‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 68 sur 212 · OPTIMISME DE BURKE · texte numérisé non relu

OPTIMISME DE BURKE

disent les « fanatiques de la secte de la réglementation 20 », quand le travailleur est jeune et bien portant, et que le fermier et le travailleur peuvent traiter sur le pied d'égalité; mais en cas de misère, de maladie, de vieillesse, quand le travailleur est chargé d'une famille nombreuse, et ne peut ni vivre ni nourrir sa famille sur la rémunération naturelle de son travail, celle-ci ne doit-elle pas être relevée par l'autorité? Burke pose alors la question de savoir si la quantité des subsistances existantes est suffisante pour satisfaire aux exigences de la philanthropie. De ce que les riches sont peu nombreux, en proportion du grand nombre des pauvres, Burke tire une conséquence diamétralement opposée à celle qu'avait tirée Godwin : l'impossibilité de supprimer la pauvreté par une distribution égale du superflu des riches 21 . Plus le capitaliste est riche, plus son intérêt privé s'identifie avec l'intérêt général, parce qu'il peut se contenter de retirer, de son capital, un moindre profit. Burke affirme qu'il y a eu hausse des salaires. Certainement les hommes travaillent plus; mais, quant à savoir si l'accroissement de la quantité de travail fournie est, somme toute, un bien ou un mal, c'est une question philosophique qu'il ne veut pas aborder à la suite de Godwin. Sans vouloir examiner sous toutes ses faces la politique qui accorde une assislance aux pauvres, il constate que la loi anglaise assure « un secours suffisant à la vieillesse tombée en décrépitude, à l'enfance orpheline, à la maladie accidentelle >*, et que la classe inférieure reçoit annuellement des classes

supérieures, par l'application de la loi des pauvres, deux millions de livres. Mais il proteste contre toute interprétation relâchée de l'esprit de la loi. Faire croire au pauvre qu'il a droit à l'assistance de l'État, sans travailler, c'est lui faire une promesse impossible à tenir. L'expression courante the labouring poor, c'est-à-dire t le travailleur pauvre », « le pauvre qui travaille », n'est que du jargon à la mode. A ceux qui travaillent, il faut recommander la patience, le travail, la sobriété, la frugalité, et la religion ; le reste est imposture. C'est une horrible aberration de les appeler « le travailleur jadis heureux 22 », « Quand nous affectons de plaindre comme pauvres, non plus ceux qui ne peuvent pas travailler, mais ceux qui doivent travailler, faute de quoi le monde ne pourrait exister, nous jouons avec la condition même de la vie humaine 23 ». Il est écrit que l'homme doit manger son pain à la sueur de son front. « Les règles du commerce et les principes de la justice » demandent que chacun reçoive le prix de son travail ; l'homme qui ne peut pas vivre du fruit de son travail ne se fonde pas sur un droit lorsqu'il demande à vivre, il fait appel à la pitié : ici finit le domaine de la justice publique, ici commence celui de la charité privée 24 .

Bentham, de son côté, dans un fragment 25 qui paraît, en 1798, à Genève, par les soins de Dumont, dans la « Bibliothèque Britannique », mais qui avait été rédigé, nous dit Dumont, « bien des années » auparavant, adopte, sans y rien changer, le principe d'Adam

BENTHAM SUR LE DROIT A i/ ASSISTANCE, loi

Smith (« Montesquieu, écrit-il, Condillac, Sir James Stewart, Adam Smith, les Économistes n'ont qu'un même sentiment sur ce point ») : « la population est m raison des moyens de subsistance et des besoins » . Donc, le moyen d'augmenter la population ne consiste pas à l'encourager directement par des peines et des récompenses, il consiste à « accroître la richesse nationale, ou, pour mieux dire, à la laisser s'accroître. » En 1795, il discute, dans la déclaration des droits rédigée par Sieyès, l'article aux termes duquel « tout citoyen qui est incapable de pourvoir à ses propres besoins a droit à l'assistance de ses semblables », et songe peut-être, en le 'discutant, à Godwin autant qu'à Sieyès. Reconnaître à chaque citoyen un droit à l'assistance de ses concitoyens, c'est lui reconnaître un droit à l'assistance soit des individus pris isolément, soit de la collectivité. Dans le premier cas, « donner à chaque pauvre un droit à l'assistance de tout individu qui n'est pas également pauvre, c'est bouleverser toute idée de propriété ». Dans le second cas, l'article de la déclaration reste bien vague : car il ne suffit pas d'affirmer un droit, il faut encore déterminer comment l'assistance doit être levée et distribuée, organiser l'administration de l'assistance, créer les officiers enquêteurs, régler la manière dont les pauvres doivent procéder pour se prévaloir de leur droit. Et la question se pose toujours : le droit est-il d'une application possible ? On peut supposer un état de disette, tel qu'il ne soit plus possible de fournir le pain à tous ceux qui en ont besoin.

Gomment pouvons-nous donc convertir ce devoir de bienveillance en un droit absolu ? Ce serait donner à la classe indigente les idées les plus fausses et les plus dangereuses. Ce ne serait pas seulement détruire loule gratitude de la part des pauvres envers leurs bienfaiteurs, — ce serait mettre des armes entre leurs mains contre tous les propriétaires 26 . Or, tel est un peu le cas en Angleterre, pendant les années 1794 et 1793; et Ben t ha m se trouve amené, par la force des choses, à étudier directement les problèmes que soulève l'application de la loi des pauvres.

Il adresse à Pitt, en février 1797, des t Observations sur le Poor Bill 21 », et son attitude est curieuse. Il pense qu'il lui suffise de démontrer que le bill constitue une mesure égalitaire pour le condamner : « le système de l'égalisation, appliqué aux salaires, semble à peine moins menaçant pour l'industrie* et, par suite, pour la propriété (sans parler des frais), qu'il ne serait, appliqué à la propriété, pour la propriété et, par suite, pour l'industrie». Il condamne toute tentative faite pour établir, par voie directe ou indirecte, un salaire normal, et, en particulier, dans le bill de Pitt, ce qu'il appelle « la clause d'aptitude inférieure ou de salaire complémentaire » (Vnder-Ability, or Supplemenlal Wages Clause). Reprenant, avec plus de minutie, l'objection de Burke, il demande si ce salaire normal sera le salaire maximum, ou minimum, pour une industrie déterminée, ou un salaire moyen, toutes les industries étant considérées, ou le salaire maximum pour l'industrie qui occupe,

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