CHAPITRE PREMIER
LE PROBLÈME POLITIQUE
La révolution de France rappelle, en 1789, «l'une façon pressante, Patlent-ion du public anglais sur le problème politique, négligé depuis quelques années. La guerre redevient ardente entre les partis, une brillante et violente polémique se prolonge entre les écrivains de la faction aristocratique, appuyée sur l'immense majorité de la population, et ceux de la faction jacobine, qui plaident la cause impopulaire de l'étranger. De même qu'en 1776, le principe de l'utilité apparaît, chez certains, chez Burke et chez Bentham lui-même, comme un principe hostile aux principes révolutionnaires. Mais, h 1
à la dilléreme de ce qui se passait en 177<>, la philosophie républicaine »*1I«*- iiiùiih » est envahie, «l'uni 1 la«;on constamment croisante, par l'esprit utilitaire. Ceux mêmes qui continuent à parler le laniraye îles « droits de l'homme » paraissent ne plus hien comprendre le >en> juridique et spiritualiste de l'expression : c'est ain>i qui 1 , sous un régime républicain, nous continuons à faire nos échange* avec des monnaies frappées à Teili^ie de moiKirque> déchus, sans y prendra garde et san< y attacher d'importance. Enfin (iodwiu fonde une poli tique purement démocratique sur une application rigoureuse et systématique du principe de Futilité, à l'exclusion du principe de l'égalité des droits. Ainsi se prépare, sous des formes imparfaites et u topiques, à coté de Benthain et à son insu, la future identification du principe utilitaire avec le principe démocratique.
LE PRINCIPE DE L UTILITÉ CONTRE LA DÉCLARATION DES DROITS DE l/llOMME.
JîURKE ET BKNTHAM.
•Le i novembre 1789, au jour anniversaire de Ja Révolu! ion de 1688, que les églises dissidentes on! <jardé la coutume de célébrer solennellement, le docteur Priée, l'ami de lord Lansdowne, a prononcé, au meeiiny-house de Old Jevvrv, une sorte de discours-sermon, sur « l'amour de notre patrie ' » (on the love ofour couniry), et qui pourrait être intitulé « du vrai et du faux patriotisme». Le vrai patriotisme n'implique ni la conviction de la supériorité des lois et de la constitution de notre pays sur les lois et les constitutions des pays voisins, ni la haine des autres nations. Il signifie seulement ce que nos affections sont plus fortes envers certains individus du genre humain qu'envers les autres, en proportion de leur degré de proximité [Kir rapport à nous, et de notre pouvoir de leur être utiles » ; il exige de nous que nous fassions effort pour rendre notre pays chaque
jour plus riche en vérité, en vertu, en liberté. ]jh Révolution de 1688 a été une première révolution de liberté, elle» a consacré les trois droits fondamentaux: «le droit à la liberté de conscience en matière religieuse; — le droit de résister au pouvoir quand il en est abusé; — le droit de choisir nos propres gouvernants, de les casser pour mauvaise conduite, et de former un Gouvernement pour nous-mêmes ». Le roi d'Angleterre est, en Europe, le seid roi légal, le seul qui dérive son autorité du consentement de son peuple. Mais l'Angleterre ne jouit encore ni d'un régime où la tolérance religieuse soit absolue, ni d'un régime où le droit de suffrage soit également réparti entre tous. C'est en Amérique, c'est en France que Price croit voir naître les temps nouveaux; et il termine son sermon politique» par un « Nu ne dimiltis » triomphant. « J'ai vécu pour voir une diffusion du savoir, qui a miné la superstition et l'erreur. — J'ai vécu pour voir les droits de l'homme mieux compris que jamais, et des nations anxieuses d'être libres, qui semblaient avoir perdu l'idée de liberté. — J'ai vécu pour voir trente millions d'hommes, indignés et résolus, repoussin t l'esclavage et réclamant la liberté d'une voix irrésistible: leur roi conduit en triomphe, et un monarque absolu se rendant à ses sujets. — Après avoir eu ma part des bienfaits d'une Révolution, il m'a été réservé d'être le témoin de deux autres Révolutions, toutes deux glorieuses. Kt maintenant il me semble voir la passion de la liberté gagner du terrain et s'étendre; une réforme
PR1CE KT BURKE. g
générale commencer dans les alfa ires humaines; la domination des rois se transformer, pour devenir la domination des lois, et la domination des prêtres céder la place à la domination de la raison et de la conscience ».
Malgré le caractère sacré du lieu, les assistants éclatent eh applaudissements ; le lendemain, ils se réunissent, décident l'envoi d'une adresse à la Constituante, l'envoient effectivement, et la Constituante répond aux dissenters par un document officiel. Cette correspondance des révolutionnaires des deux [>ays émeut Burke, le détermine à répondre par une réfutation des principes de la Révolution française. Au bout d'un an de travail, paraissent ses retentissantes « Réflexions sur la Révolution française », qui peuvent être considérées comme le premier acte décisif 2 de la campagne qu'il va mener, sept ans durant, contre la Révolution française, et qui font de lui le philosophe attitré de la contre-révolution. Historiquement, il n'a pas de peine à démontrer, contre Price, que la Révolution de 1688 n'a été ni une révolution démocratique ni une révolution philosophique, qu'elle a été une « révolution de stabilité », devenue nécessaire, à un moment donné, pour défendre une tradition aristocratique menacée. Mais c'est bientôt le problème philosophique posé par la révolution dont il aborde» la discussion. La philosophie, la « métaphysique » de la Révolution française, c'est la théorie des droits de l'homme, énoncée dans une déclaration solennelle: les hommes apportent avec
eux, en entrant dans une société, un certain nombre de droits inaliénables, |>oiir la défense desquels la société politique a été instituée. Au nombre de ces droits il tant compter celui que |>osséderaient les citoyens de se gouverner eux-mêmes, ou de choisir eux-mêmes des gouvernants qui, n'étant que leurs délégués, doivent exécuter leurs volontés, sous peint; d'être cassés. — Or, contre celle théorie, Burke n'essaie |ias de restaurer l'ancienne théorie de Filmer, la * métaphysique » du droit divin des rois. Théorie surannée, seuls les « fanatiques de servitude » la défendent encore: « les rois sont en un sens incontestablement les serviteurs du peuple, parce (pie leur |H>uvoir n'a d'autre fin rationnelle que l'intérêt général (gênerai davantage) » 3 . C'est donc du principe de l'utilité, comme. Bentham, que Burke se réclame. Il se plaçait au même point de vue déjà, en 1774, lorsqu'il était, au Parlement, l'avocat en titre, T « agent payé » des colons d'Amérique révoltés, se refusant à soulever la question de droit, insistant sur ce ]>oint que la seule question en jeu était une question d'opportunité politique (political expediency) *. En 1782, il réfutait, en se plaçant au point de vue du principe de Futilité, la théorie « juridique » des « droits de l'homme en tant qu'homme »"». C'est, dira-t-il encore- plus tard, par les conséquences pratiques qu'il faut juger les doctrines politiques: « les problèmes politiques ne sont pas primitivement relatifs à la vérité et à l'erreur, ils sont relatifs au bien et au mal ; ce qui vraisemblablement