L'ÉLABORATION DES « PRINCIPES
parce que je n'ai pas assez développé mes idées; et il m'engage à en reprendre l'exposition dès le commencement, et plus au long 53 ». « Les principes de la rente, des profits et des salaires, écrit-il à Trower, le 29 octobre 1815, sont tellement associés et enchaînés à tout ce qui relève de la science de l'économie politique, que je considère que des notions exactes à ce sujet sont d'une importance capitale. C'est sur ce point, où mes opinions diffèrent de la grande autorité d'Adam Smith, de Malthus, etc., que je voudrais concentrer tout le talent que je possède, en vue non seulement d'établir les principes que je tiens pour corrects, mais encore d'en tirer d'importantes déductions. Pour ma satisfaction personnelle, je ferai certainement l'expérience, et peut-être, au prix de re visions répétées pendant un ou deux ans, produirai-je enfin quelque chose qui se puisse comprendre » 5,i . On voit quel rôle joue, dans la formation de la nouvelle économie politique, le principe de population, complété par la loi de la rente, qui en dérive : c'est un principe d'unification. Désormais, les variations de la rente, du salaire, des profits, ne peuvent plus, comme elles le pouvaient du temps d'Adam Smith, être étudiées séparément : elles dérivent d'une seule et unique loi. Et l'économie politique, conformément au rêve de James Mill, va reprendre, quoique en un sens nouveau, le caractère rigoureusement systématique qu'elle avait présenté, en France, au xvin e siècle, chez Quesnay et les physiocrates : en 1817 paraissent les « Principes de l'économie politique et de l'impôt 57 ».
246 LJB RADICALISME PHILOSOPHIQUE.
A quoi se réduit, en résumé, l'influence exercée sur Ricardo par Bentham et James Mill? L'influence personnelle de James Mill est considérable ; et c'est peutêtre à elle que l'économie politique doit le caractère systématique et déductif qu'elle prend chez Ricardo. Mais l'idée de l'économie politique, entendue comme une science de lois — lois d'équilibre et lois de progrès — lois statiques et lois dynamiques — ne vient pas de Bentham. Les idées nouvelles que s'incorpore, avec Ricardo, l'économie politique classique lui viennent de Malthus. La méthode, théorique et rationnelle, lui vient des économistes français : elle lui a été enseignée par James Mill, qui a le tempérament d'un logicien, mais qui a aussi le tempérament d'un disciple, et emprunte ses doctrines à d'autres, se contentant de leur donner une rigueur nouvelle, et rien davantage. James Mill a moins donné à Ricardo sa doctrine qu'il ne lui a transmis une doctrine ; ou même , il lui a moins donné une doctrine qu'il n'a développé en lui le penchant doctrinal, et fait de lui un doctrinaire.
l'éducation du peuple
La question de savoir, écrit James Mill dans l'article qu'il consacre, en 1818, à T « Éducation », dans le Supplément de l'Encyclopédie britannique, à quel degré les qualités utiles de la nature humaine sont, ou ne sont pas, soumises au pouvoir de l'éducation, est une des plus importantes. Suivant Helvétius, si on laisse de côté le nombre relativement restreint des individus qui naissent incomplets et manifestement inférieurs à la moyenne, on peut regarder les hommes comme étant, en grande majorité, également susceptibles d'ex* cellence mentale, et découvrir les causes remédiables de leurs inégalités. Helvétius seul assurément est de cet avis; mais, dit James Mill, « Helvétius, à lui seul, est une armée » ! . Bentham lui-même était un disciple d'Helvétius; il avait, d'ailleurs, déjà, en 1797, dans son « Administration des Pauvres », abordé le problème péda-
gogique, et, traçant un programme d'éducation popu laire, préconisé la méthode, inventée par le D r Bell, de l'enseignement par moniteurs 2 . Mais c'est à partir de 4808 que cette partie de la doctrine de Bentham va prendre tout son développement : James Mill est né propagandiste, et, si l'éducation, comme le veut Helvétius, est toute-puissante pour former les caractères, l'éducation est donc l'instrument à employer pour convertir la nation à la morale de l'utilité.
James Mill essaya sur la personne de son fils atné, John Stuart, la première vérification expérimentale de la théorie d'Helvétius. Stuart Mill, né en mai 1806, avait deux ans lorsque son père fît la con naissance de Bentham ; et c'est l'année suivante qu'il entreprenait, sur un plan systématique, l'éducation de son fils 3 . « C'est un fait, que les premières successions de phénomènes auxquelles nous sommes habitués forment les premières habitudes, et que les premières habitudes sont le caractère fondamental de l'homme. La conséquence est très importante, car il suit qu'à peine l'enfant, ou plutôt l'embryon, commence à sentir, le caractère commence aussi à se former; et que les habitudes qui sont alors contractées sont les plus générales et les plus actives de toutes. Donc l'éducation, ou l'art de former les habitudes, doit commencer, autant que possible, avec la naissance de la sensation elle-même; et il n'est pas de période où une extrême vigilance soit de plus d'importance que celle-là 4 . » Nous voyons, en conséquence, James Mill s'emparer de la direction intellectuelle de