RÉSISTANCES DE L'ARISTOCRATIE FONCIÈRE
Ailleurs, la noblesse ne manifeste même pas pour la réforme cette bienveillance platonique ou partielle.
La noblesse silésienne, appuyée par les conseillers provinciaux, appuyée par Hoym, proteste contre la résolution qu'a prise le roi de faire de nouveau fonctionner les commissions de revision des charges instituées par Frédéric II, suspendues par Frédéric-Guillaume II. Hoym envoie au roi un projet de règlement de la domesticité obligatoire qui est loin de le satisfaire. Frédéric-Guillaume III n'a en somme qu'une conllance médiocre dans les bonnes dispositions de la noblesse : « La partie humaine {billvj denkende) de l'aristocratie foncière », dit-il, « que je tiens aussi pour la plus nombreuse, comprendra l'impossibilité de maintenir l'élat de choses actuel '. »
Si les plaintes des paysans se multiplient, celles des seigneurs suivent la même progression. Constamment, ils demandent au roi d'autoriser l'exécution militaire et, plus d'une fois, celui-ci s'y refuse. C'est le cas d'un seigneur silésien. Le roi lui répond, le 22 juillet 1800 : « Vos sujets sont rentrés dans le devoir; que leur demandez-vous de plus? et à quoi servirait l'exécution militaire? Je crains », ajoute-t-il, « que vous n'ayez vous-même, par votre attitude imprévoyante et coupable, donné motif à l'insubordination de vos sujets; et je suis si loin de vous autoriser à disposer de la force militaire, que je me réserve, au cas où de nouvelles scènes éclateraient, de faire une enquête sévère *. » Frédéric-Guillaume III est obligé, à maintes reprises, de sévir contre des nobles qui ont insulté ou maltraité leurs paysans. Deux ministres, Goldbeck et Schrôtter, vont jusqu'à proposer au roi d'arrêter une instance engagée contre le conseiller provincial de Stranski sur la plainte de deux de ses paysans. Le roi s'y refuse ^.
Que l'on se rappelle ce que nous avons dit de l'état d'esprit de la noblesse prussienne au moment de la préparation du code général. Il ne s'est pas sensiblement modifié depuis. Dans sa résistance aux réformes, l'administration n'est en réalité que l'interprète d'une caste à laquelle elle est rattachée de tant de façons *.
d. Stadelmann, Pithl. aus den k. pr. Slaalsarchiven, XXX, pp. 59, 60.
2. Stadelmann, Piibl. aus den k. pr. Staatsarchiven, XXX, pp. 5, 30. — Lehmann, Kupseltcck iind Schôn, p. 240. Durant la campagne de 1806, la préoccupation principale (le ruristocralie foncière est la crainte d'un soulèvement des paysans.
3. Stadelmann, Publ. ans den k. pr. Slaat.'^archit'en, XXX, p. 6b.
4. Stadelmann, Publ. aus den k. pr. Staatsarchiven, XXX, pp. 34, 40.
Une administration incapable ou corrompue, inerte et sans initiative, el,au sein de cette administration, quelques hommes qui se préparent, par le spectacle même des abus ambiants, à devenir les réformateurs de demain; quelques réformes administratives, partielles et incomplètes ; des tentatives de réformes sociales qui sont, en dehors du domaine royal, condamnées à l'insuccès: telle est l'histoire intérieure de la Prusse au début du règne de Frédéric-Guillaume III *.
Ce fut, dit le même historien qui considère cette période de l'histoire de Prusse comme la moins connue et la plus calomniée, ce fut l'époque des tentatives de réformes, des meilleures intentions ; mais ce fut aussi l'époque des avortements *. Ce n'est plus, comme le l'ègne de Frédéric-Guillaume II, une période de réaction; c'est une période d'impuissance ^ Il faut y rechercher, pour comprendre l'histoire du relèvement de la Prusse, la trace des efforts, du mouvement d'idées qui avaient préparc et mûri la réforme sociale. Mais il faut bien se garder des conclusions excessives.
Les historiens allemands ont presque admis que la Prusse était en train de se réformer elle-même *, lorsque la Révolution, et l'expansion militaire du Premier Empire, étaient venues la troubler dans cette tâche ^ Les contemporains eux-mêmes, même ceux (pii n'avaient pas, comme Marwitz, des regards de haine pour les cheveux non poudrés de Sieyès, même les Berlinois « éclairés », mettaient leur amourpropre à ne rien tenir de la France. Le roi, disait-on, était démocrate à sa manière, et l'on faisait circuler à Berlin un propos que l'on prê-
i. Ernst MiiER, Die Refortnder Vei-waltungs- Organisation vnler Slein ttnd Uardenbery, pp. 133, 134.
