LA THÉORIE DES DROITS NATURELS
car ce sont ceux « pour lesquels le pouvoir d'exécuter est aussi parfait chez l'individu que le droit lui-même. » Mais il en est d'autres que l'homme est intéressé, lorsqu'il entre en société avec ses semblables, à résigner en partie : ce sont ceux pour lesquels le droit est parfait chez l'individu, mais non le pouvoir d'exécution 14 . Tels les droits à la protection de la personne, à l'acquisition et à la possession de la propriété. Ce sont là des droits civils, ou droits de contrat ; quoiqu'ils soient des droits naturels transformés, ou « échangés », c'est-à-dire dont nous consentons à sacrifier une partie en échange de la libre jouissance du reste, ils se distinguent des droits naturels, en ce que, dans l'exercice des droits civils, nous agissons sous la garantie de la société. Par exemple, l'homme a le droit naturel de juger en sa propre cause ; et, dans la mesure où c'est du droit de l'esprit qu'il s'agit, il n'abdique jamais ce droit. Mais à quoi lui sert le droit de juger, dans les cas où il n'a pas le pouvoir de redresser ? Il emprunte alors le bras de la société dont il est membre, de préférence et en addition au sien propre. Il demande à la société de se faire gouvernement, et d'user de contrainte pour imposer à son prochain le respect de ses droits personnels, en même temps qu'il l'autorise, s'il le faut, à lui imposer à lui-même le respect des droits du prochain. Il a « versé à la masse » une certaine partie de ses droits naturels; la société ne lui octroie donc rien, à proprement parler. Chaque individu est propriétaire du fonds social, et a le droit dy puiser dans
certaines conditions spécifiées. Or, dans la théorie des droits naturels, telle que l'expose Paine, il est intéressant d'observer certaines analogies avec les idées fondamentales de Bentham.
Pas de gouvernement légitime, selon Paine, sans constitution écrite. Quoique les parlementaires anglais usent et abusent du mot de « constitution *, l'Angleterre n'a pas de constitution. Ce qui en tient lieu est à une véritable constitution ce que la « loi commune » est à un droit écrit, seul légitime : et l'on voit, par conséquent, l'analogie que présentent les idées de Paine avec les idées de Bentham. « Une constitution est à un gouvernement ce que les lois faites postérieurement par ce gouvernement sont à une cour de justice. La cour de justice ne fait pas les lois, et ne peut les changer : elle agit seulement en conformité avec les lois une fois faites ; et le gouvernement est de même gouverné par la constitution. » Les Étals-Unis d'Amérique, soit qu'on les prenne dans leur ensemble, soit qu'on les envisage isolément, ont des constitutions. L'État de Pensylvanie, en particulier, a la sienne, née du peuple, qui non seulement donne de l'autorité, mais impose une barrière au gouvernement : « C'est la Bible politique de l'État. A peine si une famille ne la possède pas. Chaque membre du gouvernement en a un exemplaire ; et rien n'est plus commun, lorsqu'une discussion s'élève sur le principe d'un projet de loi ou sur l'étendue d'une forme spéciale de l'autorité publique, que de voir les membres tirer la constitution imprimée de leur poche, et lire le chapitre où la ques-
L'INDIVIDUALISME DE PAINE Go
tion disculée se trouve traitée 15 ». Bentham ne parlait pas en d'autres termes de son codé idéal : et pourquoi ne pas étendre aux lois constitutionnelle le principe posé par Bentham pour les lois civiles et pénales? Mais Paine ajoute que la constitution, pour conférer au gouvernement un caractère de légitimité, doit être précédée d'une déclaration des droits de l'homme : par où il se sépare de nouveau de Bentham.
De même encore, Paine est individualiste ; et son individualisme s'exprime par les mômes formules que l'individualisme des utilitaires. « Le bien public, écrit-il, n'est pas un terme qui s'oppose au bien des individus ; au contraire, il est le bien de tous, parce qu'il est le bien de chacun. Car, de môme que le corps social consiste dans la collection de tous les individus, de môme le bien social consiste dans le bien collectif des individus 16 . Bentham, dans son « Introduction », ne s'exprimait pas autrement. Paine néglige cette solidarité des générations, que Burke considérait comme le fait social fondamental. Ceux qui ont quitté le monde, ceux qui n'y sont pas encore entrés, sont aussi éloignés les uns des autres que le peut concevoir l'imagination humaine : comment concevoir entre les uns et les autres un rapport d'obligation '/comment peut-on poser en principe et en règle que de deux non-existences (non-entities), dont Tune n'existe plus et l'autre n'existe pas encore, Tune domine l'autre jusqu'à la fin des temps ? «Je défends les droits des vivants ; M. Burke lutte pour l'autorité des morts sur les droits et la liberté des vivants ». Bentham, presque
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G6 LE RADIOALJSME PHILOSOPHIQUE.
dans les mêmes termes, considère le système de Burke, quoique diamétralement opposé au système des démocrates, comme « absurde et malfaisant pour des raisons semblables; il subjugue les siècles éclairés aux siècles ignorants. De toutes les tyrannies, la plus impitoyable est celle des morts : car elle ne peut être atténuée. De toutes les Folies, la plus incurable est celle des morts: car elle ne peut recevoir d'instruction » i7 . Mais l'individualisme de Paine est un individualisme spiritualiste, fondé sur une théologie : tous les hommes sont égaux en sortant des mains du Créateur, et la seule inégalité qui ne soit pas artificielle, c'est l'inégalité qui sépare le bon d'avec le méchant 18 . A Paris, en 1792, comme à New-York en 1776, Thomas Paine reste toujours, même lorsqu'il renonce à l'orthodoxie chrétienne, un quaker; et, par son intermédiaire, le christianisme révolutionnaire des protestants anglais d'Amérique rejoint l'athéisme révolutionnaire des sans-culottes français i0 . L'individualisme de Bcntham ou d'Adam Smith reposait sur un principe tout différent.
Mais les analogies qui existent entre la philosophie politique de Paine et la philosophie de l'utilité sont plus profondes. Elles portent non seulement sur certaines conséquences identiques tirées de principes différents, elles portent sur les principes eux-mêmes. En dépit de quelques allusions aux « droits de l'homme, héréditaires et indéfectibles », la philosophie de la deuxième partie des « Droits de l'Homme » est extrêmement différente de la philosophie spiritua-