‹ La Formation de L'unité FrançaiseChapitre 2 sur 188 · PREMIERE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIERE LEÇON

La France issue du démembrement de l’empire de Charlemagne. — La race capétienne. — Son œuvre. — Causes de la formation de l'unité française. — Fixité de la dynastie — Honnêteté des Capétiens. — Réversion des apanages.

Messieurs,

C’est avec une bien réelle et bien vive émotion que je monte dans cette chaire du Collège de France, où se sont succédé, depuis cent vingt ans, tant de maîtres éminents dans l’art de bien dire, et, pour ne parler que de ceux qui l’ont occupée depuis la Révolution, Lévesque et Clavier, tous deux hellénistes de mérite, Daunou, Letronne, Michelet, Guigniaut et, enfin, le titulaire actuel de la chaire, M. Alfred Maury, qui aujourd’hui s’y fait remplacer pour la première fois après avoir professé pendant vingt-neuf années consécutives, M. Alfred Maury, à l’excessive bienveillance duquel je dois l’honneur de paraître devant vous. La plupart de ces maîtres ont consacré leurs leçons à l’histoire de l’antiquité ; Daunou, le premier, a fait quelques excursions dans l’histoire des temps qui ont suivi la chute de l’Empire romain ; Michelet, au contraire, a uniquement traité de l’histoire

BNITÉ FRANÇAISE 1

de France, vous savez tous avec quel incomparable éclat ; M. Alfred Maury a successivement abordé les sujets les plus divers de l’histoire de l'antiquité et de l’histoire des temps modernes. G est également de cette dernière période que je me propose de vous entretenir, et j’ai choisi, dans l’histoire des temps modernes, un sujet qui toucheaux plus vives préoccupations de tous les Français. L’histoire de la formation territoriale de la France que je vais dérouler devant vous, c’est, en effet, l’histoire de la formation du pays qui a tout notre amour, du pays pour lequel nous sommes tous prêts à donner le meilleur de nousmêmes, soit en le défendant contre les entreprises de l’étranger, soit en travaillant, chacun dans notre sphère, à lui maintenir la place glorieuse que, depuis tant de siècles, il occupe si légitimement à la tête des peuples. L’histoire de la formation territoriale delà France, c’est en réalité l’histoire de la formation de l’unité française, de cette unité si lentement, mais si solidement édifiée, à laquelle la France doit le rôle important que, depuis les derniers siècles du moyen âge, elle a joué dans l’histoire de l’Europe.

Le sujet que j’ai choisi n’est pas nouveau : tous les historiens de notre pays l’ont traité, mais aucun d’eux ne l’a fait, ce semble, avec tout le soin qu’il comporte. En faisant mieux connaître les institutions et la géographie du moyen âge, en mettant au jour de précieux documents enfouis depuis des siècles dans nos dépôts d’archives et dans nos bibliothèques, ou en signalant ceux qui n’ont encore été l’objet d’aucune publication, les travaux de l’érudition moderne ont en quelque sorte renouvelé la question. Nous concevons, par exemple, plus nettement qu’on ne je faisait naguère encore, ce qu’était, au début de la dynastie capétienne, c’est-à-dire il y a neuf siècles, ce royaume de France que les historiens même les plus éminents ne distinguaient pas toujours assez nettement du domaine de la couronne, du domaine royal, ce royaume d’où est sortie la France moderne.

Le roj^aume de France est directement issu du démembrement de l’empire de Charlemagne. C’est le traité de Verdun, conclu en 843 entre les trois fils de l’empereur Louis le Pieux, qui créa le royaume de France tel qu’il a subsisté sans modifications bien apparentes jusqu’à la fin du moyen âge. Mais, par suite de l’établissement de la féodalité, qui est, paraît-il, 1 une des phases nécessaires de toute civilisation, le pouvoir royal était presque nul dans la majeure partie du royaume français Les limites de cet

Page 1