EXPOSÉ DE LA QUESTION
À première vue, il semblerait que la Bohême, avec sa parfaite unité géographique et son enceinte montagneuse la séparant de trois côtés des pays allemands, dût ne posséder qu’un seul peuple. Au contraire, par une sorte de démenti à l’ordre naturel des choses, c'est précisément à l’intérieur de cette province que s’est déroulé l’un des duels efhniques les plus furieux qu’ait enregistré lhistoire.
Si nous prenons une carte ethnographique de la Tchécoslovaquie, celle de Rauchberg par exemple, et si nous examinons les positions occupées en Bôhême par les deux races qui se partagent son sol, les races slave et germanique, nous remarquons que les Tchèques occupent le socle de gneiss qui constitue le noyau du pays, prospèrent dans les régions plates et riches qui entourent ce terre-plein central et s’enfoncent jusqu'aux rampes de sa lisière montagneuse où ils se heurtent aux Allemands.
Dès ce premier coup d’œil, on perçoit nettement une séparalion élanche entre les deux peuples; la teinte jaunâtre qui représente le
pays allemand et la teinte bleuâtre du pays tchèque semblent buter l’une contre l’autre. Allemands et Tchèques gardent en effet si jalousement leurs positions qu’il n'existe entre eux que de rares et étroites zones mixtes. Les deux fractions ennemies ont une telle horreur de la vie commune que, d’après Schlesinger, en 1880, dans les localités allemandes, les Tchèques n'étaient que 24.000 contre 1.820.000 Allemands et, dans les localités tchèques, 20.000 Allemands seulement étaient mélangés à 3.140.000 Slaves. C’est cette idée qu’exprime Auerbach lorsqu'il écrit sur la situation des nationalités tchèque et allemande en Bohême : « La démarcation est partout tracée à arêtes vives, peut-on dire, en ce sens que dans un même district, dans un même village, les habitations des Tchèques et des Allemands forment comme autant de territoires nationaux fermés et ne se mêlent pas plus que les âmes (1). »
Grâce au nationalisme jaloux, presque fanatique, qui a provoqué et entretenu ce violent conflit entre les deux races maîtresses de la Bohême, grâce aussi aux nombreux travaux entrepris par les savants sur cette importante question ethnique, il est facile de déterminer la frontière ichéco-allemande, de voir quelles sont les principales agglomérations germaniques et comment ces agglomérations se comportent (2).
C'est à l’angle Nord-Ouest du « quadrilatère » que la masse allemande est la plus compacte et atteint le pourcentage le plus élevé. Aux pieds des Smrciny (Fichtelgebirge) et des Krusne hory (Monts Métalliques), de Usti (Aussig) à Domazlice (Taus), les Allemands débordent des montagnes dans la plaine, franchissent le fossé de l’Ohre (Eger) et s’enfoncent profondément en territoire tchèque, englobant Cheb (Eger), leur quartier général, Usti, Litomerice (Leitmeritz), Teplice (Teplitz), Most (Brüx), Chomutov (Komotau), Jachymov (Joachimsthal), Karlovy Vary (Carlsbad), As (Asch), Tachov (Tachau), Stribro (Mies); ils poussent même des pointes jusqu'aux abords de Rakovnic (Rakonitz) et Plzen, qui se tiennent sur la défensive.
Dans cette vaste région, conquise par des colons originaires de Franconie, de Bavière et de Saxe, les Tchèques comptent d’importantes minorités; souvent même ils sont en majorité, comme dans les districts de Kadan (Kaaden), Zatec (Saaz), Podborany (Podersam), Zlutice (Luditz), dans le bassin houiller à l’Ouest de Plzen.
(1) Les races et les nationalités en Autriche-Hongrie, 2e éd., Paris 1918, p- 148. Cf. Dr A. Boxac, La statistique des Allemands de Bohême (Nation tchèque, 4° année, n° 18-20).
(2) V. NIEDERLE, op. cit., p. 111 ets.
Regrettant amèrement d’avoir laissé les Allemands s'implanter dans les riches terroirs de l’Elbe et de l'Ohre, les Tchèques mènent une furieuse offensive contre les positions allemandes; ils ont déjà réussi à s’insinuer dans les bassins industriels de Most, Teplice, Duchcov, qui ne possédaient pas de Tehèques il y a 50 ans, et à se rapprocher de la frontière géographique au Nord de Domazlice.
