‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 2)Chapitre 80 sur 186 · PAS DB GRAND DOCTRINAIRE · texte numérisé non relu

PAS DB GRAND DOCTRINAIRE

ne sont des penseurs de premier ordre. Ni Carlwright ni Jebb ne sont à proprement parler des philosophes. « L'orage qui nous a sauvés, disait Horace Walpole, en parlant des émeutes de Wilkes, a pris naissance dans les tavernes et les cabarets de nuit ». C'est dans la rue, de Westminster à Mansion House, c'est autour des hustings du Middlesex, dans les articles des journalistes, les brochures des pamphlétaires, les discours des politiciens, que le futur programme «radical» a été formulé, aux environs de 1776.

Mais un programme n'est pas une doctrine : on conçoit qu'un même programme de réformes puisse se fonder, selon les individus qui le préconisent, sur des principes philosophiques distincts. Or, les idées que propagent les démocrates de 1776, ils les ont apprises en Amérique;. et quelques années plus tard, dans son «Tableau des progrès de l'esprit humain », un témoin français, Condorcet, reprochera expressément aux constitutions américaines d'avoir eu pour principe « l'identité des intérêts, plus encore que l'égalité des droits ^^ ». La philosophie des démocrates anglo-saxons, est-ce véritablement la philosophie de l'utilité ?

Considérons d'abord l'état de l'esprit public ; remarquons que, vers la fin du xviii® siècle, ce ne sont pas seulement les penseurs, ce sont tous les Anglais qui parlent le langage de l'utilité. Les parlementaires et les courtisans cyniques de Georges III professent et prati-

quent la philosophie de Mandcville. « Je vous donnerai tant, disait le premier Fox, le grand corrupteur de 1760, vous me donnerez tant en rclour, et nous défierons le monde, et chanterons tradéridéra ». La formule quil applique à l'achat des consciences, Adam Smith en tire la philosophie du libre-échange universel. «Tout groupe (rhommes, disait encore Fox, est honnête, il s'agit seulonjcnl d'entendre le sens du mot; tout homme est honnête ot déshonnete, selon les sentiments de l'homme qui parle de lui... l'honnêteté et l'artifice ne sont pas des qualités absolument opposées, car je conçois qu'un homme intelligent soit très aisément ce qu'on appelle honnéle, c'est-à-dire ponctuel en affaires, et bien intentionné ]>our l'homme à qui il a affaire, au mieux do ses inténMs, et tn\s artificieux en môme temps ^" ». C'est l'expression, à la fois familière et cynique, du système é^xoïsto; et n'av(ms-nous pas vu déjà qu'il suffisait d'un simple livnail de Iransposilion pour donner une allure scient ifiquc à ces paradoxes? Ne voyons-nous pas celle Iransposilion s'opérer déjà, dans le langage courant de la politique? Un Anglais ne parle-t-il pas d'un intérêt on (li's Franrais ]>référeraienl parler d'une classe^ ou d'un droit? Ne dit-il pas c Tinlérèt foncier », ou « l'intérrl finanrier », j)our désigner la classe des propriétaires ou (les lioniincs d'argent? un « intérêt établi», [»oiir désigner un di'oit ae(]uis''? Les démocrates ne seront-ils doue ])as en quelque sorte condanmés, s'ils V(Mi](Mit que leurs idivs se pro|»agent et deviennent intelligibles à leurs compatriotes, à parler, tôt ou tard, le

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langage de l'utilité, à traduire dans la langue commune leur programme de réformes politiques, à faire pour celui-ci ce que font Benlham et Adam Smith pour le programme des réformes juridiques et économiques ?

Or, deux interprétations du principe de l'utilité sont possibles. Ou bien l'identification des intérêts, fln de la morale et de la législation, est contre nature, et ne" peut être l'œuvre, si elle se réalise, que des artifices du législateur; ou bien elle est l'œuvre spontanée de la nature. Benlham applique le principe sous sa première forme, à la solution des problèmes juridiques. Adam Smith et Bentham l'appliquent, sous sa seconde forme, à la solution des problèmes économiques. On peut essayer, en matière constitutionnelle, l'application de l'une et de l'autre forme du principe.

C'est le principe de l'identification artificielle des intérêts qu'adopte Priestley dans son « Essai sur les premiers principes du gouvernement^^» de 1768. Ouvrage intéressant pour l'étude de la formation du radicalisme philosophique j puisque c'est là que Bentham découvrit, peut-être, la formule du plus grand bonheur du plus grand nombre, et puisque c'est là, d'autre part, que Priestley opéra consciemment, bien avant Bentham, la fusion du principe de l'ulilité et des idées démocratiques. Le critérium de tout ce qui concerne un État, c'est « le bien et le bonheur des membres, ou plutôt de la majorité des membres d'un État ^^». La meilleure forme de gouvernement, ce sera donc celle

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« qui est la plus utile au bonheur présent, et à l'accroisscment futur du bonheur de rhumanité ^* • . Le problème, en constituant un gouvernement, est donc, ainsi que Hume l'avait remarqué déjà, d'identifier rintérôt des gouvernants avec l'intérêt des gouvernés. « Supposez que le roi d'Angleterre, et les deux chambres du Parlement, fassent une loi, dans toutes les formes usuelles, pour exempter les membres des deux Chambres de payer les impôts, ou pour les autoriser i prendre pour eux la propriété de leurs concitoyens. Une loi comme celle-là ouvrimit les yeux de toute la nation, et lui montrerait quels sont les vrais principes du gouvernement, et quel est le pouvoir des gouvernants. La nation verrait que les gouvernements les plus n'guliers peuvent devenir tyranniques, et leurs gouvernants oppressifs, s'ils séparent leur intérêt de celui du peuple qu'ails gouvernent ^*». Il faut donc se prémunir contre ces prrils d'usurpalion. « Les bornes d'un très grand pouvoir ne peuvent jamais être assez exactement dèfirucs pour que, lorsqu'il devient de Tintérèt dos honirnc^s de les reculer, et lorsqu'un objet aussi flatteur ost longtemps ofleit à leurs yeux, des occiisions favoral)l(;s ne se rencon(reiitï>. Comment donc assurer T identité des intérêts des gouvernants et des gouvernés compromise? « C'est seulement la crainte continuelle de la révolte, en laveur de quelque rival, qui j)eut maintenir les princes dans des bornes quelconques ; en d'autres termes, qui peut leur donner un intérêt à chercher la faveur des peuples^-».

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