CHAPITRE III
Quelle conclusion devons-nous tirer de ce rapide exposé sur la situation géographique et économique de l'État tchécoslovaque? Sommes-nous en présence d’un État viable; d’un État qui possède ce pouvoir-vivre collectif sans lequel il n’y à aucune vie internationale possible?
Constatons tout d’abord que la République tchécoslovaque a une population, des richesses nalurelles et un lerriloire suffisants pour assurer son indépendance politique et économique.
En effet, la Tchécoslovaquie, avec ses 140.576 kilomètres carrés et ses 13.600.000 habitants, dépasse, en territoire et en population, un certain nombre des États européens d’avant-guerre. Les États scandinaves, la Hollande, la Belgique, la Suisse, le Portugal, la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, la Roumanie étaient moins peuplés qu’elle et la plupart d’entre eux n’avaient pas sa superficie. Sa densité moyenne de 97 habitants au kilomètre carré, densité qui atteint 147 habitants en Silésie, 130 en Bohême et 118 en Moravie, en fait aujourd’hui l’un des pays d'Europe qui comptent le plus grand nombre d'habitants proportionnellement à leur étendue.
Grâce à la composition et à la conformation de son sol, non seulement l’État tchécoslovaque bénéficie d’une certaine indépendance physique et géologique qui lui donne le plus souvent des frontières naturelles, mais encore il présente dans ses différentes parties une grande diversité d’aspects, ce qui explique l’infinie variété de ses ressources.
Certes, l'État tchécoslovaque ne peut entièrement vivre chez lui; il a besoin d’importations ; mais l’idée de l’autarchie, qui est une idée allemande, est contradictoire avec les conditions mêmes de la vie économique et sociale. Si l’autarchie existait dans l’Antiquité et au début du Moyen âge, si elle existe encore chez des peuples comme les Esquimaux, elle n’est plus possible aujourd’hui dans les grands États en raison de la multiplicité des besoins modernes. L’indépen-
dance économique complète n’a de sens que dans le domaine de la politique, et, même à ce point de vue, il est permis de se demander si elle peut être utile.
Ce qui frappe surtout, lorsqu'on examine les diverses manifestations de la vie économique des pays tchèques et slovaques, c’est l’équilibre, l'harmonie qui existe entre l’induslrie el l’agricullure, soit quant à la valeur de leur production, soit quant au nombre des gens qui y travaillent et en vivent. C’est cette harmonie, due à une heureuse combinaison des facteurs naturels et du facteur humain, qui fait l'originalité économique de la nouvelle République. C’est elle qui permettra à la Tchécoslovaquie de se ranger parmi les plus grandes puissances productrices lorsque les provinces slovaque et ruthène, libérées de l’emprise du capital allemand et de la domination magyare, auront pris leur développement normal et qu'après la période actuelle de transition entre l’état de guerre et l’état de paix, la vie économique du monde aura repris son équilibre normal.
De plus, la posilion géographique exceptionnelle de la Tchécoslovaquie au centre de l’Europe en fait l’intermédiaire naturel entre l’Orientetl’Occidentetsemblela prédisposer à jouer un rôle de premier plan dans le commerce mondial. Les sources et les bassins supérieurs des rivières et des fleuves les plus importants de l’Europe centrale ne sont-ils pas sur son territoire? N’envoie-t-elle pas ses eaux vers trois mers : la mer Baltique, la mer du Nord et la mer Noire? Les deux grands courants de la circulation européenne ne se croisent-ils pas chez elle, celui des États occidentaux vers l'Orient et celui de la mer du Nord vers les Balkans?
Par contre, la forme allongée de son territoire et ses 3.000 kilomètres de frontières terrestres à surveiller et, le cas échéant, à défendre, sont évidemment défavorables pour l'État tchécoslovaque. Les réels inconvénients économiques et militaires que présente cette situation sont encore accrus par ce fait qu’une partie de cette frontière n’est pas établie sur des lignes naturelles. Si en eflet les frontières politiques de la Bohême, celles septentrionales de la Slovaquie et de la Russie Subcarpathique et celles méridianates de la Slovaquie qui s'appuient sur la Morava, le Danube et l’Ipel, sont merveilleusement naturelles, celles de la Moravie et de la Silésie ne sont que de-ci de-là marquées sur le terrain par des cours d’eau ou des crêtes de montagnes et, sur presque tout le bord méridional de la Slovaquie et de la Ruthénie, la frontière est purement conventionnelle, L’armature stratégique du nouvel État présente donc incontestablement des points faibles; mais il faut bien reconnaître que, s’il peut être utile à un État d’être hmité par des obstacles plus ou moins difficiles à
franchir, cela ne lui est nullement indispensable; nombreux sont les exemples de vieux États qui ne possèdent que des frontières conventionnelles; ils n’en ont pas moins subsisté jusqu’à nos jours et même parfois se sont mieux développés que des États plus favorisés qu’eux par la nature.
