LE ROLE DE JAMES MILL
d'un professeur moderne, ou aux froids prosélytes d'un écrivain moderne. Ce sont, en général, des hommes d'âge mûr, d'intelligence supérieure, qui embrassent volontairement l'étude laborieuse de sciences utiles et nobles ; qui empruntent leurs opinions moins à la froide lecture de ses écrits, qu'à la conversation familière avec un maître sur les lèvres de qui ces opinions sont recommandées par la simplicité, le désintéressement, l'originalité et la vivacité, appuyées plutôt qu'atténuées par des faibles qui ne sont pas sans charme, récemment renforcées par l'autorité de l'âge et de la renommée, et en tous temps par cette imperturbable confiance en son propre jugement qui augmente puissamment l'ascendant d'un tel homme sur ceux qui l'approchent. » Or, ce jugement a été contesté par Stuart Mill qui déclare « simplement ridicule » cette conception de l'influence exercée par Bentham. « C'est, dit-il, par ses écrits que Bentham exerce son influence. C'est par eux qu'il a produit, et continue à produire, sur la condition de l'humanité, des effets plus étendus et plus profonds que l'on n'en peut, assurément, attribuer à mon père. Son nom est beaucoup plus grand dans l'histoire. » Mais c'est James Mill qui exerce, à la différence de Bentham, un ascendant personnel. «C'est lui qu'on recherchait pour la vigueur et le caractère instructif de sa conversation, qu'il employa largement pour la diffusion de ses opinions... Ce sont les opinions de mon père qui ont donné son caractère dislinctif à la propagande benthamique ou utilitaire de l'époque. Elles tombaient une à une,
jetées par lui en plusieurs directions 78 ». Stuart Mill va plus loin, nie que James Mill ait été le disciple exclusif de Bentham, montre en lui un penseur indépendant, dont la philosophie est faile de pièces empruntées à Hartley, à Malthus, à Ricardo, et non pas seulement à Bentham. Nous croyons ces remarques fondées.
Si, en effet, il va exister, aux approches de 1832, un radicalisme philosophique, sans doute la formation de ce dogmatisme collectif s'explique par des raisons générales. Certaines réformes, dans Tordre politique, dans Tordre économique, dans Tordre juridique, sont réclamées par certaines sections distinctes de l'opinion publique, depuis la fin du xvm e siècle. En 4815, on peut dire qu'une fraction considérable et chaque jour croissante de l'opinion les réclame toutes avec une égale intensité. Il est, dès lors, nécessaire que Thomme, être intellectuel, éprouve le besoin de systématiser tous ces besoins particuliers de réformes par rapport à un principe unique. Il est même presque nécessaire que ce principe soit le principe de l'utilité, parce que ce principe est le fond même de l'entendement anglais, et que tous les penseurs, conservateurs ou démocrates, communistes ou partisans de la propriété individuelle et héréditaire, partisans du libre-échange ou protectionnistes, se réfèrent d'instinct à ce principe. Et par là, en un sens, Bentham se trouve élu pour prendre la tète du mouvement. Mais, abandonné à son propre génie, Bentham aurait-il jamais réalisé ce