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La Formation de L'unité Française

Libraire des Archives nationales et de la Société de l’Ecole des Chartes. 82, RUB BONAPARTE, 82

INTRODUCTION

Nous avons perdu, avec Auguste Longnon, un maître incomparable, l’artisan le plus précieux de l’histoire de notre France.

Je laisse de côté ses publications de textes, son Villon, bien d’autres écrits d’une science patiente, sure, précise et logique. Je ne veux parler ici que des deux disciplines dont il a été, je ne dis pas le créateur, mais le rénovateur, qu’il a enfin, après des siècles de tâtonnements, placées dans la bonne voie, celle où il n’y a que vérité : la toponymie, ou la science des noms de lieux ; la géographie historique, ou la science des limites et des cadres territoriaux.

Ce n’est évidemment pas Longnon qui a inventé l’étude des noms de lieux. Elle a été de tout temps ; elle est en germe dans l’invincible besoin qu’a chacun de nous, ignorant ou savant, de connaître l’origine et le sens des mots qui lui sont chers, la signification de la ville ou de la source familières. Le Moyen Age a fait de la toponymie aussi bien que l’Antiquité ; et les contemporains de Philippe-Auguste qui rattachaient les Parisii au culte d’Isis et le nom de Lutèce à la boue de lutum, étaient à leur manière des précurseurs de la science moderne. Mais son vrai créateur, celui qui en a eu pour ainsi dire le flair divinatoire, est le grand Leibniz, un des êtres les plus intelligents qu’ait produits l’humanité : et si je prononce ce nom fameux à propos de la toponymie, c’est afin de rappeler le rôle prééminent que le

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philosophe lui a assigné dans la connaissance du passé, et c'est afin de montrer la place qui revient à Longnon pour avoir tiré d’elle le profit définitif. Leibniz voyait dans les noms de lieux les survivances, les témoins des langues et des civilisations disparues : c’était, selon lui, comme une archéologie verbale, dont l’explication ferait autant pour reconstituer le passé que l’autre archéologie, celle des pierres et des poteries. Mots en ruines mais à tout jamais fixés sur les sources ou les bâtisses du sol, valent autant pour refaire l’histoire de ce sol que les monuments en ruines déblayés par la pioche des fouilleurs. Et si l’on peut jamais retrouver les destinées primitives de l’Europe, disait Leibniz, si l’on veut prouver l’unité de la race ou de la langue qui l’a tout d’abord civilisée, c’est à l’aide des mots que cette langue primitive a déposés sur la terre, et qui ne l’ont plus quittée.

Mais ce n’est pas seulement à l’époque primitive que la terre et ses lieux habités doivent leurs noms. Chacunè- des époques historiques qui se sont succédé, chacune des langues qui se sont parlées en France, ont laissé leurs dépôts, leur couche de noms; et l’indo-européen primitif, et l’italoceltique, et le gaulois, et le latin, et le roman, et toutes les phases du français. Et les vagues d’envahisseurs qui à tant de siècles différents ont déferlé sur nos frontières ont implanté aux bordures de la terre de France des noms qui leur appartenaient et qui sont demeurés commetraces de leurs passages, et les Ibères, et les Germains, et les Normands, et les Bretons d’au delà la Manche et les Basques d’au delà les Pyrénées. Faire le relevé de tous les noms de notre pays, savoir leur origine, déterminer leur sens et leur date, c’est retrouver les épisodes les plus certains de la vie des siècles qui ont transformé notre destinée et des menaces voisines qui ont essayé de l’enrayer. Quand je reconnais tant de noms d’origine celtique qui signifient « lieu frontière » et qui se trouvent à la limite de deux diocèses ou de deux provinces françaises, je puis affirmer, sans crainte d’erreur, que ces provinces, ces diocèses, Auvergne ou Limousin si chers à la

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France française, remontent à la plusvieille Gaule, quecelle-ci avait déjà tracé limites et cadres de ces provinces, et quelles sont un organisme plus de vingt fois séculaire auquel il faut accorder respect et protection. La toponymie accroît singulièrement la valeur de notre histoire, la durée de notre passé, la confiance en la solidité, en la cohésion de nos forces nationales.

