LE RECRUTEMENT DES OFFICIERS
fragile de l'ancienne armée frédéricienne, on vit apparaître, dans la dissolution rapide qui suivit, ces causes irrémédiables de ruine '. Ces prisonniers qui, conduits par quelques cavaliers et délivrés par un hasard, refusaient d'aller reprendre le harnais, n'étaient point des soldats qui pussent défendre, contre les armées issues de la Révolution, l'indépendance de la Prusse.
Si l'esprit reste étonné, ce n'est point, certes, de l'effondrement de l'armée prussienne en 1806, c'est bien plutôt de l'éclat qu'elle avait jeté quarante années auparavant; c'est aussi qu'elle ait pu retrouver, dans quelques-unes de ses parties, après les premières impressions du désastre, assez de solidité pour fournir, avec York à Altenzaun, avec Blucher à Liibeck, avec L'Estocq et Scharnhorst à Eylau, des corps qui donnèrent encore des preuves réelles de valeur militaire *.
La constitution du corps d'officiers n'était pas en contradiction moins flagrante que la constitution de l'armée elle-même avec l'esprit des temps nouveaux.
Dans le cours du xviii' siècle, le corps des officiers prussiens avait tendu, de plus en plus, à former une véritable caste. Encore au temps de Frédéric-Guillaume 1" ^ il s'en fallait qu'il fût exclusivement composé de nobles. Mais, sous Frédéric 11, son caractère aristocratique s'était affirmé de plus en plus *. C'était un préjugé enraciné du grand roi que, seule, la noblesse avait le sentiment de l'honneur; aussi interdisait-il aux bourgeois la direction de ses troupes. Lorsque, à la suite des désastres de la guerre de Sept Ans, la disproportion entre l'effort qu'il soutenait et les ressources des territoires qu'il gouvernait, l'obligea à faire usage de tous les éléments qu'il pouvait rassembler, il admit des officiers roturiers; mais, au lendemain de la paix, il congédia, sans une précaution et sans
1. Lehmann, Knesebeck und Schôn, p. 286. — Haeusser, Deutsche Geschichte, II, p. 710.
2. TUEITSCHKE, I, p. 42. — BORNHAK, II, p. 67. — PuiLIPPSON, II, p. 179. — Eriti'
nerungen ans dem Leben des Feldmarschall's von Boyen, 1, p. 221. — Voir la défense de l'ancienne armée prussienne. Vox der Goltz, Roszbach und lena, p. 84.
3. PiiiLippsoN, I, p. 16. — Lëhhann, Scharnhorst, II, p. 56, 57. — Erinnerungen aui dem Leben des Feldmarschall's von Boyen, I, p. 313.
4. Der minière Adel, der dem Soldatenstande gewidmet wurde, dit Stdgemanu dans son rapport d'août 1806. Lehmann, Knesebeck und Schôn, Beilagen, p. 305. — Erinnerungen aus dem Leben des FeldmarschaWs von Boyën, I, p. 315.
aucune ressource, ces hommes qui avaient versé leur sang pour rÉtat prussien '.
En temps normal, le recrutement des officiers était réservé aux chefs des régiments *. C'était d'eux qu'il dépendait d'admettre, dans leurs régiments, les Junkei\ c'est-à-dire les jeunes nobles qui venaient, à l'âge de douze, treize ou quatorze ans ^, y commencer leur apprentissage militaire au détriment de leur instruction générale *. Comme les familles nobles paraissaient manifester, vers la fin du XYiii"^ siècle, une sorte de préférence pour les services civils, le roi intervint plus d'une fois pour exercer une véritable presse ^. Mais c'était, en somme, par les chefs de régiments, c'est-à-dire par une sorte de cooptation, que se recrutait le corps d'officiers. L'avancement ultérieur appartenait au roi ^ En 1806, sur les 7 000 à 8000 officiers prussiens, l'on n'en comptait que 695 sans titres de noblesse, et l'on en comptait plus de 1 000 venus de l'étranger \
L'arrogance de ces officiers ^ qui étaient en même temps des privilégiés, était devenue intolérable; leur outrecuidante légèreté ®, leur brutalité pour tout ce qui leur était étranger, le double orgueil de la caste aristocratique '" et d'une autorité militaire, dont l'arbitraire était presque sans limites, les avaient rendus de plus en plus odieux. Encore à la fin du siècle, tout était permis à l'officier, non seu-
1. Lehmanm, Schaitihorst, II, p. 58. — Philippson, Geschichle des preiissichen Staalswesens, I, p. 425.
2. BoRNiiAK, II, p. 198. — Treitscokb, I, p. 43. — Lehmann, Scharnhorst, II, p. 63.
3. Lehmann, Scharnhorst, II, p. 64. — Marwitz est inscrit à douze ans et demi, commence le service réel à treize ans cl demi; il est nommé officier à qualorze ans et demi. Aus dem Nacfilasse Ludwig's von der Marwitz, I, p. 42. — Clausewitz à douze ans. Boyen, Freycorporal à treize ans. Erinnerungen aus dem Leben des FeldmarsclialVs vois Boyen, 1, p. 131.
4. Arts dem Sachlasse Ltidwigs von dbu Marwitz, I, pp. 23, 26, 303.