‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 2)Chapitre 18 sur 186 · LE SYSTÈME ÉGOÏSTE · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME ÉGOÏSTE

son universalité, la société a le plus à craindre », c'est la passion « qui correspond au motif de l'inlérôt pécuniaire*** ». Le but que poursuit Bentham, d'accord avec tous les philosophes de l'utilité, c'est de fonder la morale comme science exacte. Il cherche donc à isoler dans Tàme humaine, le sentiment qui paraisse le mieux se prêter à la mesure. Or, le sentiment de sympathie parait, moins que tout autre, satisfaire à cette condition : comment dire, sans absurdité, que le sentiment de sympathie varie, selon une loi quelconque, en raison du nombre de ses objets ? Au contraire, les sentiments égoïstes admettent, mieux que tous les auti'es, un équivalent objectif. La crainte d'une douleur se laisse, avec quelque précision, évaluer et comparer à d'autres craintes, lorsque les douleurs considérées sont des douleurs proprement égoïstes, lorsqu'il s'agit, par exemple, de la crainte d'une amende déterminée : c'est pourquoi l'idée d'appliquer le principe de l'utilité à la théorie du droit pénal semble s'être présentée la première à l'esprit de Bentham. Une espérance se laisse, avec quelque précision, évaluer et comparer à d'autres espérances, lorsque les plaisirs espérés sont d'ordre ^oïste, lorsqu'il s'agit, par exemple, de Tespérance de recevoir un nombre déterminé de pièces de monnaie égales entre elles: c'est jx)urquoi l'économie politique, la « dogmatique de l'égoïsme », constitue peut-ùtre la plus fameuse des applications du principe de l'utilité. Mais, alors même que l'on admet la prédominance des mobiles égoïstes, le principe de l'utilité peut être.

et a été effectivement interprété de deux manières distinctes, qui donnent naissance, en face de la thèse de la fusion des intérêts, à deux thèses nouvelles.

On peut raisonner d'abord de la façon suivante : puisqu'il est reconnu que les mobiles égoïstes sont prédominants dans la nature humaine et que, d'ailleurs, l'espèce humaine vit et subsiste, il faut admettre que les égoïsmes s'harmonisent d'eux-mêmes et produisent mécaniquement le bien de l'espèce. Bentham ira même plus loin et tirera argument de la persistance de l'espèce humaine pour démontrer la prédominance des mobiles égoïstes : l^iumanité pourrait-elle subsister un seul instant, si chaque individu était occupé à promouvoir l'intérêt de son prochain, au détriment de son intérêt propre * '? Thèse qui présente un caractère éminemment paradoxal, qui est appelée cependant à faire fortune : on peut l'appeler la thèse de l'identité naturelle des intérêts.

Mandeville, dans sa « Fable des Abeilles », parue en 1723, avait développé cette théorie que les vices des individus sont à l'avantage du public : private viceSj public benefits. Il s'était flatté de démontrer « que ni les qualités qui forment les liaisons d'amitié, ni les affections naturelles à l'homme, ni les vertus réelles qu'il est capable d'acquérir par la raison, ni le renoncement à soi-même, ne sont le fondement de la société. C'est ce que nous appelons Mal dans le monde soit moraly soit physique, qui est le grand principe pour nous rendre des créatures sociables'»'^ ». Mais qu'est-ce que

l'identification des intérêts. 21

Mandeville appelle le mal, ou le vice? Est-ce l'égoïsme ? Pourquoi, si l'égoïsme est utile au public, et si, d'autre part, on convient d'appeler vertueuses chez les individus les qualités utiles au public, persister à appeler l'égoïsme un vice^^? C'est la critique que vont adresser à Mandeville tous les moralistes qui se rattachent à la tradition utilitaire, depuis Hume et Brown jusqu'à Godwin et Malthus''^ Si Mandeville avait commencé par reviser la terminologie courante, fondée sur les notions d'une morale erronée et confuse, il aurait découvert la thèse de l'identité des intérêts, travaillé au progrès de la science morale, au lieu de procéder en littérateur, faiseur de paradoxes. Car l'économie politique utilitaire repose tout entière, à partir d'Adam Smith, sur la thèse de l'identité naturelle des intérêts. Par le mécanisme de l'échange et la division du travail, les individus, sans le vouloir, sans le savoir, en poursuivant chacun son intérêt propre, travaillent à réaliser, d'une manière immédiate, l'intérêt général. Peut-être Adam Smith, qui fonde sa morale sur le principe de la sympathie, serait-il disposé à admettre que la thèse de l'identité naturelle des intérêts, vraie en économie politique, est fausse en morale. On voit cependant combien il sera tentant, pour les théoriciens du système égoïste, d'accaparer une thèse qui semble justiûer leur doctrine.

