Hongrie, où l’on comptait des Allemands, des Magyars, des Tehécoslovaques, des Ruthènes, des Croates, des Slovènes, des Serbes, des Polonais, des Roumains, des Italiens, tous ces peuples avaient été parfaitement groupés suivant leurs aflinités naturelles, la liquidation du congloméral autrichien aurait été des plus faciles.
Malheureusement la réalité est tout autre. Regardons une carte
ethnographique de l’Europe centrale. Nous y voyons, au milieu d’agglomérations plus ou moins importantes et homogènes, d’innombrables îlots épars. Les invasions moscovites, tartares, turques, magyares, germaniques, ont en effet si bien désorganisé les pays qui les ont eues pour théâtre, et les différentes races de notre continent y ont si longtemps vécu dans une étroite promiscuité que nous nous trouvons aujourd’hui en présence d’un inextricable enchevêtrement de peuples disparates, les uns sortis de leurs frontières nationales et essaimés chez leurs voisins, les autres au contraire dissociés, encerclés à l’intérieur de leur cadre géographique.
C’est ainsi que la Tchécoslovaquie, qui pourtant présente une certaine unité aux points de vue géologique et physique, est habitée à la fois par des Tchèques, des Slovaques, des Ruthènes, des Allemands, des Magyars, des Polonais et des Juifs. Par contre, quantité de ses autochtones, Tchèques, Slovaques, Ruthènes, débordent ses frontières historiques, pour former dans les Etats voisins de plus ou moins importantes minorités nationales.
D'après le recensement officiel du 1e décembre 1910, il y avait à cette époque en Bohême 63, 19 % de Tchèques et 36,76 % d’Allemands, en Moravie 71,75 % de Tchèques et 27,62 % d’Allemands, en Silésie (y compris le territoire de Tesin) 29, 2 % de Tchèques, 45,8 % d’Allemands et 22,7 % de Polonais, en Slovaquie 57,1 % de Slovaques, 30,3 % de Magyars, 6,7 % d’Allemands, 3,7 % de Ruthènes et 2,2 % divers et en Russie Subcarpathique 55,8 % de Ruthènes, 29,6 % de Magyars et 10,9 % d’Allemands. Les allogènes constituaient donc en Bohême le tiers de la population, en Moravie le quart, en Silésie les 2/3, en Slovaquie les 2/5 et, dans l’ensemble des pays tchécoslovaques, les 2/5.
Lorsque l’on considère l’importance des minorités nationales en Tchécoslovaquie, on est tenté de voir dans le nouvel Etat comme une réduction de l’ancienne Autriche-Hongrie, de se demander comment l'application du principe des nationalités a pu aboutir à la formation d’une pareille tour de Babel, de se poser cette grave question : « Etait-il bien nécessaire de détruire la vieille monarchie danubienne, pour lui substituer des Etats, comme l'Etat tchécoslovaque, aussi peu homogènes et par conséquent aussi peu solides qu’elle? »
Disons tout de suite que, Dieu merci ! la situation ethnographique du nouvel Etat n’est pas aussi grave que porterait à le croire la dernière statistique officielle de l’ex-empire d’Autriche-Hongrie. Si en effet la statistique rentre dans la catégorie des sciences exactes, il convient le plus souvent d’en examiner de très près les données ; cette précau-
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tion n’est pas inutile si l’on veut connaître l'importance réelle de la majorité slave dans les pays tchécoslovaques, étant donné que l’administration austro-hongroise a toujours, au vu et au su de tous, maquillé ses recensements, dans le but de diminuer le nombre des Slaves.