Au Sud des Smrciny, la frange germanique s’effile en un mince liseré pour atteindre les abords de la frontière bavaroise aux environs de Domazlice, puis s’élargit et forme une tache importante sur le versant Nord de la Forêt de Bohême et dans la vallée supérieure de la Vltava; elle englobe ainsi les villes de Vimperk (Winterburg), Prachatice (Prachatitz), Netolice (Netolitz), Krumlov (Krumau) et Kaplice. Là encore les fils des colons bavarois qui vinrent, derrière les Marcomans ou après la guerre de Trente Ans, comme défricheurs, mineurs ou verriers, sont dans une situation difficile; ils reculent sous la poussée des Tchèques qui reconquièrent peu à peu les positions perdues et atteignent déjà sur certains points, comme à Prachatice, la moitié de la population. Budejovice (Budweis), qui était leur métropole et l’un de leurs premiers avant-postes, se trouve maintenant complètement isolée en plein territoire tchèque et sérieusement compromise,
À partir de Litomerice, sur la Vltava, au Sud-Est des Monts Métalliques, la frontière ethnographique suit l’Elbe jusqu’à Libechov (Liboch), passe par Bila Voda (Weisswasser), remonte vers le Nord jusqu’à Paseky, descend vers le Sud-Est, gagne Jaromer, fait un nouveau crochet en direction de Trutnov (Trautenau); de la frontière prussienne, elle reprend la direction du Sud, contourne les Orlicke hory (Adlergebirge), passe en Moravie à Silperk (Schildburg), se continue dans cette province par Zabreh (Hohenstadt), Sternberk (Sternberg), Novy-Jicin (Neu-Jitschein) ; enfin, elle traverse la Silésie d’Opava (Troppau) pour atteindre à nouveau la frontière prussienne du côté de Krnov (Jägerndorf).
Bien que les Allemands soient encore fortement campés sur les crêtes des Monts de Lusace et des Jizerske hory (Isergebirge) et qu’ils « tiennent » toujours autour de leurs solides positions de Jablonec (Gablonz) et de Liberec (Reichenberg), leurs premières lignes dessinent cependant un léger mouvement de repli dans cette région, la plus peuplée et la plus industrielle de l'Etat tchécoslovaque.
En Silésie occidentale et en Moravie septentrionale, au Nord et à l'Est de la ligne que nous venons de tracer, les Allemands sont obligés de se tenir sur la défensive et de lutter contre les infiltrations slaves en direction de Glatz et, d'Opava : il n’y a pas de ville ni de village
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qui n'ait de minorité tchèque, même en pleine zone germanique.
Trois îlots allemands importants jalonnent la frontière géographique entre la Bohême et la Moravie : celui de Trebova (Trübau), Lanskroun (Landskron), Svitavy (Zwittau), au Nord, celui de Jihlava (Iglau), plus au Sud, celui de Hradisko, près de la frontière autrichienne.
En Moravie et en Silésie, Brno, Olomouc, Opava, Tesin, ne possèdent que d'importantes minorités allemandes et sont, en quelque sorte, noyées au milieu de populations slaves. C’est ainsi que Brno, qui passait pour très germanisée, a, d’après le recensement de 1921, 70,90 % de Tchèques et 26,5 % d’Allemands. Aux environs de Znojmo (Znaim), en Moravie méridionale, les Allemands ont dû reculer sous la poussée des Tchèques; ils ne forment plus qu’un mince liseré bordant la frontière.
Il existe encore de nombreux Allemands à l’intérieur de la Bohême, principalement dans les villes importantes comme Prague et Plzen. Il n’est peut-être pas de ville tchèque où les passions soient plus surexcitées que dans la capitale de la Bohême; c’est qu’en effet les Allemands ont été, pendant de longs siècles, les maîtres de la ville et qu'ils voient à regret, depuis un certain nombre d’années, disparaître, avec leur importance numérique, leur prépondérance sociale. De 73.000 en 1856, les Allemands sont descendus à 18.753 en 1910, tandis que les Tchèques passaient, dans le même laps de temps, de 60.000 à 202.000. Aussi n'est-il pas étonnant que le commerce et l’industrie aient réussi à s'émanciper de la lourde tutelle allemande et que la ville elle-même ait perdu son empreinte germanique pour devenir une capitale slave. Plzen était, elle aussi, en 1850, aux mains des Allemands qui atteignaient les trois quarts de sa population; mais, comme Prague, elle a été depuis cette époque reconquise par les Tchèques.
Ce sont là les diverses régions et villes des pays tchèques où la population allemande se trouve agglomérée en noyaux importants. Il faut bien reconnaître que la situation des Tchèques en Bohême n’est pas aussi critique qu’on pourrait le craindre après avoir étudié leur histoire. Refoulés à maintes reprises par l’élément germanique, les Tehèques ont réussi, dans cet immense champ clos de Bohême, non seulement à réagir contre les influences étrangères et à conserver leurs positions, mais encore à réduire, sur de nombreux points, les intrus à l’état de minorité numérique et à scinder le cordon enveloppant des Germains en plusieurs tronçons épars.
Les statistiques officielles elles-mêmes de l’empire d'Autriche, — que l’on ne peut accuser de bienveillance à l'égard des Slaves! —
signalaient leur renforcement en Bohême, renforcement, qui aurait été encore beaucoup plus marqué si les Tehèques n'avaient pas subi une forte émigration (1).
En Moravie, il ne se pose pour ainsi dire pas de question allemande, car les Allemands y sont disséminés et ne forment nulle part des noyaux compacts. Mais il n’en est pas de même en Bohême eb en Silésie occidentale. Malgré l’activité déployée depuis un demi siècle par les Tchèques pour reprendre possession de leur domaine historique, et en dépit des réels progrès qu’ils ont réalisés, les Allemands forment encore dans ces provinces de forts groupements dont il est impossible de ne pas tenir compte. La Bohême, à elle seule, d’après le recensement officiel de la République tchécoslovaque, ne renferme-t-elle pas actuellement 2.173. 230 Allemands, soit 330,40 pour 1.000 habitants?.