Je dis cela pour indiquer que Longnon, en consacrant à l’étude des noms de lieux la moitié de sa vie de travail, n’a pas seulement fait œuvre d’érudition, de recherche et de curiosité scientifiques, mais œuvre de patriote, qui s’efforce de savoir et désire proclamer les raisons profondes de la France.

C’est œuvre de même espèce, à portée d’érudition logique et de patriotisme réfléchi, qu’a faite Auguste Longnon dans ses travaux de géographie historique, ceux où il a voulu dessiner, pour toutes les périodes de son histoire, les limites des provinces ou des districts de la France. Car, en cela aussi, en la science des cadres comme en la science des noms, résident quelques-uns des éléments les plus sûrs de la connaissance intime de la nation.

De ces éléments, les uns sont permanents et quasiment indestructibles. Les autres sont de nature contingente et dépendent des fluctuations politiques ou sociales.

Les éléments permanents de nos circonscriptions territoriales sont au nombre de trois, et, malgré des variations innombrables à leur pourtour, peuvent se suivre jusqu’à nos jours depuis une époque étonnamment lointaine. Ces trois éléments sont, si je peux user de ces termes, les cadres territoriaux de la possession commune, ceux de la culture ou de l’exploitation, et ceux des relations économiques.

Je prends le cadre intermédiaire, qui est peut-être le plus ancien. C'est celui qu’ont formé, qu’ont délimité des familles associées, groupées en une tribu, s’installant dans

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une région déterminée pour la cultiver et l’exploiter. C’est ce qui fut le pagus des temps celtiques et romains, pour ne citer que les moments où nous le connaissons ; et c’est ce qui est le «pays » delà France actuelle. Drouais autour de Dreux, Buch autour de La Teste, et le Perthois ou la Woëvre, le pays de Senlis ou celui de Soissons, toutes ces individualités agricoles, toutes ces puissances de travail collectif et d’amourpropre local, qu’aucune modification administrative n’a pu réduire, ont plus de deux millénaires d’existence. Elles constituent l’organe le plus sain et le mieux équilibré, l'entité sociale la plus utile de notre ensemble national.

Mais au-dessus du pagus s’est formé, et dès l’époque gauloise, ce que les Latins ont appelé la civitas, et ce que j’ai le droit d’appeler la vraie « province », celle de la nature, de la vie profonde, et qui n’est pas celle du gouvernement et de la vie politique. Le « pays » ( pagus minor comme on dit parfois), c’est, je le répète, l’unité sociale de culture. La « province » ou la « cité » (pagus major), c’est l’unité sociale de commerce, de relations économiques. La terre fait le pagus ; la route fait la civitas. Lorsque les différents « pays », au cours du dernier millénaire avant notre ère, se sont rapprochés pour échanger leurs produits, commercer ensemble, ils se sont groupés suivant les affinités déterminées par les routes, routes de terre ou de rivière, et c’est ce groupement qui a fait la civitas. Autour des marais de Lutèce vivaient sur le plateau du Hurepoix ou dans les plaines de Gonesse trois ou quatre tribus de laboureurs bordées par une zone forestière continue. Mais un jour elles comprirent qu’elles dépendaient toutes d’un même réseau fluvial, qu’elles ressortissaient à la convergence d’une quadruple ligne de rivière, et elles s’associèrent pour avoir des marchés communs, et elles constituèrent la civitas des Parisii, le Parisis dans sa plus large acception. Et je n’apprendrai à personne l’incroyable ténacité de ces provinces de nature, qui sont, elles aussi, une des gloires providentielles de la France, telles qu’aucune nation au monde n’en présente de

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pareilles. Il n’importe que les frontières de ces grands pays aient été souvent déplacées ou rongées ; comme inunicipes gallo-romains, évêchés médiévaux, dialectes, noms et esprit de terroir, ils ont toujours vécu et il faut qu’ils vivent encore.

