ET LES
BENTHAMITES
Les dix années qui précèdent 1815 sont marquées en Angleterre, après l'éclipsé qu'avait subie l'utilitarisme utopique, anti -gouvernemental et communiste de William Godwin, par une renaissance générale des opinions libérales et démocratiques. En 1807, le grand journaliste Cobbett, qui a été, toute sa vie, un démagogue, mais non pas toujours un démocrate, abandonne le camp des anti -jacobins pour passer au parti de la paix et de la réforme : il appuie de son influence l'élection retentissante de Sir Francis Burdett à Westminster. La même année, Romilly s'attache à l'étude des réformes que réclame l'état du droit anglais, particulièrement du droit pénal. Après Wordsworth, Southey et Coleridge, devenus tories, une génération nouvelle de poètes révolutionnaires — Byron, Keats et Shelley — va se lever, pour scandaliser et frapper en même temps
l'imagination de leurs contemporains. D'ailleurs, en 1808, à la suite de l'invasion de l'Espagne par Napoléon, toute la péninsule Ibérique se soulève contre l'occupation française, et l'opinion anglaise encourage Canning à soutenir les Espagnols par des expéditions militaires et des secours d'argent. Ce qui fournit aux anciens poètes révolutionnaires de 1789, et surtout à Southey, l'occasion d'une campagne libérale: comme au temps de Louis XIV, l'Angleterre recommence à jouer le rôle de la nation à traditions libérales, en face du despotisme « à la turque », dont Napoléon, sur le continent, renoue la tradition.
En 1808, Bentham fait la connaissance de James Mill 1 . James Mill est un de ces Écossais à la tète solide et dure, dont l'énergie fit la conquête intellectuelle de l'Angleterre vers la fin du xvni c siècle. Il était né en 1773, au moment où Bentham commençait à écrire, dans cette partie de la Grande-Bretagne qui se fait orgueil de posséder, à l'exclusion de l'Angleterre ou de l'Irlande, le monopole du génie métaphysique, déductif et abstrait, dans ce comté de Montrose où l'on se montrait, serrées par des distances de quelques lieues, les maisons où naquirent Beattie, Reid et Campbell. Fils d'un cordonnier de village, il avait, sous la direction d'une mère ambitieuse, et par la protection de la famille aristocratique de sir John Stuart, futur parrain de son fils, reçu une instruction supérieure à son état. Précepteur dans de grandes familles écossaises, étudiant en théologie à l'Université d'Édim-