Un autre désavantage pour le nouvel État réside dans son éloignement delamer.350 kilomètres ne le séparent-ils pas, en ligne droite, de Trieste, le port le plus près de lui? Mais les traités de paix ont en partie remédié à ce grave inconvénient, en procurant aux pays tchécoslovaques une respiration maritime artificielle; ils leur ont réservé des zones franches dans les ports de Stettin et de Hambourg el accordé des droits de passage sur les lignes de chemins de fer reliant Bratislava et Fiume; ils ont créé à leur profit des servitudes sur les lignes autrichiennes vers Trieste et internationalisé l’Elbe, l'Oder et le Danube.
Beaucoup plus inquiétant pour l’État tchécoslovaque est son is0lement au milieu de peuples, soit ennemis, comme les Allemands, les Autrichiens et les Hongrois, soit peu enclins à la sympathie à son égard, tels les Polonais.
La destruction du « brillant second » et la formation sur ses ruines d’une Tchécoslovaquie, d’une Yougoslavie, d’une Grande Roumanie et d’une Pologne ont frappé l'Allemagne au cœur en ruinant son plan de l'Europe centrale. C’en est fait du vieux dogme pangermanique de la nécessité d’un empire au centre de l’Europe pour y assurer l’équilibre général ! C’en est fait des projets grandioses de Lagarde et de List, de cette union douanière entre les deux empires qui devait permettre à l'Allemagne de germaniser à san gré les populations austro-hongroises et lui procurer, pour ses campagnes futures, un renfort de plusieurs millions de soldats ! La route Berlin-Constantinople devait être la voie principale de l'expansion germanique en Orient, faire dela Turquie et de l’Asie des colonies allemandes au même titre que l'Autriche; sa garde devait être confiée aux Allemands d’Autriche, aux Magyars de Hongrie et aux Bulgares; mais aujourd'hui, elle passe à travers les pays tchécoslovaques qui n’ont pas été anéantis, à proximité d’une Pologne qui a réalisé son unité nationale et au milieu d’une Serbie qui, au lieu d’être écrasée et démembrée, s’est fortifiée et agrandie. Actuellement l’Allemagne est incapable de mettre à exécution ses projets de conquête, mais les a-t-elle abandonnés? Si un jour à venir elle veut reprendre sa marche vers Bagdad, son Drang nach Oslen, la Tchécoslovaquie se trouvera prise entre elle et la Hongrie, comme dans un étau. Là est le véritable danger pour la République tchécoslovaque.
Aussi, dès leur libération, les Tchèques, hantés par la peur d’être un jour étouffés sous l’étreinte de leurs voisins immédiats, ont-ils eu l’idée très légitime de chercher à obtenir des corridors de communication avec les Yougoslaves, les Roumains et les Russes, pour se donner de l’air et respirer dans une atmosphère plus pure et plus légère.
Pour réaliser cette conception des corridors, deux régions paraissaient tout naturellement désignées : à l'Est, la Russie Subcarpathique et, au Sud, l’ancienne province romaine de Pannonie supérieure, composée des comitats de Moson, Sopron, Vas et Zala. La première, en prolongeant l'État tchécoslovaque vers l'Est, lui assurait une frontière commune avec la Roumanie et la rapprochait de la Russie. La deuxième, véritable pont entre la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, présentait le double avantage de réunir deux peuples qui, par leurs origines ethniques, leurs souffrances passées, leurs besoins économiques et stratégiques, sont appelés à vivre dans une étroite collaboration, et en même temps de séparer l'Allemagne et la Hongrie, susceptibles de se regrouper en amalgamant à elles la faible Autriche. J
La Conférence de la Paix, s'appuyant sur le droit de libre dispo-" sition des peuples, a prononcé l’union des pays tchécoslovaques et du territoire subcarpathien et créé ainsi indirectement l’un des appendices réclamés,au nom d’un autre principe, par les premiers hommes d’État tchèques. La politique tchèque des corridors doit être d’autant plus satisfaite de ce côté qu’un accord tchéco-polonais de mars 1922 a fait table rase des chicanes réciproques qui, depuis la paix, avaient tendu à l’extrême les relations politiques des deux nations sœurs. Grâce à la Russie Subcarpathique, l’État tchécoslovaque se trouve relié à la Roumanie; dans un avenir moins troublé par le bolchevisme, 1l pourra communiquer à travers la Galicie avec l’immense marché russe. | ;
Quant au boyau de communication qui aurait uni Tchécoslovaquie et Yougoslavie et ainsi séparé Allemands et Hongrois, il n’a pas été jugé nécessaire par les Principales Puissances alliées et associées. Sa création aurait été certes contraire au principe des nationalités, puisque 200.000 Magyars, constituant les 30 % de la population totale du pays, auraient été ainsi englobés malgré eux dans des États voisins, en considération d'intérêts stratégiques et économiques; mais par contre, elle aurait contribué efficacement à assurer la sécurité des États tchécoslovaque et yougoslave et par conséquent aussi la tranquillité et la paix de l’Europe centrale. Ne récriminons pas contre cette décision; souhaitons seulement que pes n'ait jamais à s’en repentir !
