‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 108 sur 212 · RÉSISTANCES CLÉRICALES · texte numérisé non relu

RÉSISTANCES CLÉRICALES

plan, de graves difficultés menacent l'exécution de la première partie du programme elle-même. Car le problème pédagogique se complique d'un problème religieux. En opposition à 1' « Institution Royale Lancasterienne pour l'éducation des pauvres », dirigée par des dissidents, des libéraux, des libres-penseurs, se fonde en 1811 la « Société Nationale pour promouvoir l'éducation des pauvres selon les principes de l'Église établie». Au nom de Lancaster, qui applique les principes de Bell, on oppose le nom de Bell lui-même, membre de l'église anglicane. Une vive polémique s'élève, entre YEdinburgh Review et le Quarterly Review. James Mill est le polémiste attitré de l'Institution Lancasterienne ; il écrit, en 1811 , la brochure anonyme : Schools for att, in préférence to schools for Churchmen on/t/, et intervient, en février 1813, dans la « Revue d'Edimbourg » par un long article consacré à la question. La Chrestomathie de Bentham, en 1814, l'article « Éducation », de James Mill, en 1818, ne sont que la suite de cette polémique.

James Mill, dans l'essai de la « Revue d'Edimbourg », rappelle, en Ecossais fier de son origine, que l'idée de l'éducation populaire est une idée écossaise 28 . Sur la question de savoir s'il faut faire de l'instruction du peuple un service public, il admet 2 " qu'il est conforme aux leçons de l'expérience et aux principes d'Adam Smith d'être aussi ménager que possible des interventions gouvernementales. Pourtant, lorsqu'il arrive par malheur que le peuple soit extrêmement ignorant et

trop pauvre pour payer son instruction, il est nécessai re que l'État intervienne pour donner le branle à l'entreprise. Pour éviter que l'État abuse des pouvoirs qui lui sont confiés et établisse une sorte de despotisme intellectuel, une garantie suffit: la liberté de la presse, c Donnez, sur n'importe quel point du globe, un peuple qui sache lire et une presse qui soit libre, — et les préjugés sur lesquels se fondent les mauvais gouvernements disparaîtront graduellement et silencieusement ». Et il se déclare disposé, quoique avec quelques hésitations, à désirer que l'État vienne en aide à cette grande œuvre, du moins en ce qui concerne l'érection des maisons d'école, et la fixation des faibles traitements suffisants, et strictement suffisants, pour assurer la résidence d'un maître, choisi par les chefs de famille du district et principalement payé par les élèves. Une chose, en tout cas, estcertaine et se démontre par « l'analyse des idées» : c'est que l'universalisation de l'instruction est bonne en soi. Si l'éducation consiste à communiquer l'art du bonheur, et si l'intelligence se compose de deux parties, la connaissance de Tordre des évé nements de la nature d'où dépendent nos plaisirs et nos peines, et la sagacité qui découvre les meilleurs moyens d'atteindre les fins, la question de savoir si le peuple doit recevoir une éducation se ramène à la question de savoir s'il doit être heureux ou misérable 30 . On objecte que, pour produire les aliments et autres objets de première nécessité, il faut qu'une grande partie du genre humain soit condamnée au travail, et par suite,

l'irréligion des benthàmites. 263

faute de loisirs, à l'ignorance. Mais « c'est une chose aujourd'hui presque universellement reconnue, qu'il est désirable à tous égards que la grande masse du peuple ne soit pas misérablement pauvre; que, lorsque le peuple est misérablement pauvre, toutes les classes sont vicieuses, toutes haïssables, toutes malheureuses. Si les hommes sont relevés au-dessus de la misère, au point d'être capables de vertu, quoiqu'il leur soit encore nécessaire de gagner leur pain à la sueur de leur front, ils ne sont pas liés à un travail assez incessant pour n'avoir pas le temps d'acquérir quelque savoir, et d'exercer leur intelligence ». C'est encore l'inspiration de Malthus : Mi 11 semble pourtant compter sur la diminution de la misère pour augmenter l'aptitude à l'instruction, alors que Malthus comptait sur le progrès de l'instruction pour diminuer la misère. — Mais, pour que l'enseignement soit universel, il faut qu'il soit neutre. Ainsi le conçoivent les écoles lancasteriennes. Or, voici qu'un groupe d'individus veut supplanter ces écoles, parce qu'elles s'ouvrent à tous, sans distinguer entre les confessions, sans donner d'enseignement confessionnel. L'Église, après avoir si souvent reproché aux sectes leur intolérance, devient sectaire à son tour. James Mill fournit aux partisans des écoles lancasteriennes leurs arguments classiques. Le système anglican est financièrement dispendieux : «exclusif», «restrictif», il impose l'érection de deux écoles où une école suffirait. Dire que l'Église est en danger si tous les enfants des classes laborieuses sont élevés dans des

établissements ouverts à tous, c'est avouer imprudemment qu'elle est perdue dès qu'elle se trouve sur un pied d'égalité avec les autres confessions. La doctrine de l'alliance de l'Église et de l'État est condamnée par l'opinion, avec la notion qu'elle implique d'un clergé, d'une corporation de prêtres, à qui des pouvoirs politiques sont confiés 3I .

C'est au cours de cette polémique que s'accuse le caractère anticlérical et irréligieux de l'école de Bentham. — Bentham, libre-penseur au xviu c siècle chez lord Lansdowne, dans un milieu dont l'incrédulité scandalisait Priestley, se retrouve libre penseur, en alliance cette fois non plus avec une aristocratie dédaigneuse des superstitions plébéiennes, mais avec le parti populaire. James Mill, avant d'avoir connu Bentham, était-il déjà irréligieux, au sens où il allait le devenir? Quoiqu'il eût volontairement renoncé à la carrière ecclésiastique, la chose est douteuse, en dépit d'une assertion de Stuart Mill. Une tradition de famille, recueillie par Bain, veut que ses vues irréligieuses n'aient pris une forme arrêtée qu'en 1808 et 1809: Mill aurait été converti à l'irréligion, non par Bentham , mais par Miranda, ancien général de la Révolution française, et gêné ralrévolutionnaire dans l'Amérique du Sud 32 . La querelle des Ecoles pour tous brouille décidément Bentham, James Mill, et tout le groupe, avec l'Église.

En 1 8 1 8, Bentham publie son Church of Englandism, and its Catechism examined* 3 , dans lequel il trace le programme d'un christianisme moral simplifié à l'extrême ; et c'est

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