Lehman.n, Scharnhorst, II, p
Cet édifice artificiel ne tenait que par la contrainte journalière; les désertions constantes n'étaient point seulement réprimées avec cruauté, on s'efforçait de les prévenir : une moitié des garnisons était occupée à garder l'autre. A chaque instant, l'alarme était donnée; les postes préparés à l'avance et chargés de cette mission spéciale s'ébranlaient au premier signal et saisissaient presque infailliblement le fugitif *.
Lorsque les fils de paysans, qui formaient la partie nationale de l'armée prussienne, lorsque les malheureux, soumis à ce régime, arrivaient, après avoir servi durant des années, après avoir versé plus d'une fois leur sang sur les champs de bataille, au terme de la durée de leur service, c'était pour retrouver le régime, presque aussi rigoureux, du servage rural. On avait longuement discuté la question de savoir si l'ancien soldat, revenu aux champs, devait rentrer dans les liens de la sujétion héréditaire, et c'était l'affirmative qui avait prévalu '.
On juge de ce que pouvait être l'état moral d'une armée ainsi constituée, où, suivant l'expression de Mathieu Dumas, la rigueur de la discipline n'en garantissait pas la solidité.
C'est un fait — peut-être difficile à expliquer, mais cependant certain, — que le poids d'une organisation solide, dans laquelle la volonté humaine se trouve enserrée, que la discipline seule, a souvent déterminé l'homme à faire le sacrifice de sa vie, sans que ni le dévouement à la patrie, ni le dévouement à une idée ou à une cause, l'y incitassent. Ni chez les mercenaires de Wellington, ni dans les armées de Frédéric II, les mobiles moraux ne jouaient un grand rôle. Mais il n'est pas douteux, non plus, que ce défaut de ressort moral n'ait été l'une des causes principales de la décadence de l'armée prussienne '. Frédéric II lui-même en avait eu le sentiment lors de la guerre de succession de Havièi'o; et, lorsque la défaite eut fait écrouler, en un jour, cet édifice compliqué, artificiel et
1. Lkiimank, Schornhnrst, II, pp. 79, 80. — A la fin fie la guerre de Sept. Ans les morcnnairbs oui dispurii. I-kiimann, Kneschcck utnl Schon, p. 280. — liuuNiiAK, 11, pp. 160, 105. — Erinnerungen ans tlcm Lcfwn des FeldmafsrliaU'x von Uoyen, 1, p. 202.
2. Fmupi'HOH, I, pp. 413, 420. - Siauklmann, Publicationem aus den KÔnigliehen puciuiiiiic/irn Sluataarchiven, X.\.\, p. 43.
3. TitKiTMciiKK, hnihche (je.ichichle im nrunzehnten Jahrhundert, I, p. 75. — Lkiimam<i, Sc/iarn/iorst, II, pp. 71), 81.