AMÉRIQUE, GRECE
éditions espagnoles des œuvfes de Bentham se multiplient : les Cortès d'Espagne , de Portugal votent l'impression aux frais de la nation 12 . Bentham intervient dans les discussions politiques qui séparent les Espagnols, préconise le système unicaméral, écrit au comte Toreno ses lettres sur le code pénal ,3 .
D'Espagne, la renommée de Bentham passe aux pays américains de langue espagnole. C'est d'abord le lieutenant-colonel Aaron Burr, ancien vice- président des États-Unis, exilé par un scandale en Angleterre, disciple de Bentham, qui entre en relations directes avec lui et lui propose de partir pour le Mexique: Burr sera empereur, Bentham législateur 14 . Puis c'est le général Miranda, originaire du Venezuela, qui part pour organiser là-bas la révolution ; et Bentham songe à le suivre à Caracas. « La température est délicieuse, une température d'été pendant toute l'année. En vue de la mer, on a, quoique presque sous l'équateur, une montagne coiffée de glace, de sorte que l'on peut absolument choisir sa température, et jouir en abondance des produits végétaux de tous les pays. Si je vais là-bas, ce sera pour travailler un peu dans ma spécialité — pour rédiger un corps de lois à l'adresse des gens du pays 15 ». À Buenos-Ayres et au Chili, Ridavavia est son disciple et son propagandiste 16 . Au Guatemala, José del Vailé travaille à substituer les codes de Bentham aux codes, espagnols l7 . En Colombie, les « Traités de Législation » sont tour à tour adoptés et supprimés comme livres déclasse, selon
que le parti libéral ou le parti réactionnaire, le parti de Bolivar, est au pouvoir 1H . La doctrine de Bentham se propage encore dans la Méditerranée , en Italie 19 , et jusqu'en Grèce. Le lieutenant de marine Edouard Blaquiere 20 , un enthousiaste, se fait, dans ces régions, l'« apôtre errant » de Bentham, le nouveau saint Paul du nouveau Dieu. Il est en Sicile 21 , puis en Espagne 22 , puis en Grèce, où l'envoie le Greek Committee qui a été organisé pour assister les insurgés de là-bas, et qui est aux mains des Benthamites. Un curieux conflit s'élève entre lord Byron et le colonel Leicester Stanhope, disciple fanatique de Bentham, et délégué du Greek Committee. Byron demande des armes, des munitions ; Stanhope, sur cinq cents livres environ qu'il dépense pour la cause, en emploie seulement une centaine à secourir ou armer les Grecs, dépense le reste à acheter des presses, imprimer des journaux, fonder des écoles lancastériennes à Athènes et à Missolonghi 23 . C'est l'éternelle querelle du philosophe avec l'homme d'action, de l'idéaliste avec le réaliste. — « Jérémie Bentham, écrira Bentham lui-même quelques années plus tard, est le plus ambitieux des ambitieux. Son empire — l'empire auquel il aspire — comprend toute la race humaine, en tous lieux, — dans tous les lieux habitables de la terre, dans tous les temps futurs 24 ». Enivré par les éloges que lui prodigue depuis longtemps le zèle de ses disciples anglais, l'emphase de ses dévots hispano-américains, Bentham, qui n'a jamais distingué
BENTHAM ET HOMILLY. 27i)
bien nettement les domaines de la jurisprudence et de la morale, se sent devenir l'égal du législateur antique, de Solon ou de Moïse II présente indifféremment au président des États-Unis ou à l'empereurde Russie son projet d'un Pannomion, d'un « Corps complet de Lois ». Il rêve de partir pour la Suisse, pour l'Espagne, pour le Mexique, pour Je Venezuela, de débarquer chez un peuple dont il ignorerait les préjugés traditionnels et locaux, comme Épiménide à Athènes, comme Platon à Syracuse, t Nul n'est prophète en son pays » ; mais n'est-il pas en voie de devenir prophète dans les pays lointains? 25
« Dans mon propre pays, écrit Bentham dans la même lettre où il s'enorgueillit du progrès de sa doctrine hors d'Angleterre, on parle moins de moi que dans aucun autre ; cependant ma renommée s'étend : allusions et citations fréquentes dans les livres, de temps à autre un panégyrique au Parlement. » Les « Traités » de 1802 ont, en 1804, subi le jugement, anxieusement attendu 2rt , de la « Revue d'Edimbourg » ; et le reoiewer a bien voulu déclarer qu' « un seul homme avait rarement produit une si grande quantité de raisonnements originaux.» Mais le principe de l'utilité a été condamné 27 , et c'est assez pour que Dumont s'offusque « de la scandaleuse irrévérence » de l'article 28 . En 1806 et en 1807, nous voyons Bentham échanger directement avec le ministère des vues sur la réforme des institutions judiciaires en Ecosse 29 . Enfin c'est en 1808 que Romilly, entré au Parlement, prend le parti de se consacrer à l'œuvre de
la réforme juridique, ou plus exactement de la réforme du droit criminel 30 . Déjà, en 1807, Romilly avait introduit un projet de loi, conforme aux idées de Bentham, pour diminuer les conditions inégales que le droit anglais impose à la transmission des biens mobiliers et des biens fonciers 31 ; et déjà, en déposant le projet, Romilly avait défini quelle conception, opposée à la conception benthamique, il se faisait d'une politique de réformes : il ne faut point prendre pour point de départ un principe simple, et en tirer certaines conséquences, qui se trouveront vraies sans considération de temps ni de lieux, mais il suffit d'adapter constamment les lois à l'état changeant des mœurs et de la civilisation. L'influence de Bentham sur Romilly n'en a pas moins été directe et profonde: jamais filiation d'idées ne fut plus facile à suivre.
En effet, quoique Romilly paraisse s'être antérieurement occupé des réformes à apporter au droit pénal anglais 32 , c'est à partir du moment où il fait, à Bowood, la connaissance de Bentham, qu'il s'intéresse d'une manière continue à cet ordre de sujets. L'amitié de Bentham et de Romilly, plus lente à se former que celle de Bentham et de Dumonl, ne cesse de gagner en intimité 33 . De la part de Romilly, c'est un dévouement sans borne, « l'affection presque filiale qu'un pupille éprouve pour son tuteur » 34 . C'est Romilly qui a autrefois communiqué à Dumont les manuscrits de Bentham, qui a pressé Dumont, sans relâche, de les publier : il a même songé un instant, après la publica-