SUCCÈS DU LIVRE DE MALTHUS
lument insuffisant pour faire place à une population qui croît sans limite ». Il tient à démontrer que le phénomène qui l'intéresse, la pression exercée par la population sur les moyens de subsistance, est un phénomène non temporaire, mais constant, en vertu d'une loi nécessaire. Et certainement le caractère absolu, mathématique, donné par Malthus à sa doctrine, explique, indépendamment des circonstances historiques, le crédit prodigieux qu'elle obtint. La double loi de Malthus présente cependant un caractère doublement approximatif : la population, quand elle ne subit aucune entrave, croît, selon Malthus luimôme, au moins en raison géométrique ; la nourriture, dans les mêmes conditions, croît au plus en raison arithmétique. Mais c'est le caractère pseudomathématique de la loi, inspiré par l'analogie vague de certaines lois physiques, qui va conférer à la nouvelle doctrine un prestige souverain. « Dans l'esprit de tous les hommes raisonnables, dira vingt ans plus tard Ricardo , le principe que défend Malthus est pleinement établi 60 ». « Quant à sa base mathématique , dira Hallam , autant discuter la table de multiplication que de la révoquer en doute 01 . » Or, Vidée maîtresse de Malthus est peut-être vraie : mais elle lui est commune avec d'autres, que nous allons voir, en même temps que lui et independamment.de lui, décou-r vrir la théorie de la rente différentielle, et qui n'avaient pas besoin, sans doute, pour la découvrir, de connaître la loi des deux progressions. La loi de Malthus, au h 12
contraire, est certainement fausse. Elle lui est propre. Elle fait sa gloire.
Enfin, quelles qu'aient été les causes historiques du succès obtenu par le livre de Malthus, il nous importait de montrer par quels liens étroits la nouvelle théorie se rattache à la tradition utilitaire, celle qu'incarnent Adam Smith et Bentham. La philosophie du progrès indéfini a elle-même son origine chez Hartley et Priestley, précurseurs de l'associationisme des utilitaires : l'œuvre de Malthus, c'est d'incorporer la loi du travail, fondamentale chez Adam Smith, à une théorie du progrès, de lui donner à elle-même la forme d'une loi de progrès. D'ailleurs Malthus est un adepte conscient de la philosophie de l'utilité, dont il emprunte la formule non à Bentham, mais à Paley ° 2 . « Je ne sais, écrit-il dès sa première édition, comment il est possible à quiconque tient le principe de l'utilité pour le grand fondement de la morale, d'échapper à cette conclusion que la contrainte morale, tant que nous ne sommes pas en état de faire subsister une famille, est un devoir strict 63 ». Plus précisément, c'est au principe de l'identité naturelle des intérêts qu'il se réfère. « Le bonheur du tout, écrit-il, doit être le résultat du bonheur des individus, et commencer d'abord par eux. On n'exige aucune coopération. Tous les pas rapprochent du but. Celui qui accomplit son devoir fidèlement en recueillera tous les fruits, quel que puisse être le nombre des autres qui échouent. Cette obligation est expresse, et intelligible à l'esprit de la capacité la plus humble: c'est
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seulement qu'il ne faut pas mettre au monde des ôtres pour lesquels on ne peut pas trouver les moyens de subsistance 64 . » D'ailleurs, il y a une vis medicatrix reipublicœ, « le désir d'améliorer son sort ou la crainte de l'empirer », la poursuite de l'intérêt individuel, l'égoïsme, qui « résiste efficacement aux mauvais effets de quelques institutions humaines », et sert, particulièrement en Angleterre, de contrepoids naturel à tous les encouragements artificiels que la loi donne au mariage des pauvres ° 5 .
Mais il faut s'entendre. Si l'égoïsme, qui est un instinct, commande à l'individu, dans son intérêt propre, d'éviter un accroissement excessif de la population, et tout d'abord de notre propre famille, 1' « égoïsme », entendu comme l'obéissance à toutes les impulsions de l'instinct', nous commande d'obéir, entre autres impulsions, aux impulsions de l'instinct sexuel, et de tous les instincts affectifs qui se greffent sur lui . « Dans toutes les sociétés, même les plus vicieuses, la tendance à une liaison vertueuse est si forte, qu'il y a effort constant vers un accroissement de population ° 6 .» La conséquence, c'est la misère, qui résulte non d'institutions sociales défectueuses, mais de ' la nature physiologique de l'homme, mise en face de la nature physique. D'où une modification apportée au principe de l'identité naturelle des intérêts, modification qui permet peut-être de définir, une fois de plus, la différence qui sépare Malthus des philosophes du progrès indéfini. Pour ceux-ci, la contrainte morale est conforme à la nature; car elle con-
siste en un raisonnement ; or la loi du progrès, pour Condorcet comme pour Hartley, est par essence une loi intellectuelle; et l'homme est, par essence aussi, une intelligence. Au contraire, selon Malthus, l'homme est, par définition, un être physiologique, qui peuple la nature : l'intelligence, qui contrecarre l'instinct, travaille donc contre la nature. Nous avons affaire moins à deux conceptions différentes du progrès qu'à deux conceptions différentes de ce qui, dans le progrès, est naturel et de ce qui est artificiel.
