‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 2)Chapitre 40 sur 186 · RATIONALISME ET NATURALISME · texte numérisé non relu

RATIONALISME ET NATURALISME

découvrir des détours logiques propres à conférer à e^lte notion vague le caractère d'une vérité mathématiquement exacte et rigoureuse; et c'est ce qu'essaierait de faire Bentham. Mais, si le principe de la sûreté est le principe fondamental, chez Bentham, du droit civil, sa philosophie juridique apparaît donc essentiellement comme une philosophie de la tradition, un empirisme. Pas de droit naturel vrai pour tous les temps et pour tous les pays. Autant de droits distincts que d'habitudes, d^associations d'idées invétérées, dans chaque siècle et dans chaque nation. Comment des associations d'idées fortuites, contingentes, variables, produisent-elles le semblant d'un ordre? C'est le mystère de la nature,

devant lequel le naturalisme de Hume nous invite à incliner notre raison.

Mais la nouvelle morale de l'utilité recèle, en outre une tendance rationaliste déjà sensible chez Hume, beaucoup plus forte chez Helvétius et chez Bentham. On peut conjecturer que la philosophie du droit civil, chez Bentham, tend à l'égalitarisme, dans la mesure, où rinspiration rationaliste tend, par instants, à y prédominer sur l'inspiration naturaliste.

Le rationaliste croit à la toute -puissance de la vérité et de la science : n'est-ce pas cette croyance qui encourage en ce moment même le philosophe de l'utilité à préparer la constitution d'une science exacte de la morale et de la politique? De même que la science assure à l'homme la puissance de transformer, à son gré et sans limite, la nature physique, de même elle

'••> LE KADKiALISME PHILOSOPHIQUE.

d^%Ta lui âL-î-îurtr. si trlle ne ment pas à ses promesses, la possibilité «Je trinsformer sans limites la nature hnrn<iine. Les causes physîola^ques et physiques sont n^r;:li;;eables : l'éaJucation a la faculté de transformer <fans limites le caractère humain, de faire tous les hommes intellectuellement é^ux et dès lors dignes de pirfsé^ler des richesses t^jales. C'est la théorie d'ik'lvélius, le maître de Bentham. Hartley, de même, chez qui la loi du progrès indéfini était une loi strictement intellectuelle, dérivée de la loi de l'association des idées, affirmait la tendance nécessaire du genre humain vers un état final, où tous seraient à la fois parfaitement heureux et parfaitement égaux : Hartley, lui aussi, est un des inspirateurs de Bfmiliam.

Le rationaliste est disposé, en outre, à négliger le particulier, pour ne s'attacher qu'à la considération du général : l'existence de « faits généraux » lui fournit un iiioy^îri commode pour distinguer, par un détour, le, nécessaire de l'accidentel. Étant donné qu'il existe (les imliviiliis, il trouvera donc commode d'admettre d'abord que tous les individus peuvent être tenus pour sensiblement égaux. Que ce soit là une convention cl un postulat, lîenlhani Tadmet dans une «observation générale » qui précède ses « propositions de |)alhologi(» sur h^squelles se fonde le bien de l'égalité ». Apres avoir énoncé cet «axiome» que «chaque portion de richesse a une portion correspondante de bonheur», il ajoute assurément que, pour parler avec rigueur, il

RATIONALISME ET NATl'UALISME. 01

faudrait dire : € possède une chance correspondante de bonheur ». Mais il faut faire abstraction « de la sensibilité particulière des individus et des circonstances extérieures où ils peuvent se trouver », à moins de vouloir s'interdire toute espère do proposition générale : et c'est assez, pour justifier ces deux abstractions, nous dit Benthani, si, d'une part, <?"gs approchent plus de la vérité que toutes celles <Iuon pourrait leur substituer, d'autre part, si elles l^uvent avec moins d'inconvénient que toutes autres -^rvir de base au législateur. C'est donc, semble-t-il, tï^duire exactement la pensée de Bentham, de dire <lii'il faut être égalitaire dans la mesure où l'on ^eut fonder une science des mœurs à titre de science rationnelle.

Vienne une crise révolutionnaire, on verra les adeptes du principe de l'utilité se partager en deux factions extrêmes, les uns allant tout droit au communisme égalitaire, les autres se faisant les apologistes du principe héréditaire et traditionaliste. Quant à la philosophie utilitaire proprement dite, celle que Bentham travaille déjà à fonder, celle dont il sera un jour le chef reconnu, elle semble déjà devoir se tenir à égale distance des deux extrêmes. Pour quelles raisons ? Elles sont multiples et ne se sont pas encore révélées toutes à Tiiitelligence de Bentham ; mais régalilarisme modéré, qui sera plus tard celui de la secte, Irouve déjà son expression précise dans les manuscrits d'où Duniont exirait les «Traités». — «Quand la sûreté et Tégalité sont en

conflit, il ne faut pas hésiter un moment. C'est l'égalité qui doit céder... L'établissement de l'égalité n'est qu'une chimère : tout ce qu'on peut faire, c'est de diminuer l'inégalité*^».

Page 1