LE RÔLE DES FORCES MORALES
Jamais le lien entre l'état social, politique, intellectuel des peuples et leur état militaire n'a été plus sensible qu'au xix^ siècle. Jamais n'est apparu d'une façon plus claire le rôle que jouent les éléments purement moraux dans la puissance et dans les succès militaires des nations.
C'est dans la formation des armées révolutionnaires en France que la puissance de l'idée se manifeste de la façon la plus incomparable. Dans l'insignifiance môme des premiers événements militaires qui firent reculer la coalition; — dans la résistance victorieuse de ces éléments de l'armée française de 1792, la veille encore indisciplinés, désorganisés, sans direction, presque réduits à l'état d'anarchie, et devant lesquels s'arrête l'armée de Brunswick; — dans les hésitations, les lenteurs, les incertitudes des coalisés, où se traduisent la méfiance et l'énervement des volontés, le rôle des forces morales apparaît avec une évidence indiscutable.
Cette vérité a éclaté aux yeux mêmes des contemporains, surtout aux yeux des vaincus, que la défaite rendait clairvoyants. Les gouvernements et les peuples qui commencèrent à souffrir, au début du xix" siècle, de roj)pression militaire en laquelle avait dégénéré la Révolution française ne s'y trompèrent point. Les hommes d'État prussiens, en particulier, reconnurent la vérité à l'haure même de la défaite, avant que les forces morales eussent eu le temps de se retourner à leur profit. C'est là l'origine de la réforme militaire '.
Deux préoccupations essentielles devaient dominer l'esprit des hommes qui cherchaient à créer dans la nation et dans l'armée prussienne un nouvel état moral. Il était également nécessaire de modifier le caractère presque exclusivement nobiliaire du corps d'officiers, elle mode de recrutement, la constitution sociale de l'armée prussienne.
Hardenberg et Altenstein *, très étrangers au sentiment militaire,
1. Les historiens prussiens développenl celte idée, qu'au moment même où les Prussiens empruntaient à la France les insliliilions qui avaient fait sa grandeur militaire, Napoléon les altérait par la loi de ventôse an viii. Scharnhorst réalise ce que Carnot et Dubois-Crancé ont vainement tenté. Lehma.nn, Scharnhorst, II, p. 89. — Treitschke, H, 294-295. — Voir aussi la tendance à affirmer que le recrutement national et l'idée du service obligatoire est une idée prussienne qui remonte h Frédéric-Guillaume I" et que la Prusse n'a empruntée à personne. Lehmann, Knesebeck und Schon, p. 2S4 et suiv.
2. Là encore Lehmann oppose avec insistance l'influence française que subit Hardenberg aux projets de Scharnhorst qui ne sont cependant point si diffé-
tout imprégnés, comme on l'a pu voir par le Mémoire de Riga, des exemples de la Révolution française, ne proposaient rien moins, dans leur plan de réorganisation générale de l'État prussien, que de faire élire les sous-officiers par les soldats et les ofUciers subalternes par les sous-officiers.
Tout novateurs que fussent Scharnhorst et Gneisenau, ils n'allaient pas si loin. Dans les projets qu'ils préparèrent, dès le mois de septembre 1807, ils supprimaient la charge de Junker ', c'est-à-dire cette sorte de stage que l'on faisait accomplir, à partir de l'âge de treize ou quatorze ans, par les jeunes nobles destinés à l'état d'officier. Ils commençaient la hiérarchie des officiers à la charge de Portepee-Fàhnrich, nom que Ion avait donné jusqu'alors au Junker à partù" du moment où il était autorisé à porter les insignes d'officier. Ils ouvraient l'accès de cette charge aussi bien aux roturiers qu'aux nobles, même aux anciens sous-officiers; ils l'ouvraient par un examen dont le programme était modeste, mais qui plaçait la constatation du mérite comme première condition à l'entrée de la hiérarchie militaire *.
Pour le grade de lieutenant, Scharnhorst et Gneisenau qui subissaient, bien qu'à un degré moindre, l'influence des mêmes exemples et des mêmes doctrines que Hardenberg et Altenstein, avaient imaginé un système mixte. L'élection, mais l'élection par les grades supérieurs, et l'examen y tenaient l'un et l'autre leur place. Les lieutenants du régiment choisissaient pour chaque promotion trois candidats parmi les Portepee-Fàhnrich. Ceux-ci subissaient l'examen, et, si ous y étaient admis, c'étaient les officiers supérieurs qui proposaient définitivement au roi le candidat qu'il investissait ^.
renls. Leiima.nn, Scharnhotsl, II, p. 62. — Voir celle opposition à propos de la réforme Irès modeslc de Scharnhorst, le principe de l'éleclion, rfoW demokratisch und auftusend, hier corporatiu und bindend. Lehmann. Scharnhurst, 11, p. 64. — Ehast Meier, Die Reform der Verwallunga-Organisalion tinter Stein und Hardenberg, p. 168.
1. Theitsciikb, I, p. 203. — Lbhmann, Sc/iarnhorsl, II, p. 63 el lu ii. Ci.
2. LeiiMAnN, Scharnhorst, II, p. 67. — Tiikitsciike, I, p. 28V, cxpii(jue avec une naïveté uingiilièrc que le corps d'ofllciers prussiens arrive ainsi h une constilullon plus éKaliluirc que le corps d'ofliciers frain.ais, parce (ju'on n'y rencontrait point le dédain qu'éprouvait l'oflicier frant.-ais pour son camarade sorti des rangs. — Voir GOlzen édiclant de sa propre autorité en Silésie la suppression du privilè^u qui réserve les postes d'ofliciers & la noblesse Lkhmanm, Scharnhorst, II, p. 23; — cl les premières mesures prises' eu décembre 180(5. Sciiladkn, l'reunsun in den Juhrcn fHOO und 1807. Ein lagi'buch, p. 13.