Malthus. en d'autres matières, à des époques postérieures, se réfère expressément au principe de l'identification artificielle des intérêts. Il essaie, dans l'introduction de son « Économie politique », de montrer sous quelles réserves doit être accepté le principe d'Adam Smith, selon lequel « la meilleure manière de conduire un peuple à la richesse et la prospérité est de ne pas intervenir en ces matières 67 ». 11 est protectionniste, et son opuscule de 1814 relatifs au problème des droits sur l'importation des blés est un modèle d' « arithmétique morale », Malthus concluant, après avoir examiné en détail la répercussion de l'abolition des droits sur les intérêts des diverses catégories de citoyens, que cette mesure serait contraire au bonheur du plus grand nombre 68 . Mais, déjà en 1798, il contredit Godwin, qui, après Priestley, avait condamné toute espèce d'enseignement d'État, d'instruction obligatoire : Priestley et Godwin tenaient le progrès intellectuel pour un développement normal et spontané de notre nature. Selon Malthus,
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au contraire, il faut éclairer l'égoïsme, réagir artificiellement contre les impulsions aveugles de l'instinct, et, pour cela, développer l'instruction. Sans doute, Adam Smith avait admis que l'État dût se charger de l'instruction populaire, tout en acceptant le principe de l'identilé naturelle des intérêts. Mais il est intéressant de noter que, dans les deux passages de son livre où il attribue à l'État une fonction pédagogique, il viole consciemment le principe qu'il avait d'abord posé. Par exemple, le principe de l'égalité des salaires est une forme dérivée du principe de l'identité des intérêts. Mais il est contrarié, en certains* cas, par la politique des États d'Europe, qui augmente la concurrence dans certaines occupations au delà de ce qu'elle serait naturellement: cela est vrai en particulier des ecclésiastiques et des gens de lettres, élevés aux frais de l'État, pour se trouver ensuite sans emploi, mal payés, déclassés. Pourtant, Adam Smith ne reproche pas aux États en question de prodiguer l'instruction. « Cette inégalité est, en somme, peut-être plutôt avantageuse que nuisible au public. Elle peut jusqu'à un certain point dégrader la condition d'un professeur ; mais le bon marché de l'éducation littéraire est sûrement un avantage qui fait contrepoids, et au delà, àcet inconvénient insignifiant 69 .» — De même encore, le principe de la division du travail est l'expression même du principe de l'identité naturelle des intérêts. La première obligation de l'État est de l'encourager, ou plus exactement, pour employer une expression négative, de ne pas l'entraver ; norma-
lement, la division des occupations devrait « placer le plus grand nombre des individus dans des situations qui forment naturellement en eux, sans aucune attention de la part du gouvernement, presque tous les talents et toutes les vertus que la société requiert ». Mais Adam Smith constate que le progrès de la division du travail, en confinant chaque ouvrier dans une occupation de plus en plus absorbante et spécialeà la fois, tend à le rendre « aussi stupide et aussi ignorant qu'il est possible à une créature humaine de le devenir ». L'ouvrier devient incapable d'apprécier les grands intérêts de son pays, incapable de défendre son pays à la guerre. « Sa dextérité dans son propre métier semble de la sorte être acquise aux dépens de ses vertus intellectuelles, sociales et militaires. Mais, dans toute société progressive et civilisée, tel est l'état dans lequel doivent tomber les travailleurs pauvres, c'est-à-dire la grande masse du peuple, à moins que le gouvernement ne prenne quelque peine pour le prévenir 70 » . U devient donc obligatoire pour l'État, dans l'intérêt du plus grand nombre, de corriger, par l'éducation, les effets, funestes au moins sur un point, de la division du travail. Il devient, en d'autres termes, nécessaire de restreindre la portée du principe de l'identité naturelle des intérêts, et de dire : les intérêts de tous les individus sont identiques, pourvu que les individus connaissent leurs intérêts ; or c'est une fonction de l'État de leur enseigner à les connaître.