LORD LANSDOWNE EN
emprunté au docteur Price l'idée du sinking fund; c'est là encore, dans la compagnie de l'abbé Morellet et du doyen Tucker, qu'il s'est initié aux idées d'Adam Smith. Lord Lansdowne ne peut blâmer l'application d'idées qui sont les siennes; il ne peut, d'autre part, se réjouir de les voir plagiées, accaparées par un autre. Quoiqu'il vienne au Parlement appuyer le projet de traité de commerce avec la France, il mène une vie retirée et isolée : le triomphe de Pitt semble l'exiler à jamais de la vie active. Oswald est mort en 1784 ; l'alderman Townshend, bientôt après; Barré devient aveugle. Lord Lansdowne se fait collectionneur de livres, de manuscrits, de statues antiques; il est « le sage Sylvain que Bowood tient en réserve pour gouverner un Age plus pur ». Les questions sociales ne cessent pas de l'intéresser cependant; il recueille des documents relatifs aux questions commerciales et industrielles, entretient des relations suivies avec Paris. En 1789 l'abbé Morellet, Benjamin Vaughan, son fils lord Wycombe, Dumont de Genève, le tiennent au courant des événements de France. Car voici que la Révolution française bouleverse, en Angleterre, la politique des partis. Insensiblement, contre sa volonté consciente, contre la tradition du parti tory, Pitt se trouve rejeté dans la vieille politique de guerre à l'ennemi héréditaire; insensiblement, lord Lansdowne se rapproche de son perpétuel ennemi, Charles Fox, jusqu'au moment où, en 1794, ils se trouveront, l'un et l'autre, à la tête de la nouvelle opposition whig, du parti démocratique et « jacobin » 34 .
C'est une illusion commune en Angleterre à tous les amis de la France que la Révolution de 4789 est une révolution à l'anglaise, imitée de la Révolution de 4688, inspirée par des idées anglaises ; ce sont les idées mêmes de Tucker et d'Adam Smith, leurs critiques du régime féodal, déclare lord Lansdowne, en 4793, à la Chambre des Lords, que l'on déteste bien à tort sous le nom de « principes français ». Il semble donc que la France nouvelle s'offre comme un champ d'expérience* à tous les réformateurs Anglais. Les deux amis de lord Lansdowne, Romilty et Bentham, s'érigent en conseillers de l'Assemblée Constituante.
C'est d'abord Romilly qui, avec la collaboration de Bentham et de Trail, rédige, sur la demande du comte de Sarsfield, à l'usage des États Généraux, un compte rendu des règles de procédure appliquées dans la Chambre anglaise des Communes ; et l'ouvrage, envoyé au duc de La Rochefoucauld, ami de lord Lansdowne, sera traduit et publié après la mort du comte de Sarsfield, par Dumont et Mirabeau 3 \
Peu de temps après, Bentham entreprend un travail très proche de celui-là. 11 rédige ce qu'il appelle « un essai de tactique politique; une enquête sur la discipline et le mode de procédure qu'il convient d'observer dans les assemblées politiques; appliquée principalement à la pratique du Parlement Britannique, et à la constitution et à la situation de l'Assemblée Nationale de France » 80 . La tactique, c'est étymologiquement l'art de mettre en ordre. Tout ordre suppose
l' c essai de tactique politique » 23
une fin; et Bentham pose ici, pour la première fois, le principe de ce qu'il appellera la théorie du « droit adjectif ». « Dans cette branche du Gouvernement, comme dans beaucoup d'autres, la fin est, pour ainsi dire, d'un caractère négatif. L'objet est d'éviter les inconvénients, de prévenir les difficultés, qui doivent résulter du fait qu'une grande assemblée d'hommes est invitée à délibérer en commun. L'art du législateur est limité au soin de prévenir tout ce qui pourrait faire obstacle au développement de leur liberté et de leur intelligence. » Une nouvelle distinction est nécessaire. Car le bien ou le mal qu'une assemblée peut faire dépend de deux causes générales. La plus puissante et la plus palpable est sa composition (Bentham s'abstient de publier son « essai sur la représentation », et de prendre parti pour ou contre la démocratie) ; l'autre est sa méthode d'action. Ainsi se trouve à la fois défini dans ce qu'il a de spécial, et rattaché à la doctrine générale de l'utilité, le problème de la procédure parlementaire. Problème important. « Dans ce recoin, un œil observateur reconnaîtra le terrain où germa, pour la première fois, la liberté anglaise : c'est en ce point jusqu'ici négligé que les graines de ce produit sans prix ont germé et poussé jusqu'à leur point actuel de maturité, sans être à peine remarquées par celui qui les soignait, sans être soupçonnées par celui qui les détruisait. » En 1791, il publiera, isolément, le chapitre VI de son Essai, « sur la manière dont une assemblée politique doit procéder dans la formation
de ses décisions », donnant d'aljord sur chaque point les règlements que prescrit l'utilité, puis les raisons justificatives de chaque règlement, puis la pratique anglaise, enfin la pratique française, empruntée aux États généraux et aux États provinciaux. Il fait donc à la fois de la législation utilitaire et de la législation comparée. D'ailleurs, comme Romilly, il propose en modèle à la France les institutions parlementaires anglaises, déclare sur presque tous les points la pratique anglaise conforme aux prescriptions de l'utilité s \ D'où précisément le peu de succès obtenu en France par les deux ouvrages. « Je ne vous promets pas un prompt succès , écrit Dumont à Bentham , car les Français ne sont encore que des enfants qui bégaient, dans leur Assemblée Nationale » s \ Mais ces enfants dédaignent de suivre les traditions de la vieille Angleterre ; lorsque Mirabeau avait déposé sur le bureau des Communes, à l'ouverture des états généraux, le travail de Romilly : « nous ne sommes pas des Anglais, lui aurait-il été répondu, et nous n'avons pas besoin des Anglais » ".
Bentham ne borne pas, cependant, à cette question très particulière, l'attention qu'il porte, comme toute la société de Lansdowne House, aux affaires de France. L'Assemblée Constituante réforme révolutionnairement l'organisation judiciaire en France ; et c'est probablement l'étude qu'il fit du projet de réforme de la Constituante qui amena Bentham, vers cette époque, à élargir le cercle de ses études, à étudier non plus seulement les