Aucun pays plus que l’Autriche n'avait intérêt à connaître la force numérique de ses nationalités, et pourtant elle ne s’en soucia qu’assez tard. Après les tentatives de dénombrement de Marie-Thérèse et de Joseph IT, opérations basées sur les professions et les religions, Charles de Czœrnig, en 1840, essaya de démêler les nationalités de la Monarchie et d’y tracer des frontières ethnographiques, mais sans se préoccuper des langues qui, à son avis, n'avaient aucune valeur en tant que critérium de la nationalité. En 1880, l'Autriche adopta, pour le recensement de sa population, la langue usuelle ou courante, l’umgangssprache. Depuis cette époque, l'Autriche possédait donc, à côté de sa langue officielle, l’amtssprache, de ses langues provinciales, les landessprachen, de ses idiomes usités, les landesüblichen, sa langue de recensement, l’umgangssprache.
Ce système de dénombrement linguistique n’était pas mauvais en soi : s’il n’y a pas concordance absolue et nécessaire entre la race et la langue, l’une peutsouvent être choisie comme critérium de l’autre, notamment dans des pays comme l’ex-Autriche où les rivalités linguistiques avaient pris un développement considérable et où la langue maternelle, éternellement traquée, était conservée avec un soin extrême.
En effet, à la question qui lui est posée : « Dans quelle langue parlez-vous couramment? », l'individu n’est pas obligé d'indiquer la langue dans laquelle il s'exprime le plus fréquemment, par nécessité, dans ses relations sociales, si cette langue est celle d’un pays qu’il n'aime pas; il peut, au contraire, par sa réponse, se déclarer citoyen d’un groupement national auquel le rattachent son hérédité ou ses convenances personnelles. Mais, pour que ce système donne une photographie exacte des nationalités, il faut qu’il soit employé sans arrière-pensée politique.
Or, si le gouvernement austro-hongrois utilisait ce mode de recensement, ce n’était point précisément parce qu’il lui paraissait le plus juste, mais parce qu’il lui permettait de falsifier plus aisément ses statistiques et de diminuer ainsi les chiffres de la population slave. Plusieurs moyens très simples étaient à sa disposition : ou bien il n’enregistrait pas correctement les déclarations qui lui étaient faites, ou bien il portait comme Allemands ou Magyars ceux qui se servaient indifféremment des langues officielles et de leurs idiomes
maternels, ou bien il exerçait une pression morale sur les fonctionnaires, employés et ouvriers des maisons allemandes, gens qui, par leur situation sociale, étaient à sa merci, et nuisait à ceux d’entre eux qui eonfessaient une nationalité autre que celle de l'un des peuples dominateurs. -
Pour se convainere de la malhonnélelé gouvernementale auslrohongroise dans l'établissement de ses statistiques, il suflit d’examiner les résultats du recensement provisoire fait en Slovaquie au cours de l’année 1919 et de celui du 15 février 1921 concernant la Bohême. On constate qu’en Slovaquie, les Magyars représentent seulement 22,6 % et les Allemands 4,9 % de la population totale, tandis que les Slovaques atteignent 66,2 % et les Ruthènes 45 %. En Bohême, entre 1910 et 1921, la population de nationalité tehécoslovaque aurait augmenté de 138.728 âmes, alors que celle ailemande aurait diminué de 304.700 âmes !
Il convient donc de majorer, dans de sensibles proportions,le nombre des Tchèques et des Slovaques à l’intérieur de leur Etat et de réduire au contraire le nombre des allogènes, principalement celui des Allemands et des Magyars, leurs oppresseurs d'hier, Néanmoins, il faut bien reconnaître que le nombre des allogènes est encore considérable; si l’on ajoute à cela que la plupart d’entre eux ont été incorporés contre leur gré dans la République tchécoslovaque, on est obligé de constater que le principe des nationalités n’a pas été appliqué dans toute sa rigueur à la formation de cet Etat.
Quelles peuvent donc bien être les raisons pour lesquelles il a été porté atteinte au droit essentiel de libre disposition de certains groupements humains, comme les Allemands de Bohême et des Sudètes, les Polonais de la Silésie de Teschen et du Nord de l’ancienne Hongrie, les Magyars de Slovaquie et les Juifs?