BURKE ET LE PRINCIPE DE L UTILITÉ
produira des conséquences mauvaises est politiquement faux, et ce qui produira des conséquences bonnes, politiquement vrai»*. D'où l'intérêt de sa doctrine politique, pour qui veut suivre révolution historique de la notion d'utilité, au moment où elle va rejoindre, mais n'a pas encore rejoint, l'idée démocratique.
A la définition de Priée, selon qui le gouvernement civil est une institution de la prudence humaine pour défendre contre, toute atteinte les droits égaux de tous les hommes, Iiurke préfère celte autre définition : « la soeiété est une. invention de la sagesse humaine en vue de pourvoir à des besoins humains " ». (les besoins, si Ton veut, |>euvent être appelas des droits; ou, plus précisément, la libre satisfaction deehacun de ces besoins jieut être considérée comme un droit s . Mais, si l'homme civil, l'homme social the vieil social man) a besoin de liberté, il a également besoin de contrainte ". Burke adopte la théorie du contrat social, convenablement interprétée et inclinée dans le sens autoritaire. Il faut qu'une contrainte soit imposée à nos passions, si l'on ne veut pas qu'elles aient des conséquences nuisibles, soit pour les autres, soit encore pour nous-mêmes. Or une contrainte suppose nécessairement une puissance extérieure et supérieure à ceux qui subissent la contrainte. Donc, si la contrainte est l'élément essentiel de la société, l'acte par lequel un homme peut être conçu comme entrant dans une société est un acte d'abdication, de renoncement à l'exercice de ses facultés actives. Hume, Adam Smith et Jtenlham avaient critiqué la
notion de contrat social parce qu'ils l'associaient avec la notion du droit de résistance ; Burke l'adopte parce qu'il y trouve une raison de condamner le recours à l'insurrection. 1x3 contrat social signifie que les hommes sont liés, et non pas que la majorité est libre de s'affranchir, à son gré, du lien social. Car le dogme de la souveraineté du peuple est faux, pour qui se» place au point de vue de l'utilité générale : « nul ne doit être juge dans sa propre cause » 10 . Rien ne prouve qu'il y ait coïncidence entre la volonté d'une majorité et son intérêt. La souveraineté du peuple, h 1 pouvoir absolu de la majorité, est aussi arbitraire en droit, peut être aussi néfaste dans ses conséquences, que la souveraineté du monarque, le pouvoir absolu d'un seul ll .
D'une philosophie utilitaire Burke déduit une politique anti-démocratique ; la théorie des droits de l'homme est, à ses yeux, une « métaphysique » irréelle, œuvre des gens de lettres, des philosophes, qui sont les auteurs responsables de la Révolution française. Or, trente ou quarante ans plus lard, ce sont les écrivains du parti réactionnaire qui seront devenus, à bien des égards, les « métaphysiciens ». Avec (loleridge, qui est imbu de philosophie allemande, ils verront dans la société une entité distincte des individus qui la composent, une sorte d' « idée » platonicienne; les utilitaires seront, au contraire, les démocrates. Gomment expliquer cet. échange de |>ositions, entre les deux philosophies rivales? (l'est que la science politique, une fois conçue comme science de l'utilité, peut encore être entendue de
EMPIRISTES ET DÉDUCT1FS. 9
deux manières très différentes : comme science démonstrative et déductive (c'est ainsi que l'entend ronl les utilitaires réformateurs de 1832), ou comme science expérimentale (c'est ainsi que l'entend Burke, utilitaire conservateur). « L'homme, disait Burke dans un de ses discours parlementaires, agit d'après des motifs adéquats qui se rapportent à son intérêt, et non sur des spéculations métaphysiques ». Et la phrase pourrait être de Bentham, aussi bien que de Burke ; mais Burke ajoule : « Aristote, le grand maître du raisonnement , nous avertit, avec beaucoup de poids et de sagesse, de nous défier de celte espèce de précision géométrique, si décevante dans les arguments moraux, comme du plus trompeur de tous les sophismes » l -. Or ce sophisme, si c'en est un, est le sophisme fondamental de toute la philosophie de Bentham, qui a voulu introduire dans le langage de la morale l'exactitude de la géométrie, ou de Y « arithmétique ». « La science politique, écrit Burke dans ses Reflections, est une science expérimentale, comme la médecine, la physiologie, et qui ne peut pas être enseignée a priori » i3 . L'observation des sociétés existantes, telle est la méthode que doit employer le philosophe politique. Qu'une société existe, c'est déjà une présomption en sa faveur, un commencement de preuve qu'elle satisfait à des besoins et, par conséquent, répond à la fin même de l'État. Qu'une nation, une forme degouvernementait longtemps duré, c'est une preuve de plus à son actif: elle a résisté à l'action des forces hostiles, elle exprime Yeœpérience accumulée des générations. Philo-
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sophie politique essentiellement empirique, et par là conservai rire, deux théories la résument : la théorie du préjugé, la théorie de \n prescription.
Le préjugé, d'abord, *elon Bnrke, est un ingrédient nécessaire rh* notre constitution morale. I n homme qui voudrait résoudre tous les problèmes de lu vie pratique suis préjugé serait obligé, à chacune des décidions qu'il se verrait tenu de prendre, de remonter aux premiers principes, de se refaire toute une philosophie: il se condamnerait donc à une incajKicité complète d'agir. C'est le préjugé, l'opinion préconçue, l'idée toute faite, qui met l'unité et la continuité dans la vie de l'honnête homme, transforme, la vertu en habitude M . Le préjugé joue en morale le même rôle que le capital en économie politique 15 : sorte de capital moral faute duquel l'action manque- de base. Capital que l'épargne individuelle ne surfil |'fci.s à accumuler en quantité suffisante : il v faut la collaboration de plusieurs générations, le> préjugés sont l'expérience accumulé»' de la race. L'homme, vertueux aime les préjugés « parce qu'ils sont i\r> préjugés » ; le véritable philosophe, à la différence du faux philosophe de France qui fait la critique des préjugés pour les détruire, les étudie, au contraire, afin de découvrir ce qui s'v cache de sagesse profonde ,0 .
La religion est « le premier de nos préjugés, non [>as un préjugé dénué de raison, mais un préjugé qui implique, une sagesse profonde et étendue 17 ». Ce préjugé consiste, d'une façon générale, dans l'optimisme inoral, dans la conviction que l'univers, et, dans l'univers, la