On comprend donc que, dans ces conditions, la politique extérieure des hommes d’État tchèques soit surtout déterminée par le légitime souci d’assurer la sécurité de leur pays. C’est ainsi que, tout en restant en étroit contact avec la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Italie, l'Amérique, les nations libératrices, et sans perdre de vue leur vieille amie, la malheureuse Russie, ils ont créé la Pelile Entente entre leur république, le royaume de Roumanie et celui des Serbes, Croates, Slovènes, puis attiré la Pologne dans le giron de ce groupement. Cette ligne de conduite politique sera vraisemblablement aussi celle de l’avenir.
Rien ne s'oppose en effet à des relations amicales entre la Tchécoslovaquie et les États de l’Entente, unis par une alliance morale d'idées et d’aspirations, en même temps que par une alliance matérielle au point de vue financier et économique. Les Tchécoslovaques ne sont pas d’ailleurs des ingrats; ils savent ce qu’ils doivent aux grandes démocraties occidentales qui, après avoir nourri leurs intelligences et réchauffé leurs cœurs, leur ont apporté le salut par la victoire; ils ne peuvent l'oublier. Si les Tchèques ont toujours eu une grande affection pour les Russes, ils n’ont jamais cessé d’être payés de réciprocité; aussi, lorsque la Russie sera revenue de son déplorable égarement, il n’est pas douteux que leurs regards se tourneront à nouveau les uns vers les autres.
Il n’y a pas de raison pour que l’entente actuelle ne subsiste pas entre Tchécoslovaques et Roumains, car ces deux peuples n’ont jamais eu de différends entre eux et sont liés par des intérêts communs. Le Danube sera le trait d’union entre la Tchécoslovaquie et la Roumanie, qui, au point de vue économique, se complètent merveilleusement, l’une étant surtout industrielle, l’autre agricole et pétrolifère, l’une pouvant exporter des produits manufacturés, l’autre, du blé, du maïs, des fruits, du vin, du bétail, du pétrole.
Bien que les relations entre la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie soient rendues difficiles en raison de leur séparation géographique, une union morale, politique et économique très intime se maintiendra entre ces deux États. Leurs populations ne sont-elles pas de même race? N’ont-elles pas souffert et lutté ensemble, versé leur sang sur les mêmes champs de bataille? Ne sont-elles pas unies par le Danube internationalisé?
La Pologne et la Tchécoslovaquie sont deux alliées naturelles, en tant que voisines et slaves. Il ÿ a entre elles une communauté de race, de langue, de culture. Elles se sont déjà plusieurs fois rapprochées pour se prêter une assistance mutuelle contre les Allemands et contre les Turcs; elles ont toujours agi solidairement au Parle-
ment de Vienne pour lutter contre le gouvernement autrichien; elles ont de longues frontières communes et les mêmes intérêts politiques et économiques.
Grâce à ces amitiés et à ces alliances, l’État tchécoslovaque, dont l'existence importe à la civilisation et à la paix européenne, vit et vivra. Pris entre la cohue des Balkans et le bloc germanique, il servira de centre moral aux États de l'Europe centrale et pourra, avec leur concours, résister aux pressions politiques et économiques de voisins plus puissants que lui.
La Tchécoslovaquie peut aussi compter,dans une certaine mesure, sur la protection des nouvelles organisations internationales, notamment sur celle de la Soctiélé des Nations, qui, bien qu’encore fragile et hésitante, réussira, il faut bien l’espérer, à créer un réel esprit international et à diminuer les one de guerre, pour le plus grand bonheur de l'humanité.