On peut, d'ailleurs, fort bien tenir pour paradoxale la thèse suivant laquelle les égoïsmes s'harmonisent d'une manière immédiate, et, sans abandonner la thèse

de ridentilé naturelle des intérêts, s'acommoder de la doctrine plus modérée, développée par Harlley, selon laquelle ridentification des intérêts s'opère d'une façon nécessaire sans doute, mais seulement progressive et graduelle. La grande préoccupation de Hartley est de démontrer la coïncidence du mécanisme de Tassociation avec Toptimisme chrélien, qui se fonde sur des considt^ rations de finalité"'^. Après avoir établi d'abord, en pur langage benthamique, que tous les plaisirs, qui nous paraissent irréductibles et spécifiquement différents, no diffèrent, en réalité, que par le degré de leur complication, et sont tous des collections d'éléments simples, diversement associés''', Hartley pense pouvoir rendre compte?, {>ar le seul mécanisme de l'association, de la formation de tous les sentiments, sympathiques aussi bien (ju'iîgoïstes, et démontrer, en outre, que la quantité de plaisir tend, selon une {)rogression mathématique, à pn'îvaloir sur la quantité de peine. « Ainsi l'association des idées convertira un élat, où le plaisir et la peine seront perdus allernativemcnt, en un état où le pur plaisir mtu seul perçu; ou du moins fera, pour les êtres qui en subiront rinfluence à un degré indéfini, « la (li>tance qui les nipproclie de cet état plus petite que toule quantité finie *••' ». C'esl, nous dit Hartley en propres Itîrmes, la promesse du j)aradis i*econquis : « Tassociation tend à nous iviulrc tous finalement semblables, (le sorte que, si Tun est heureux, tous doivent Vviw '"• ». Priestley emprunte la théorie à Hartley, la dégage' des éléments théologi(iues qui, chez celui-ci,

l'identification des INTI^RÊTS 23

la compliquent". Elle devient la théorie du progrès indéfini. Nous en verrons les destinées.

Mais on peut raisonner encore autrement : on peut admettre toujours que les individus sont principalement, ou même exclusivement, égoïstes, et nier cependant l'harmonie, soit immédiate, soit seulement progressive des égoïsmes. On déclare alors que, dans Tintérêt des individus, il faut identifier l'intérêt de l'individu avec l'intérêt général, et qu'il appartient au législateur d'opérer cette identification : et c'est ce qu'on peut appeler le principe de l'identification artificielle des intérêts. Hume, après avoir approuvé la maxime des écrivains politiques, suivant laquelle tout homme doit être, en principe, tenu pour une canaille (every mon should be held a knave), conclut, de ce principe une fois posé, que l'art de la politique consiste à gouverner les individus par leurs intérêts, à imaginer des artifices tels qu'en dépit de leur avarice et de leur ambition ils coopèrent au bien public. Si l'on ne procède pas ainsi en politique, c'est en vain que l'on se vantera de posséder les avantages d'une bonne constitution ; on trouvera, en définitive, que l'on n'a pas de garantie autre, pour ses libertés et ses biens, que la bienveillance de ses maîtres, ce qui revient à dire que l'on n'aura aucune garantie ^*^. — Or, c'est sous cette dernière forme que Bentham adopte d'abord le principe de l'utilité. Il pourra bien appliquer, accidentellement, le principe de la fusion des intrêts. Il pourra bien, en matière d'économie politique, adopter, avec les idées d'Adam

^li LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.

