INVENTIONS RÉFORMATRICES
avec une netteté particulière, le caractère insurrectionnel et antisocial de la théorie. Les passions égoïstes et dissociales, passions utiles, nécessaires même, à l'existence et à la sécurité de l'individu, n'en sont pas moins funestes à la paix publique, quand elles sont provoquées à l'exclusion des autres passions. Mais tel est l'effet produit par la Déclaration des Droits, « telle est la moralité de ce manifeste célèbre, rendu fameux par les mêmes qualités qui ont fait la célébrité de l'incendiaire du temple d'Éphèse » .
En conséquence Bentham, hostile aux principes de la révolution française comme il avait été hostile aux principes de la révolution d'Amérique, reste, bien qu'il ait, à un certain moment 79 , espéré obtenir de la protection de lord Lansdowne un siège au Parlement, indifférent au problème politique. Des réformes de détail le passionnent. Il demeure l'inventeur pratique, l'«hommeà projets » qu'il a toujours été.
En 1795, il publie simultanément une « protestation contre les impôts de justice 80 » et un opuscule intitulé « Revenus sans charges, ou escheat vice taxatwn Hi ». Dans le premier opuscule, il demande l'abolition des law taxes, qui créent, pour la corporation des juges, un intérêt à prolonger les procès, à rendre dispendieuse l'administration de la justice, et réfute deux arguments qu'il tient pour des sophismes. L'un développé par Adam Smith, suivant lequel « la charge d'une institution doit reposer sur ceux qui en recueillent le bénéfice». — Soit, répond Bentham, mais
non pas au point d'annuler le bénéfice. L'autre, suivant lequel ce genre d'impôt est « un obstacle (check) à la chicane ». — Mais la fin directe de l'administration de la justice, c'est de rendre la justice accessible, et non inaccessible à tous. Seulement par quel impôt remplacer l'impôt supprimé? Le second opuscule répond à la queslion. Problème : quel est le revenu dont la vingtième partie constitue un impôt, et un impôt pesant, alors que la totalité ne serait pas un impôt, et ne serait senti par personne ? Réponse : une extension du law of escheat, le retour à l'État des successions, passé ce degré de parenté où le mariage est interdit.
En 1800 et 1801, un projet financier plus considérable l'occupe 82 . Il propose que l'État émette, à l'exemple des banques privées, des billets pour de petites sommes, maisdes billets portant intérêt. « Si cette proposition était énoncée dans les termes suivants : Émettez vos bons du trésor pour de petites sommes, la formule, sans rendre d'une façon complète ni correcte la mesure, exprimerait tout ce qu'elle contient de nouveau. La réalisation du projet présenterait de grands avantages économiques. Si les bons portant intérêt dont il s'agit étaient émis, chaque pauvre pourrait être son propre banquier ; chaque pauvre pourrait, en plaçant ses petites économies sous cette forme, tirer un profit de banque de son propre argent. Chaque chaumière, chaque petit logement, pourrait, avec cette quantité de profitât avec un degré de sécurité jusqu'ici inconnu, être une banque de frugalité ». Mais la mesure recommandée présente encore des avantages
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politiques. De même que la Révolution de 1688, par la constitution de la dette nationale, attacha au Gouvernement nouveau toute la classe des rentiers, le great monied inlerest, de même VAnnuity Note Scheme de Bentham attacherait au régime établi toute la masse de la population, le Utile monied interest. La dette nationale a sauvé la nation de la tyrannie des Stuarts; la mesure nouvelle, en donnant aux pauvres des intérêts conservateurs, préserverait l'Angleterre de Vanarchie révolutionnaire 83 . Bentham donne encore, en 1796, au Morning Herald, des observations critiques sur le Treason Bill**; en 1797, aux Annales d'Agriculture d'Arthur Young, des observations sur la loi des pauvres, dont la réforme est alors l'objet de discussions parlementaires 85 ; en 1798 et 1799, il rédige, en collaboration avec Colqhoun, des projets de loi pour la réforme de la police de Londres 8fl ; en 1800, il s'émeut du grand nombre des condamnations et exécutions pour crime de faux, et, en vue d'éviter ce gaspillage de peines, cherche des moyens propres à prévenir le crime 87 ; il s'occupe, avec presque autant de passion, de l'invention d'un fri- (jidarium, appareil réfrigérant pour conserver les fruits et les légumes 88 ; il donne, en novembre 1800, au Peter Porcupine deCobbett, des « Indications relatives au Population Bill », où il définit les meilleures méthodes à employer pour dresser un recensement 89 . Mais c'est le Panopticon qui absorbe la majeure partie de son temps. Son père est mort en 1792, et lui a laissé, en outre de sa maison de Queen Square Place, à Westminster, un
revenu de 500 à 600 livres sterling, qui consiste principalement en fermages 110 . Maître d'une fortune personnelle, Bentham la dépense en frais de propagande, en avances de fonds, comme il perd son temps en démarches. — Bentham est un philanthrope, mais il n'est ni républicain ni démocrate.
Il n'est pas seulement un philanthrope et un homme à projets ; il est l'auteur de tout un nouveau système de philosophie juridique. Une partie du système a été publiée en 1789, dans 1' « Introduction aux principes de morale et de législation » ; mais d'autres événements sollicitaient alors l'attention publique, et l'ouvrage a passé inaperçu. L'ensemble des manuscrits de Bentham est entre les mains de Dumont ; mais, pour que Dumont trouve le temps de les rédiger, il faudra que la période révolutionnaire soit tout entière écoulée. De sorte que la Révolution française nuit à la renommée philosophique de Bentham. Ce n'est pas que Bentham ne sente en lui le génie, la vocation de la législation ; il aspire à exercer une action par ses œuvres. Il recueille avec joie un propos qu'aurait, en 1790, dans un cercle de diplomates, tenu Fitzherbert, le qualifiant 4e « Newton de la législation » 01 . Quand parait son travail sur l'organisation judiciaire , il se réjouit de le voir lire avec intérêt dans la petite société de Lansdowne House : « Cela contribue, entre autres choses, à la croissance lente de mon école 92 » . Il a donc, dès lors, l'ambition de fonder une école; mais il est obligé de constater u3 que, semblable aux prophètes, il est encore moins