Enfin, à l’intérieur des petits pays, des pagi de culture, la gestion ou, plutôt, la possession de la terre détermina un démembrement du sol, son partage entre plusieurs maîtres ou plusieurs groupes de travailleurs. On eut le domaine d'un seigneur, et le seigneur fut tantôt un homme et tantôt un dieu, la villa-donjon d’un chef appelé Brennos ou la villa-temple d’un dieu appelé Mercure. On eut aussi le village, vicus, qu’il fût d’hommes libres ou d’esclaves d’un seul maître. Il va de soi que les limites de ces domaines, que les territoires de ces villages ont changé à chaque génération. Pourtant, en eux aussi comme en la province et comme dans le pays, il y a, du moins sur notre sol de France, un principe de continuité, je ne crains pas de dire un principe d’éternité. Regardez Taverny, qui échelonnne ses maisons entre les dernières pentes de la forêt de Montmorency et les terres de culture que traverse la vieille route romaine de Paris à Rouen : Taverny, c’est une commune moderne, avec son chef, ses habitudes, son église traditionnelle, le cimetière de ses morts : et ce fut, il y a un millénaire, un vaste domaine tout d’un tenant où labouraient, à la même place, des hommes pareils à ses paysans d’aujourd’hui ; et ce fut, sous les Romains, une villa constituée suivant le type classique cher au vieux Caton, la demeure du maître sur le flanc de la colline, près de la source, les sillons devant elle, et derrière elle la forêt ; et ce fut, plus tôt dans le temps, la propriété de quelque seigneur gaulois, et on peut voir encore, dans le bois voisin, la levée de terre qui formait l’enceinte où s’abritaient ses clients. La source, le sol de culture, l’encadrement forestier ont provoqué des milliers de domaines de ce genre, sociétés très étroites de travail, de vie, de prière

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et de mort en voisinage, dont nos églises paroissiales sont aujourd’hui encore les symboles et les témoins.

Mais, en dehors et pour ainsi parler en marge de ces trois unités permanentes, — la paroisse, le pays, la province, — la vie politique a réalisé des groupements sans cesse mobiles Elle a combiné à l’infini ces trois éléments pour créer des organismes de domination, de gouvernement ou d’administration.

Ce fut, sous les Gaulois, les ligues qui unissaient plusieurs cités, par exemple l’Armorique, fédération des cités maritimes de la Manche et de l’Atlantique ; et ce fut encore, à la même époque, les alliances à demi féodales entre cités suzeraines et cités clientes. Puis ce fut, sous les Romains, le rapprochement de ces mêmes cités en grandes provinces, les unes civiles, les autres militaires. Ce furent ensuite les différents royaumes francs. Et enfin, on eut l’enchevêtrement des possessions des grands seigneurs, les regroupements périodiques des gouvernements, provinces ou délégations de la Monarchie, le découpage systématique (d’ailleurs moins artificiel qu’on ne croit) des départements de la Révolution. Au travers des cadres traditionnels, fixés par la nature et les habitudes séculaires des hommes, la politique fit circuler des lignes de frontières et de limites qui se déplacèrent incessamment, comme des contours d’ombres sur le sol immuable.

Le livre d’Auguste Longnon que nous présentons ici au public est l’histoire de ces déplacements de limites, de ces modifications des territoires politiques de la France depuis le moment où il y a véritablement une France, par le nom, la langue, la royauté, l’esprit public, c’est-à-dire depuis l’avènement de la dynastie capétienne. Comment le royaume de France a, dans ses contours, réussi à former les frontières actuelles de la France ; et comment, à l’intérieur, il a réduit les éléments territoriaux divergents à n’être que les organes normaux d’un Etat homogène, en d’autres termes, la forma-

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tion de l'unité française, du corps national de notre patrie, et dans son dessin extérieur et dans ses principes internes, tel est le sujet de ce volume.