Smith, le principe de l'identité naturelle des intérêts. Mais la forme primitive et originale que revêt, dans sa doctrine, le principe de Tutilité, c'est le principe de ridentification artificielle des intérêts. Bentham s'adresse au législateur, pour résoudre, par Tapplication bien réglée des peines, le grand problème de la morale, pour identifier l'intérêt de l'individu avec l'intérêt de la collectivité; son premier grand ouvrage est une « introduction aux principes » non seulement « de la morale », mais encore et surtout « de la législation ».

N'est-ce pas ainsi que vient de procéder le philosophe français Helvétius, dans son livre fameux « De l'Esprit»? Et, si oublié que soit aujourd'hui cet ouvrage, est-il possible d'exagérer l'influence qu'il exerça, dans toute l'Europe, au moment de son apparition '^? Influence particulièrement profonde et durable en Angleterre, et que Bentham éprouva l'un des premiers: aussi bien Helvétius ne se donne-t-il pas pour un disciple de Hume Y et le [Kiblic anglais ne relrouve-t-il pas, dans les écrits du philosophe français, les idées, en quelque sorte dépayséiîs, de ses philosophes nationaux '•'^ ? Les temps ne sont plus, (lailleurs, où Vollaire et Montesquieu allaient prendre en Angleterre des leçons de philosophie et de I)olitique. Maintenant, le phénomène inverse se produit ; les « libres penseurs » anglais, tombés en dis- «•rédit dans l(;ur pro[)re pays, ont fait école en France, on U'H Anglais vont renouer la tradition rompue. C'est le temps où l'usage s'établit, pour les jeunes gens de

INFLUENCES FRANÇAISES. Tô

grande famille, d'achever leur éducation par un voyage en France. Le père de Jérémie Bentham n'est qu'un riche bourgeois ; mais il sait et aime le français, et rédige son journal quotidien dans une sorte de français bizarre, mêlé de mots anglais et d'anglicismes. Il conGe son fils, qui, âgé de six ans, sait déjà le latin et le grec, à un précepteur français, sous la direction duquel Jérémie passe, rapidement, des «Contes» de Perrault aux « Contes » de Voltaire et découvre déjà, si nous en croyons ses déclarations, dans un passage du < Télémaque », les premières lueurs du principe de l'utilité®*. Puis Bentham entre, en 1755, à l'école de Westminster, et, en 1760 (il est âgé de douze ans seulement : on le dispense de prêter serment tant il est jeune) à l'Université d'Oxford®^ ; bachelier es arts en 1763, il va s'inscrire comme étudiant à Lincoln's Inn, puis revient entendre à Oxford les leçons du fameux professeur de droit Blackstone. Mais ni lés milieux où il a grandi ni les maîtres qu'il a écoutés ne semblent avoir agi sur lui, si ce n'est par répulsion. Les influences profondes qu'il subit vers cette époque sont françaises. En 1770, il fait le voyage de Paris ^^ Un peu plus tard, il se met à correspondre en français avec son frère ^^ Il lit Voltaire, dont il traduit un des contes en anglais '^ ; Montesquieu, qu'il apprécie médiocrement"^ ; Mauperluis, auquel il emprunte certaines formules de son calcul moral •'; Chastellux, dont il goûte le traité « de la Félicité Publique», et avec qui il entre en relations^®. Surtout, c'est en 1769 qu'il a lu Helvétius, et découvert sa

