LE CONFLIT DES THÉORIES
qu'il fut conclu en vue de considérations d'utilité publique? Alors pourquoi passer par le détour du contrat? Pourquoi ne pas fonder directement une philosophie sociale sur la considération de l'intérêt général ? Ou bien enfin veut-on dire qu'il fut conclu en vue de faire respecter les droits sacrés de l'homme en tant qu'homme ? Si, par ces droits, on entend autre chose que les besoins des individus, leur faculté d'éprouver des plaisirs et des peines, susceptibles d'une comparaison mathématique, alors la notion des droits naturels ne saurait être tenue, par un adepte de la doctrine de l'utilité, que pour une fiction légale, analogue à la fiction du pacte originel. Mais les démocrates fondent généralement leurs revendications, vers cette époque, sur les notions de contrat originel et de droits naturels. On conçoit donc la répugnance que leur doctrine peut inspirer aux fondateurs de la doctrine utilitaire. Hume, Adam Smith, Bentham sont, en matière politique, des conservateurs; et l'étude de leurs opinions laisse prévoir le temps prochain où, la théorie des droits de l'homme ayant gagné la France après l'Amérique, rencontrera, chez Burke et chez Bentham lui-même, des adversaires résolus, qui se fonderont sur le principe de l'utilité.
Hume, dans ses € Essais ï>, chaque fois qu'il pèse les avantages comparés d'un régime libéral et d'un régime autoritaire, penche pour la thèse de l'autorité ®^ Sans doute, pour qui se place au point de vue du principe
de rutilité, il y a des cas où il est utihy et dès lors légitime j de résister à la volonté du prince. Mais, d'autre part, le principe de l'utilité lui-même nous enseigne que ce sont là des cas exceptionnels, et que l'obéissance est la règle. — Sans doute l'adage fiât justitia et mat cœlumy est manifestement faux, il sacrifie la fin aux moyens : quel gouverneur de ville hésite à brûler les faubourgs pour rendre plus difficile la marche de l'ennemi ? C'est l'adage Salus populi suprema lex qui e^st vrai ; et cet adage peut justifier, parfois, le recours à l'insurrection. Mais toute la question, entre hommes qui raisonnent bien, est de savoir quel degré de nécessité peut suffire à le justifier, et Hume avoue qu'il se range au nombre de ceux qui veulent faire aussi serré que possible le lien de l'obéissance civile'^\ Il en est du droit public comme du droit privé, de l'obligation de respecter le gouvernement comme de l'obligation de respecter la propriété individuelle. C'est pour des raisons d'utilité que la propriété, la posst^sion stable, a été, dès l'origine, établie ; mais il est utile, une fois établie la propriété, qu'elle soit admise à titre de loi générale, et que Ton n'aille pas scruter, à propos de chaque cas déterminé, Tiililité de telle ou telle disposition particulière. De mr^me, la prescription, la possession de fait, le droit de conquête, la succession par héritage, bref toutes les lois positives dont se réclament les gouvernements établis, se trouvent justifiées, quoique sans relation logique directe avec le principe de l'utilité, parce qu'il est en général utile qu'un prouver-
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nement établi dure et soit respecté. Il n*est pas de temps où la volonté populaire ait plus de peine à s'exprimer qu'en temps de révolution : comment confondre l'acquiescence passive de la nation, en 1688, à une révolution voulue et consommée par une faction, avec un consentement explicite? L'attitude de Hume est singulière : ennemi juré des préjugés, il est favorable à la politique conservatrice, qui est en quelque sorte par définition la politique du préjugé. Mais le paradoxe apparent s'explique. Hume acquiert la conviction que toutes les opinions humaines sont des préjugés, que par suite le plus sûr en morale est, sans raisonner davantage, de suivre l'instinct, d'accepter les préjugés en sachant qu'ils sont préjugés. Ce qu'il déleste par-dessus tout, c'est le préjugé qui se prend orgueilleusement pour une vérité; et la théorie du contrat social, dogme de révolution devenu un lieu commun otiiciel, lui est particulièrement antipathique. Il prend plaisir à braver les préjugés du parti whig, la superstition de la « glorieuse Révolution», à faire scandale, en présentant, dans son Histoire d'Angleterre, une apologie de la dynastie exécrée, immorale, anti nationale, des Stuart. Mais, plus encore que les whigs, révolutionnaires de gouvernement, il craint les révolutionnaires proprement dits. H a peur de l'émeute. Voltaire, à la même époque, n'est pas démocrate : au règne de la philosophie des lumières, il rencontre un obstacle dans les superstitions populaires ; en un temps où les basses classes sont religieuses, les anticléricaux sont des aristocrates. Indifférent en matière religieuse.
Hume déteste Tenthousiasme du niveleur chrétien. D a trop souffert des dénonciations, des excommunications, des vexations de toute sorte des fanatiques, des zealots, Mackintosh se demande quelque part pourquoi Montesquieu , Bayle et Hume , les trois plus éminents représentants de l'incrédulité moderne, ont été les avocats du pouvoir absolu. Est-ce l'efiet, continue-t-il, d'un tempérament naturellement docile, d'un scepticisme qui ne veut pas croire à la supériorité d'un gouvernement sur un autre ; ou plutôt , chez Montaigne, des guerres civiles; chez Bayle, de la haine que lui portaient les calvinistes français; et chez Hume, du fanatisme des presbytériens d'Ecosse ®® ?
Il en va de même pour Adam Smith, l'ami, et, à tant d'égards, le disciple de Hume. On nous dit, en se fondant sur des témoignages contemporains, qu'Adam Smith était, en théorie, un républicain, un admirateur de Rousseau "^^ : pourquoi alors cette antipathie avouée à l'égard des démocraties américaines avec « leurs factions âpres et virulentes », qui, en cas de séparation, deviendraient «dix fois plus virulentes que jamais »"'? On nous dit que, sa vie durant, il resta un whig fidèle au parti du marquis de Rockingham"^ Si le fait est exact, il fut donc, pour reprendre une expression de Hume, le plus sceptique des whigs. La liberté de la presse est peut-être le point fondamental de la doctrine whig. Adam Smith reproche cependant au bas peuple anglais, « si jaloux de sa liberté, mais, comme le bas peuple de tous les pays, perpétuellement inca-