BENTHAM ET JAMES MILL
qui de longue date fut son rêve ? Bentham a fondé la science de la morale et la science du droit sur le principe de l'utilité, ou, plus précisément, sur le principe de l'identification artificielle des intérêts. Il a adopté les notions économiques d'Adam Smith, dérivéesdu principe de l'identité naturelle des intérêts. Mais en 4808, il n'est encore ni radical, ni malthusien* C'est James Mill qui le convertit au libéralisme politique avancé. C'est James Mill qui, étant devenu benthamite, aperçoit le lien logique qui existe entre les idées de Bentham et celles de Malthus, devient malthusien, et emploie Ricardo à incorporer les idées de Malthus à la tradition d'Adam Smith. James Mill, par les qualités de son esprit, est le logicien, le scolastique attendu pour achever la formation de la doctrine, en même temps que, par son caractère moral, il est le disciple idéal, désigné pour déterminer l'existence du groupe, de l'école.
« La connaissance des faits généraux de l'histoire moderne, écrit James Mill en 1810 dans la € Revue d'Edimbourg », n'est, après tout, qu'une introduction à cette connaissance exacte des affaires que Ton ne peut obtenir que de l'étude de la biographie. C'est à la biographie que se ramènent tous les détails de l'annaliste, et beaucoup des spéculations de ceux qui écrivent la philosophie de l'histoire. Pour des périodes de temps très étendues, ou clans certaines conjonctures critiques, l'opération des causes générales peut être suivie avec un haut degré de certitude ; mais, dans les détails des
événements particuliers, les opinions et les actions d'un petit nombre d'individus éminents sont généralement tout à fait décisives ; et, tandis que les yeux de la multitude sont fixés sur les grands mouvements de la politique ou de la guerre, les ressorts qui les gouvernent sont, en général, dissimulés à leur vue 79 ». James Mill croit à l'action des individus sur l'histoire, et c'est cette conviction qui explique, aux côtés de Bentham, son zèle de sectaire. Car, s'il est ambitieux, c'est pour Bentham, non pour lui-même : en Bentham, il a trouvé un grand homme, son grand homme, et il a proposé pour but à sa vie de donner à Bentham une influence sur son temps et sur son pays. Dans ses rapports avec Bentham, il est systématiquement docile 80 , et résolu, sans jamais abdiquer sa dignité personnelle, à ne jamais permettre qu'aucun mouvement d'humeur, de la part de Bentham, ne vienne refroidir ou éteindre une amitié qu'il considère comme une alliance nécessaire au bien de l'humanité. En 181 i, il arrive que Bentham reproche à James Mill avec une vivacité offensante, de faire des promenades à cheval avec Joseph Hume, au lieu d'accompagner le philosophe dans ses promenades à pied. James Mill comprend qu'il s'est laissé aller à vivre sur un trop grand pied d'intimité avec Bentham, et qu'il a commis une faute en acceptant de lui des services d'argent. Il lui explique, dans une longue, grave et belle lettre, que sur ces deux points il va réformer son existence. Mais il sait, et explique dans la même lettre, que sa présence est nécessaire aux côtés de Bentham, parce qu'il a