NAPOLÉON ET L'ÉTAT PRUSSIEN
La politique de Napoléon à l'égard de la Prusse recelait encore un autre calcul que des études récentes ont mis en lumière *. L'Empereur avait lancé l'imagination d'Alexandre sur la voie des conquêtes, mais avec Tarrière-pensée certaine de restreindre étroitement, ou de limiter aux satisfactions platoniques, les concessions qu'il pensait faire à cette ambition déchaînée par lui. Les sentiments qui formèrent entre Napoléon et Alexandre l'alliance de Tilsit sont difficiles à analyser; mais, sans résoudre un problème de psychologie aussi délicat, il est permis d'assurer qu'il y entrait, de part et d'autre, une dose de sincérité fort restreinte. En laissant entrevoir à Alexandre la prise de possession des principautés danubiennes, Napoléon n'avait probablement jamais songé à concéder à la Russie un semblable accroissement de puissance '. Durant l'année qui s'écoula entre le traité de Tilsit et les graves échecs de l'armée française en Espagne, Napoléon déploya toutes ses ressources pour tenir Alexandre éloigné d'une proie que le czar convoitait ardemment, sur laquelle il avait déjà la main, sans l'éloigner en même temps de l'alliance française. Et ce fut en réalité la Prusse qui fit, pour une large part, les frais de ces négociations *. Napoléon prolongeait à dessein l'occupation prussienne dans sa rigueur, afin de se faire, des atténuations successives qu'il se réservait d'y apporter, autant de titres à des concessions équivalentes ou à la reconnaissance de l'empereur de Russie, qu'il pensait ainsi calmer ou leurrer *. Ce n'était point qu'Alexandre eût très à cœur les intérêts de son ancien allié, le roi de Prusse, Il n'avait su lui faire dans les circonstances décisives, aucun sacrifice ; mais il devait tenir, dans l'intérêt de sa propre sécurité, à ne pas voir les troupes françaises trop nomlneuses ni trop établies en Prusse \
C'est de ce point de vue qu'il faut apprécier les efforts d'ingéniosité que Daru ' déploya durant une année, pour trouver dans la lettre ou
1. Hassel, I, pp. 87 et suiv. — Duncke», Ans der Zeit Friedrich's des groszen und Friedrich Wilhehn'x III. Abkandlungen zur preussischen Geschichte, p. 281.