vocation. Un problème avait tourmenté son enfance: il comprenait mal le sens du mot génie. Il en trouve, chez Ilelvétius, le sens étymologique: génie vient de gigno, et veut dire invention. Quel est donc son génie? Et, d'autœ part, de toutes les formes du génie, quelle est la plus utile? Ilelvétius lui répond : le génie de la législation. Mais a-t-il le génie de la législation? «D'une voix tremblante», il se répond à lui-même «oui '"'». Son ambition, il Tavouo, quelques années plus tard, aux premières lignes d'un de ses ouvrages manuscrits : « Ckî que Ricon fut pour le monde physique, Helvétius le fut {X)ur le monde moral. Le inonde moral a eu son Bacon ; mais son Newton est encore à venir '^j». Ilelvétius, à r<»xemplede Hume, veut « Imiter la morale comme toul».'s les autres sciences et faire une morale comme une physique expérimenlale"*». Il assigne pom' principe à la morale « Tintérêt public, c'est-à-dire celui du plus grand nombre » ; et c'est dans « la pratique des actions utiles au plus grand nombre » qu'il fait consister la justice'*. L'intérêt est l'unique dispensateur de Teslime et du mépris attachés aux actions et aux idées: voilà la thùse fondamentale de son livre. — Aux idées. Pourquoi établissons -nous une hiérarchie entre les sciences? Ce n'est pas en raison des caractères intrinsèques qu'elles présentent, de leur plus ou moins de complexité ou de difficulté. La science des échecs est I)eut-ôtre aussi complexe que les mathématiques abstraites; mais elle est moins utile et, par suite, moins estimée : c'est en proportion de leur utilité que nousesli-

HKLVÉriUS. 27

mons les divers ordres de connaissance''*. Principe que Bentham reprendra pour l'appliquer, dans sa « Chrestomathie », à un essai de classiflcation des sciences. — Aux actions. « Si Funivers physique est soumis aux lois du mouvement, l'univers moral ne l'est pas moins à celles de l'intérêt » ; et, si l'intérôt personnel est l'unique et universel appréciateur du mérite des actions des hommes, la probité, par rapport à un particulier, n'est, conformément à sa définition, que « l'habitude des actions personnellement utiles à ce particulier ^* ». Par rapport à un particulier, soit; mais par rapport à la société? C'est toujours le même problème qui se pose; et Helvétius y répond en se ralliant au principe de l'identification artificielle des intérêts.

Il réfute la théorie des climats, développée par Montesquieu dans son « Esprit des Lois »'^. Au déterminisme physique et en quelque sorte géographique de Montesquieu, Helvétius oppose un déterminisme moral; l'homme est moins le produit des circonstances géographiques que des circonstances sociales, de l'éducation au sens le plus large du mot : « c'est uniquement, nous dit-il, dans le moral qu'on doit chercher la véritable cause de l'inégalité des esprits^"». La conséquence de cette théorie, c'est que l'homme est muni, grâce à la connaissance qu'il acquiert des lois de la nature humaine, d'un pouvoir illimité de transformer ou de réformer l'homme. C'est la théorie que reprendront, au commencement du xix® siècle, les éducateurs comme James Mill, disciple de Bentham, ou comme Robert

28 LE RADICALISME PUILOSOPUIQUE.

Owen, disciple de Godwin : par l'éducation, on enseigne aux individus à identifier leur intérêt avec l'intérêt général. Or Bcntham et Godwin sont deux disciples d'Helvétius. Du moment que toutes les inégalités entre individus proviennent de causes morales, il en doit être de même de l'inégalité des sexes. Elle est due à des causes sociales et modifiables, non physiologiques et immuables ^\ Helvétius est féministe. Or c'est Mary Wollstonecraft, femme de Godwin, qui fondera, en 1792, le féminisme anglais avec son « Apologie des Droits de la Femme » ; et, aux approches de 1832, la plupart des radicaux utilitaires, Bentham en tête, seront, eux aussi, féministes. On aperçoit sous quelle influence Bentham a conçu l'espoir de constituer une science exacte de la morale, lorsqu'on voit Helvétius déclarer qu'il existe un art pédagogique, un art d'inspirer et de régler les passions, dont les principes sont « aussi certains que ceux de la géométrie "'^ ».

Helvétius demande, d'ailleurs, qu'on entende le mot « éducation » au sens le plus large : « chacun, si je l'ose (lire, a pour précepteurs, et la forme du gouvernement sous lequel il vit^ et ses amis et ses maîtresses, et les gens dont il est entouré, et ses lectures, et enfin le hasard, c'est-à-dire une infinité d'événements dont notre ignorance ne nous permet pjis d'apercevoir Tenchaînement et les causes "'^ ». Le législateur est donc un pédagogue, un moraliste : la morale et la législation ne font «qu'une seule et même science'*'^». C'est uniquement par de bonnes lois qu'on peut former des hommes

Page 1