2. Theitsc.iikk, I, pp. 150, 158. — Haeusseb, III, p. 12"), donne une note dilTi-ronle: Uer ztl/ic Widerstand, den er {Fricdrich-Wilhelni ///.), noch in den letzten Tiigen des Jdhres 4 806, jeder durchgrei/enden Vmgestallung des allen Staatswescns entgegeiigesetzl
3. Die ganze Zeit schien wie verumnschen. Tukitsciike, 1, p. I;it1.
4. Voir THK.iTsr.iiKK, I, p. 157 : « La lU'îvolulion n'était pour rien », <lil-il, » dans les lenlalives di; réformes de Frédéric-Gnillaninc III ». — Voir, en sens contraire, l'muiTHOS, II, p. 1C8, et un aveu de Theitsciike, I, p. 161. — Dus lidikl vont 0 oktobe.r tS07, écrit Leiimamn, vfvdanki xcinen Ursprttng nicht cinon i>lôtzliclten, unvcrmilli'Uen, von Aunsen gegefnwirn hiqtube; es ist der Schluszslein rinrr si.fH(jfn, auf dcm Ituden des pmissischen Stantes vollzogenen ICntwichelung, demi An/'<ing aller ist (ils die Fonnulirung der nnvertlnsserlie/ien Menschenrechle. Leumann, Knrsebeck und Schiin, pp. 103, 106, 101, 2S8. — Suc.knhkim, p. 41;5. — Kunst Meieii. pp. 133, 134.
5. Wflhrend diesr Tfiâtigkeiten, ini l.rtufe der rrsten liegieriitii/sjnhre des h'onigs, in Millen politisrhen Friedens, sieh utti/efiindert hullen vnltziefien lininieti, iviirde jelzl der Slunt mehr und mehr in dits von Frankveieli dusi/e/iendi; Unhcil verwic/tcU. hTADKLiiAN.i, l'ubl. ous dcn k. jn: Slaalsarchiven, XXX, p. 70.
PÉNÉTRATIOx\ DES IDÉES NOUVELLES. 173
tait à un jacobin français '. « Ce roi », aurait-il dit, « nous gâte la Révolution! »
Personnellement, Frédéric-Guillaume III était profondément hostile aux procédés de la Révolution française *.
Il répugnait à ce qui n'était point le respect des prétendus droits acquis. S'il paraissait, dans ses projets contre le servage, avoir songé à y porter une main bien hésitante, ses hésitations mêmes attestaient ses scrupules. S'il était l'adepte des idées plus humaines de son temps, il était en hostilité déclarée avec l'esprit révolutionnaire; et c'est précisément parce qu'il reculait encore devant les mesures décisives, qui pouvaient seules dénouer la situation, qu'il ne réussit point, durant les dix premières années de son règne, à modifier les rapports des tenanciers et de l'aristocratie foncière.
Mais les leçons et l'action do la Révolution pénétraient par mille voies jusqu'à ceux-là mêmes qui ne voulaient rieii tenir d'elle ^. D'où venait donc que les hommes qui s'attachaient à faire ressortir les obstacles que l'état de fait opposait à la réforme dussent, la plupart du temps, rendne hommage à son esprit? D'où venait que les idées de réforme eussent pénétré même dans le cerveau étroit de Frédéric- Guillaume III, et que le souverain le plus indécis, le plus mou qui eût gouverné la Prusse depuis longtemps eût réalisé sur le domaine plus de progrès qu'aucun de ses prédécesseurs. D'où venait que l'esprit conservateur vît un jacobin dans chaque novateur? D'où venait enfin qu'un souffle d'indépendance ou de révolte semblât avoir passé sur ces paysans prussiens * qui, vingt années plus tôt, avaient supporté leur sort avec résignation? D'où venait surtout cette anxiété persistante devant la propagande révolutionnaire? Mais qui dira le travail obscur et sourd qu'accomplit l'idée pour pénétrer dans le monde des faits?
Le grand mouvement d'idées du xviir siècle, avec sa puissance merveilleuse de propagande, avait fait partout sentir son action ^ Et la
1. Theitscmke, I, p. 151. — Lehuann, Kneseheck und Schon, p. 101, — Lefebvre, Cahineis de l'Europe.
2. 11 reconnaissait cependant la légitimité de la Bauernbefreiung en France, Treitsciike, 1, p. 161.
3. Voir, même Wôllner et Frédéric-Guillaume II. Piulippson, I, pp. 88, 118. — Knapi', 1, p. 98. — Zu Schutz und Trutz am Crabe Schon's, pp, 39, 60, 61. — Aus den Papieren Schon's, IV, p. 370.