‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 122 sur 212 · ASCENDANT DE JAMES M.1LL · texte numérisé non relu

ASCENDANT DE JAMES M.1LL

plus pleinement que personne adhéré à ses principes, parce qu'il a consacré plus d'années que personne à s'entraîner au métier de disciple, parce que, plus que personne, il est en état de consacrer sa vie tout entière à la propagation du système. C/est dans l'intérêt de leur amitié qu'il la veut moins intime. « Je ne pourrais partir soudainement, sans proclamer au monde qu'il y a eu querelle entre nous ; et c'est ce que, selon moi, dans l'intérêt de nous deux, et plus spécialement de la cause qui a été le grand lien d'union entre nous, nous devons soigneusement travailler à éviter. Le nombre n'est pas petit de ceux qui épient notre brouille. C'est par les faiblesses de leur caractère que les philosophes ont toujours donné prise à ceux qui contestent leurs principes; et on laissera entendre que nos faiblesses sont bien graves si, dans nos relations, nous n'évitons pas de montrer au monde que nous ne pouvons nous accorder 81 ». James Mill a la conscience justifiée d'être l'intermédiaire indispensable entre Bentham et le monde extérieur. Serviteur volontaire de Bentham, il devient, partout ailleurs que chez Bentham, un tyran. Tyran domestique, lorsqu'il s'agit d'élever ses enfants. Tyran social, lorsqu'il s'agit de développer, d'organiser, de créer le groupe benthamite. Il en est — tel Roebuck — à qui toujours il inspirera une aversion profonde 82 . George Grole, après sa première entrevue avec celui dont il va subir si profondément l'influence, est sensible à ses défauts. «Son esprit a tout ce cynisme et toute cette âpreléqui appartiennent

à l'école de Bentham, et ce qui me déplaît principalement en lui, c'est sa disposition à insister sur les fautes et les travers d'autrui, même du plus grand homme MS ». Il se fait craindre, plus qu'il ne se fait aimer; mais la sorte d'antipathie qu'il inspire fait peut-être elle-même partie de son prestige. A part Bentham, Ricardo est le seul homme qu'il ait vraiment aimé; mais Ricardo est pour lui un autre grand homme, un maître bien plus qu'un disciple, ou un agent de diffusion des idées de Bentham. Tous les autres, il les apprécie selon qu'ils sont plus ou moins utilisables, en vue de la fin, d'ailleurs désintéressée, qu'il poursuit.

Le succès récompense ses efforts. Les œuvres françaises de Bentham commencent à se traduire en anglais, et c'est son fils John que James Mill va charger de publier l'édition anglaise du Ralionale of Judicial Evidence, après que Dumont a publié la «Théorie des Preuves judiciaires» Toute une sphère d'influence se crée, grâce à James Mill, autour de Bentham. La boutique de Francis Place, dont Mill a fait un benthamite, est, à Charing-Cross, un centre d'action politique 84 : c'est là qu'on prépare, en 1818, l'élection de Hobhouse H: > à Westminster; c'est là qu'on prépare, en 1824, l'abrogation des Combinalion Laws. Au Parlement, il a poussé Ricardo. Joseph Hume, d'esprit pesant, mais qui va acquérir une réputation par son entêtement à discuter les budgets et à obtenir les économies nécessaires, est, en quelque sorte, une création de James Mill K<J . Dans la presse, le grand

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organe radical, le Moming Chronick, appartient, à partir de 1817, et surtout à partir de 1823, à John Black, ami intime de Mill : on y fait campagne activement pour la réforme juridique. Aii Scotsman, à Edimbourg, Mac Culloch, autre ami de Mill, propage les principes d'Adam Smith et de Ricardo K7 . Un nouveau type d'humanité, avec ses vertus et ses travers, commence à se dessiner autour de Bentham, grâce à James Mill et non à Bentham. — Bentham, malgré ses mouvements d'impatience, est jovial, aimable, plaisant. Il aime la campagne, il aime la musique, il aime la bonne chère 8 \ Il n'est ni solennel, ni grave. Il se définit lui-même « un drôle de vieux monsieur » H \ Il est, dit Francis Place, rectifiant cette définition, « l'homme le plus atfable qui existe, d'une bonne humeur parfaite, patient, indulgent, avec des lectures solides, une instruction solide, un raisonneur au premier chef, et cependant simple comme un enfant » . Le côté enfantin et naïf du caractère de Bentham disparaît chez James Mill. Il ne reste plus que l'homme à convictions abstraites, exemplaire vivant de la morale de l'utilité et de l'identification absolue de l'intérêt privé avec le bien de l'humanité, type de l'homme de foi — car l'homme de foi est celui qui ne sépare pas son existence d'avec ses idées — et de l'homme de parti — car ce sont les idées qui unissent les hommes, — sans yeux et sans oreilles pour les beautés de la nature et de l'art, ayant systématiquement détruit en soi les impulsions spontanées du sentiment, bref VuU-

litaire dont la caricature va bientôt devenir populaire.

Faut-il attacher de l'importance à la date précise où, chez les benthamites de la seconde génération , âgés de quinze à vingt ans vers 1820, contemporains et amis de Stuart Mill, formés par James Mill, la dénomination devient en quelque sorte officielle? — Dès 1781, nous voyons Bentham se réjouir de trouver en John Tovvnshend un homme dont les études * avaient suivi la même voie que les siennes: un utilitaire, un naturaliste, un chimiste, un physicien»" . Vingt ans plus tard, Dumont cherchant un nom pour la nouvelle doctrine, et proposant BenthamUe, Bentham proteste : « Benthamile? quelle sorte d'animal est-ce là? Si vraiment une religion nouvelle s'est fondée, et si cette religion veut un nom, qu'on dise Utilitarian en anglais, et, en français, Utilitaire^ ». Mais le inof, dont l'usage se répand, garde une acception péjorative. Ainsi dans le Sensé and Sensibility de Miss Austen" 2 . Ainsi dans les Annals of the Parish, sorte de roman historique où l'auteur, Gait, racontant l'histoire d'une paroisse anglaise à travers les événements des trente dernières années, fait dénoncer en 1793, par le pasteur de l'endroit, les révolutionnaires sous le nom d'utilitaires H3 . C'est là que John Mill, dans l'hiver de 1822 à 1823, lorsque, sous la direction de son père, il fondera une société de jeunes gens pour la discussion des problèmes de morale et de politique, ira chercher le mot impopulaire, et, par une sorte de sans-culottisme phiioso-

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