HARDENBERG ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Ainsi s'exprimait au mois de septembre 1807 un homme qui venait d'être et qui allait redevenir le premier ministre d'une des monarchies européennes d'ancien régime. Comparées à ce langage, les vues de Stein, à la même date, paraissent singulièrement étroites.
On peut dire que ces idées étaient nouvelles chez Hardenberg. En 1800, il s'était associé, par sa signature tout au moins, à la résistance du directoire général contre les réformes projetées par le roi'. Au printemps de 1807 encore, s'il faut en croire les mémoires de Schon, lorsque celui-ci lui proposa de faire appel à la nation par de grandes déclarations législatives, il s'éjait montré hostile à ce projet'. Il était beaucoup moins d'une pièce, beaucoup plus accessible aux impressions du dehors, beaucoup plus variable que Stein et que Schôn. Ceux-ci s'étaient foxmés, l'un sur les rives du Rhin, l'autre au fond de la province prussienne, aux deux extrémités de l'Empire, mais tous deux sur le terroir allemand. On suit le développement régulier et normal de leurs idées. Les variations de Hardenberg établissent mieux encore que ses idées lui venaient du dehors. Elles ne s'étaient pas formées, avec l'homme lui-même, par une lente croissance sur le sol germanique. Hardenberg personnifie, en quelque sorte, l'influence de la Révolution française * sur le seul peuple allemand qui ait entrepris de lui-mênie la réforme sociale et qui ne l'ait pas reçue toute faite des mains de la France. Cette influence éclate, elle est avouée dans la page que nous venons de citer *.
C'est pour cela que les Allemands ont incontestablement atténué le rôle de Hardenberg dans la politique intérieure de la Prusse ai)rès
i. Ans flen Pupiet'en Schôn's, I, p. 32.
2. Voir le reproche que Scliôn adresse à Hardenberg: keinen Sinn fur Menschensrechte. Lkhmann, Knesebeck und Schôn, |i. 105. — Les partisans de Scliôii dcvcloppenl celte thèse que c'est lui qui, en juin-juillet 1807, inculqua les idées de réforme à Hardenberg et fut en réalité le véritable auteur du mémoire de Riga. Cette assertion ne repose que sur une aflirmation de Schon. Zu Schutz und Trutz am Grabe Schôn's, pp. 166, 16T et 190. — .Mais ils doivent reconnaître que le mémoire de Riga est plus radical même que le plan de Schôn. Zu Schutz und Trutz am Grabe Schôn's, p. 113. — Voir le jugement d'Altenslein sur Hardenberg, Allenstein à Schon. Aus deii Papieren Schôn's, 11, pp. 15, 11, et encore, pp. 43 et 45. — Schôn reproche à Hardeniierg de n'avoir point d'indépendance de situation. Zu Schutz und Trutz am Grahe Scliôn's, p. 156.
3. BoRNHAK, Geschichte des preussischen Verwallunfjsrcchts, III, p. 7. — Treits- CHKK, I, p. 273.
4. Elle est avouée parTitEiTscHKE, I, p. 279. — Elle n'est pas moins reconnue par les adversaires de la réforme. M.\u\vitz, 1, p. 293, présente Stein comme le porteur des idées françaises.
léna *. Ils ont exagéré rimportance de l'édif du 9 octobre 1807 ^ tentative bien timide encore et bien incomplète, si on la compare à la législation de 1811 qui fut l'œuvre de Hardenbcrg lui-même. Et dans cette première tentative, ils ont effacé au profit de Stein* le rôle de Schôn et celui de Hardenberg *.
Sans doute, Stein apparaissait à tous, surtout après le départ de Hardenberg, comme le seul homme d'une volonté assez trempée pour commencer ce que le parti féodal appelait la révolution d'en haut ^. Par son caractère même et par l'opinion que l'on avait de son caractère, il y a joué un rôle prépondérant.
Sans doute on ne saurait oublier la passion de Schôn pour les idées de justice sociale, et son travail ardent et assidu au sein de la commission immédiate qui en prépara la réalisation.
Mais Hardenberg les domine par la largeur de conceptions et la hauteur de vues avec laquelle il développe les idées directrices. Non seulement il devait devancer en 1811 et Stein et Schôn lui-même ^ Non seulement il a su par une habileté politique de premier ordre introduire, dans le gouvernement de la Prusse, une politique nouvelle
1. Voir l'appréciation de Treitschke et son analyse des vues politiques de l'école allemande : Stein, Scharnhorst, Gneisenau, Vincke, Niebuhr. 11 n'y fait point figurer Hardenberg. Treitschke. I, p. 274. — Ceci très sensible aussi chez Mahwitz, I, pp. 298-299, qui attribue tout à Stein. — Zu Schiiiz und Trulz am Grabe Schôn's. — Lehman.n, Knesebeck und Schôn. — Leiimann, Scharnho7-st, II, p. 26. — Ranke, dans sa publication volumineuse sur Hardenberg, chargé de dépouiller les papiers laissés par Hardenberg, ne publie plus, à partir du doliut de 1808, aucun document original : il se borne à un récit personnel. L'explication qu'il en donne dans sa préface paraîtra certainement insuffisante. Ranke, Hardenberg, I, Vorrede. — Hijfkhr, Die Kabinetsregicrung in Pteuszen, und Lombard, Vorwort, p. X. — H. V. Sybel, Kleine histoHsche Schnflen, I, pp. 552, 553.
— R. GxEisT, Die Denkschriften des Freiherrn vom Stein [Preuszische Jahrbùcher, XXX Vm, p. 262).
2. Sensible surtout chez Treitschke, I, p. 280. — Aus den Papieren Schôn's, I, p. 43. — BoRNiiAK, ni, p. 5.
3. Voir une lettre de 1822 où Stein renie la réforme. MAiiwnz, II, p. 228.
— Habussbr, III, p. 126. Voir p. 121 le [tarallèle entre lui et Napoléon. — /1m* den l'iipieren ScBôn's, I, p. 47 : Stein freule x<ch srhon m Mcnicl Uber xcittën neiien Heiliyenschein. — Ibid., II, p. 47, mehr Lirhl nh ihm zukavi, — Voir A. Steb!«, Abhandlunyen und Aktenslucke zur Cescliichlc der ptvuszisc/ien lirfonnzcit, p. 147. Lorsque A. Stkhn, publia clans la llistoriscfie Zeitxcfirift, son article : Die preuatiêche VerfaMsunijafrage iS07-i8tS, la rédaclion y siippriina, sans le con* Hultcr, IcH réHurvus qu'il avait formulées sur la portée de l'iiitcrvcntion de Stein.