L'ÉDUCATION DE STUART BULL
son fils, aussitôt que possible. En 1809 (Mill ne songe-t-il pas à faire suivre par son fils l'exemple de Bentham, dont les études classiques avaient commencé à un âge presque aussi précoce ? ) John attaque l'étude de la langue grecque, avec les Fables d'Ésope et VAnabase, et de l'arithmétique, en même temps qu'il lit, pour se distraire, des livres d'histoire et des ouvrages « qui montrent des hommes d'énergie et de ressource, dans des situations exceptionnelles, luttant contre les difficultés, et les surmontant *. — Puis commence le second cycle de ses études. A huit ans, il apprend le latin. Il étudie bientôt la Rhétorique d'Aristote, « le premier traité expressément scientifique sur un sujet moral ou psychologique qu'il eût encore lu »,et que son père lui fait étudier avec un soin particulier, puis résumer sous forme de tableaux synoptiques. Il apprend en même temps, au cours de ce deuxième cycle, la géométrie élémentaire et l'algèbre, le calcul différentiel et d'autres parties des mathématiques transcendantes, enfin des manuels de science expérimentale, et en particulier de chimie. Son père le dispense à peu près de la composition latine, tout à fait* de la composition grecque, mais l'exerce à écrire en vers anglais, — pour deux raisons : l'une, que certaines choses s'expriment mieux, et avec plus de force, en vers qu'en prose, ce qui est un réel avantage; l'autre, que les hommes attachent en général aux vers plus de valeur qu'ils n'en méritent : en raison de quoi il vaut la peine d'acquérir le pouvoir d'en écrire. — Enfin, à
douze ans, Stuart Mill entre dans le troisième et dernier cycle de son instruction : il ne s'agit plus maintenant d'acquérir les instruments auxiliaires de la pensée, mais les pensées elles-mêmes. Chose caractéristique : Stuart Mill ne devait connaître que plus tard, après l'achèvement complet de son éducation, les œuvres mômes de Bentham. 5 Son père n'avait pas voulu que John Mill acceptât les idées de Bentham sans examen, simplement parce qu'elles émanaient de l'ami vénéré de son père, que le benthamisme devînt pour lui une sorte de croyance religieuse, d' « ipsedixitisme » ou de « dogmatisme », au sens péjoratif que Bentham avait donné à ce mot. Il ne travaillait pas moins, de toutes ses forces, à faire de Stuart Mill, par une voie plus ardue, le type du penseur, du citoyen, de l'homme selon la doctrine d'Helvétius et de Benlham 6 . Stuart Mill étudiait la logique dans YOrganon d'Aristote, dans quelques-uns des traités latins sur la logique scholastique, enfin dans la Compuiatio sive logica de Ilobbes. En 1819, il passait à l'étude de l'économie politique (le livre de Ricardo était déjà vieux de deux ans), appliquait l'art de raisonner à l'étude du mécanisme des intérêts, à ce qu'on a appelé la dogmatique de l'égoïsme. Autant que le plan des études, la méthode d'enseignement était originale. Admirateur des philosophes grecs et en particulier des socratiques, James Mill pratiqua avec son fils la méthode maïeutique. Se proposant, à un degré peut-être même exagéré, d'éveiller l'activité des facultés en amenant l'élève à tout découvrir par lui-même, il donnait ses explications
l'éducation de STUART MILL. 251
non avant, mais après que son fils avait senti toute la gravité des difficultés. « Non seulement, dit Stuart Mill, il me donna une connaissance exacte de ces deux grands domaines — la logique et l'économie politique — dans les limites où on les connaissait à cette date, mais il fit de moi un penseur dans ces deux ordres d'idées. » Ayant des principes pédagogiques personnels sur toutes les matières cnseignables, même sur l'art de la lecture à haute voix, James Mill les essaie sur son fils. 11 expérimente sur lui la méthode de l'enseignement par moniteur ; et John Mill, à mesure qu'il apprend le latin, l'enseigne à ses frères et sœurs, ce qui constitue pour lui un moyen supplémentaire de l'apprendre.
En 1820, John Mill, par un voyage à Paris, clôt, à l'âge de quatorze ans, la période de son instruction première. Dans Hyde Park, la veille de son départ, son père lui fait faire une dernière et solennelle promenade ; il lui révèle qu'il a reçu une éducation propre à le singulariser parmi les hommes. Ce qu'il sait de plus que les autres ne doit pas être attribué à son mérite personnel, mais à l'avantage exceptionnel et accidentel d'avoir eu un père capable de l'instruire et disposé à y consacrer la peine et le temps nécessaires ; il ne doit pas être fier d'en savoir plus long que les autres, moins favorisés; le déshonneur pour lui serait de n'en pas savoir davantage 7 ... Éducation systématique, et dont aussi bien le caractère artificiel était en partie voulu — on ne peut faire une expérience sans
recourir à des artifices, sans isoler le phénomène à observer, afin d'éviter l'intervention de toute action perturbatrice, — mais en partie involontaire aussi. Car James Mi 11 aurait voulu faire de son fils à la fois un homme de pensée et d'action : mais suffisait-il, pour atteindre le second but, de lui faire lire des récits de vies énergiques et d'actions héroïques 8 ? — L'éducation de John Mi 11 est un sujet perpétuel de conversation pour les amis de Bentham : on discute là-dessus dans la boutique de Francis Place. « Wakefield, écrit Place à James Mil), croit aux penchants innés, et est si pleinement satisfait de la vérité de sa théorie qu'il s'attend à voir les penchants innés de votre John éclater tout à l'heure et former son caractère. Je défends contre lui cet le thèse que les enfants ont, en général, des organisations assez semblables pour pouvoir, avec une direction convenable, être rendus, à très peu de chose près, également sages et vertueux ". » Si nous nous en rapportons au témoignage de Stuart Mill 10 , les faits auraient donné raison aux disciples d'Helvétius contre les partisans des penchants innés; et, certes, nul ne donne plus que lui l'impression d'une personnalité fabriquée. Stuart Mill, c'est bien l'œuvre de James Mill travaillant sur le modèle proposé par Bentham. Cependant, quoique James Mill ait réussi à faire de son fils un citoyen, un penseur sinon éminent, du moins éminemment u/t7e, on devine chez Stuart Mill une nature première, sentimentale et presque religieuse, qui n'est pas faite pour le système purement intellectuel et abstrait qu'on