PR1£STLET ET PRICE
Il est intéressant de noter, cependant, que Priestley lui-même, en 1768, est un démocrate très modéré. Price, quelques années plus tard, définira la liberté civile « le pouvoir, chez une société civile ou un État, de se gouverner à sa propre discrétion, ou par des lois de sa propre création, sans être soumis à aucune autorité étrangère, ou aux contraintes d'un vouloir ou d'un pouvoir extérieur quelconques^». Priestley, au contraire, dans son « Essai », distingue expressément entre les deux notions de « liberté politique » et de « liberté civile ». La liberté politique, c'est « le pouvoir, que les membres de l'État se réservent, d'arriver aux fonctions publiques, ou du moins d'avoir das voix pour la nomination de ceux qui le^ remplissent». La liberté civile, c'est purement et simplement « le pouvoir sur leurs propres actions, que les membres de l'État se réservent, et que leurs fonctionnaires ne doivent pas violer » s*. Or, la liberté politique n'est, selon Priestley, ni une condition nécessaire ni une condition suffisante de la liberté civile. Un état de parfaite libeftô politique est concevable dans une république à très petit territoire, qui présentera toujours Tinconvénient d'une très grande faiblesse militaire; mais, dans un grand État, la liberté politique devra subir des restrictions : tout le monde ne devra pas être déclaré éligible à toutes les fonctions, tout le monde ne devra pas être pourvu du droit d'élire à toutes les fonctions. Priestley reconnaît, par exemple, comme démontrée par l'expérience, l'utilité d'une monarchie héréditaire. Le seul avantage du r^ime démo-
cratique, c'est que tous les membres de TÉtat peuvent espérer avoir, successivement, leur part du pouvoir, être tyrans à leur tour. Priestley considère, en dernière analyse, comme relativement peu important de savoir qui sont les gouvernants, quel est leur nombre^ pendant combien de temps ils restent en fonctions, « pourvu (juc leur pouvoir soit le même pendant qu'ils sont en fonctions, et que l'administration soit uniforme et sûre » ; et il reprend à son compte le vers de Pope, que ce sont les sots qui se disputent sur les formes de gouvernement, et que les meilleurs gouvernements sont ceux qui sont le mieux administrés^^.
La doctrine même de Priestley, malgré Télénient démocraliriue qui s'y trouve enfermé, autorise donc à douter qu'il existe un lien étroit entre le principe de ridenlificalion artificielle des intérêts et l'idée démocratique. KllVetivement, si la connaissance même de leurs intérêts doit porter les hommes à agir en opposition avec l'intérêt général, c'est donc qu'il faut, en considération de l'intérêt collectif, retirer aux individus, dans une mesure d'ailli^urs variable, le pouvoir de gérer le leur ])ro]>re : Nemo in sua causa testis. Mais n'en serat-il pas autrement, peut-être, si Ton adopte la seconde interprétation du ]>riueipe de l'utilité? Ne faudra-t-il [)as alors, comme le faisait observer Sidncy dès le xvuc siècle, rejeter la maxime sur laquelle se fonde Filmer: « personne ne doit être juge en sa propre cause», aflirmer, au contraire, que « proprement et naturellement chacun est en droit de juger de ses propres affaires *^^'?
HUME. PÀINE. 237
Un siècle avant Adam Smith, c'est déjà presque la formule d'Adam Smith. L'idée de la nouvelle doctrine économique, c'est que les deux notions de société et de gouvernement sont séparables : sans contrainte, une société iîomraerciale résulte du jeu spontané de l'échange et de la division du travail. Dès lors pourquoi restreindre au domaine économique, pourquoi ne pas étendre aux choses de la politique le principe de l'identité des intérêts ? Hume n'avait -il pas déjà repoussé, dans son u Traité », la théorie de quelques philosophes, suivant qui « les hommes sont entièrement incapables de former une société sans gouvernement ^^j>f A Thomas Paine il était réservé de pousser cette idée jusqu'à ses conséquences révolutionnaires. Le petit fonctionnaire anglais, chassé de son pays natal par des déboires domestiques, par une saisie pour dettes, devient, en Amérique, grand journaliste et révolutionnaire redoutable. En janvier 1776, paraît son Common Sensé ^^, où il reproche, en commençant, à « quelques écrivains » d'avoir « confondu la société avec le gouvernement, au point de laisser peu ou point <le distinction entre ces deux termes, alors que la société et le gouvernement non seulement sont différents, mais ont des origines différentes ». La société est le produit de nos besoins, le gouvernement de nos vices ; la société travaille à notre bonheur positivement, en unissant nos affections, le gouvernement négativement, en imposant des restrictions à nos vices. La société favorise les bons procédés, le gouvernement crée des -distinctions. La société protège, le gouvernement punit.
238 LE RADICALISME PUILOSOPHIQUE.
c La société, en tout état, est un bien ; mais le gouvernement, même dans son meilleur état, n'est qu'un mal nécessaire. » Or, la démocratie est le r^ime politicjue qui se rapproche le plus d'une société sans gouvernement. Bentham, dans son « Fragment», considère la définition, d'ailleurs classique, que Blackst(me propose de la démocratie, « gouvernement de tous », et objecte que cette forme de gouvernement se ramène à la négation de tout gouvernement. « Que Blackstone y réfléchisse, il lui apparaîtra, je crois, que la démocratie est précisément ce gouvernement, à la différence de tout autre que Ton pourrait concevoir exister, où il n'y a pas do gouvernement du tout. Notre auteur, nous pouvons nous en souvenir, éprouvait des doutes justifiés sur rexistence d'un éicU de nature : concédez-lui sa démocratie, et l'état de nature existe dans sa démocratie'*'*». Thomas Paine n'aurait pas contredit à cette Ihôse, que le régime démocratique est celui qui se rapproche le plus de 1 clat de nature. Le principe de l'identité naturelle des intérêts, appliqué à la solution du problème politique, semble conduire logiquement à la thèse anarchiste ***.
Mais ces essais pour interpréter, en des sens d'ailleurs divers, la thèse démocrati(|ue au point de vue du principe de Futilité ne sont j)our l'instant que des essais qui n'aboutissent pas. L'idée sur laquelle se fonde, vers cette époque, le libéralisme ix)litique anglais, considéré dans son ensemble, c'est l'idée de contrat, —