S’il avait été donné à Longnon de vivre une vie plus longue, telle qu’elle lui semblait promise, et telle que nous la désirions pour la science et la patrie, je crois que, cédant aux instances de nous tous, il eût bâti l’immense et solide édifice de l’histoire du sol de France dans les trois formes de sa vie : les noms de lieux, les cadres permanents, les frontières administratives. Et la vie tout entière des hommes de la nation même se fût développée dans ce tableau de la géographie historique, nous y aurions vu nos aïeux à l’œuvre, depuis plus de vingt siècles, pour définir notre sol par des noms permanents, pour y fixer la tâche des sociétés, pour rapprocher ces sociétés en une patrie qui ne pût plus périr. Toutes les assises de ce vaste monument se trouvent prêtes, mais disséminées dans les nombreux travaux que Longnon a mis au jour depuis ses premières études sur les pagi de la Gaule, publiés par la Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes, et la suite de ces pagi, et sa Géographie de la Gaule d'après Grégoire de Tours, et ses publications de pouillés et leurs préfaces, et sa fameuse leçon sur la nationalité française, et son Atlas historique, et ses conférences sur les noms de lieux que deux élèves dévoués éditent en ce moment même, tout cela, mis ensemble, représente le grand travail que nous avions rêvé, tel qu’aucune nation scientifique n’en aurait présenté de semblable. Je ne dis pas qu’il aurait mis Longnon au-dessus de d’Anville, d'Adrien de Valois, de Nicolas Sanson d’Abbeville : il l’était depuis longtemps et de beaucoup, il était de leur lignée, et bien supérieur à eux. Mais ce travail eût été pour les générations de l’avenir, et pour plusieurs siècles, la base indestructible de tout problème géographique, comme le Glossaire de Du Gange pour le vocabulaire ou le Commentaire de Godefroy pour le droit

romain.

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Je n’ai parlé jusqu’ici que des éléments de la France, les noms, les districts, les limites. Mais on ne peut pas songer à Longnon sans songer en même temps à l’être supérieur, physique et moral qu’est la France elle-même, et qui domina son activité de savant et sa conscience d’homme. C’est la France dans les mille détails de son évolution historique que nous offrent les livres de notre cher maître. Plus d’une fois, c’est aux origines et aux extensions successives de ce nom qu’il s’est appliqué. Si la grande oeuvre que nous avons souhaitée tout à l’heure eût paru, soyons sûrs quelle aurait débuté par un examen du nom de Gaule, par la constatation de l’extraordinaire survivance de ce mot de Gallia dans les premiers siècles du Moyen Age. Il nous eût montré, aux jours même de l’an mille, le terme historique de Gaule présidant encore aux leçons de l’école, aux histoires d’Aimoin, de Richer ou d’Adhémar, inspirant même parfois, à son insu, l’énigmatique Gerbert, après avoir dicté à Walafi’id Strabon quelques-uns des plus beaux vers qu’ait écrits le latin médiéval et que l’amour du passé de la France ait provoqués. Puis, sans doute, faisant suite à ce vieux mot de Gaule, Longnon nous eût représenté celui de France s’étendant peu à peu pour venir s’adapter, en une réplique vivante, au cadre traditionnel du nom gaulois, et la Gallia ou la Francia amœna des poètes carolingiens devenue la « doulce France » de la Chanson de Roland, si bien que nul hiatus, dans la vie du sol et la pensée des hommes, ne sépare la Gaule la plus lointaine de la France d’aujourd’hui.

Çes limites, ce grandissement ininterrompu de la France, Longnon en a poursuivi l’examen dans ce livre jusqu’à la date néfaste de 1871. Mais cette date, pour lui, n’était qu’un arrêt et non pas une conclusion, une encoche d'un jour et non pas une ligne définitive. Et sa dernière parole, on le verra, est une parole de confiance et d’espérance,

Il n’a pas vu la réalisation de son espoir. Sa vie, comme son œuvre, se sont arrêtées aux seuils des terres promises.

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Ni celle-là n’en est moins belle, ni celle-ci n’en est moins utile. Et les regrets qui accompagnent leur fin prématurée ne font qu’accroître nos sentiments d’admiration et de reconnaissance.

De cette reconnaissance, il faut qu’une bonne part aille à M. François Delaborde, qui, d’après les papiers de Longnon, ses propres notes de cours et les enseignements recueillis durant des entretiens intimes, a reconstitué l’œuvre et l’a complétée par des sommaires et une table d’un estimable profit. Il a tellement identifié sa pensée avec celle de son maître, il a procédé avec une telle exactitude dans la fidélité et une telle patience dans le contrôle que désormais Longnon et lui, pour moi et pour tous ceux qui les ont connus l’un et l'autre, nous apparaîtront comme d’inséparables collaborateurs, les serviteurs associés de la bonne science française.

Camille Jullian.

LA

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