BENTHAM, JAMES MILL, RICARDO
moment où Jes travaux de Ricardo sur la dépréciation du billet de banque viennent d'asseoir sa réputation d'économiste, et Je font entrer, d'un autre côté, en relation avec Malthus. James Mil! devient, à partir de cette date, son conseiller intime, son confident 3 . Ricardo, qui n'a pas reçu l'éducation d'un homme de lettres, se défie de son aptitude à exprimer clairement ses pensées, écrit péniblement et hésite à publier. Mill est l'homme d'action qui sert en quelque sorte de volonté à Ricardo, circonspect et timide. C'est James Mill qui décide Kicardo, en 1816, à terminer et publier ses Proposais for an Economical and secure currency*, et, en 1819, à se charger, dans le sixième supplément de l'Encyclopédie britannique, de l'article Funding System \ C'est à James Mill que revient l'honneur d'avoir déterminé Ricardo à écrire, de 1815 à 1817, ses « Principes » ft ; et c'est encore sur les instances de Mill que Ricardo entre, en 1819, au Parlement. Tous les actes de la vie de Ricardo, à partir de 1811, ont été voulus par James Mill. « J'élais, disait Bentham, le père spirituel de Mill, et Mill était le père spirituel de Ricardo; de sorte que Ricardo était mon petit-fils spirituel » 7 . Où donc résident les différences fondamentales entre le livre d'Adam Smith et le livre de Ricardo ? Et dans quelle mesure doiton les expliquer par l'influence de Bentham et de James Mill, de l'un ou de l'autre, ou de tous deux ensemble? Une première différence existe entre Ricardo et Adam Smith. Ils n'entendent pas tous deux au même sens l'expression « économie politique ». Pour Adam Smith,
l'économie politique signifie l'ensemble des applications pratiques d'un certain nombre d'observations portant sur les phénomènes du monde industriel et commercial. Dans la partie théorique, qui est préliminaire, et seulement préliminaire, à la constitution de l'économie politique ainsi entendue, le raisonnement déductif se môle à l'induction dans des proportions difficiles à déterminer ; mais certainement Adam Smith, ami et disciple de Hume, a voulu procéder en observateur et en historien. Chez Ricardo, ce qui, pour Adam Smith, était le préliminaire, devient l'essentiel de l'économie politique. L'économie politique est à présent une théorie, détachée de la pratique, quelles qu'en puissent être, par la suite, les conséquences pratiques. « Le produit de la terre — tout ce qui est tiré de la surface du sol par l'application réunie du travail, des machines et du capital, est divisé entre trois classes de la collectivité, à savoir : le propriétaire du sol, le possesseur du stock ou capital nécessaire à la culture, et les travailleurs par l'industrie desquels il est cultivé... Déterminer les lois qui règlent cette distribution est le problème principal en économie politique »\ L'économie politique a pour objet, selon Ricardo, des lois; et cette expression est significative, elle ne se rencontre pas chez Smith. Si l'économie politique, branche de la politique et de la législation chez Adam Smith, est devenue la théorie des lois de la distribution naturelle des richesses chez Ricardo, ce changement de définition est-il dû à l'action de Bentham et de Mill ?
l'idée de loi ÉCONOMIQUE. 210
Observons d'abord que cette conception nouvelle de l'économie politique, entendue comme une science théorique et une science de lois, n'a pas môme son origine en Angleterre : c'est en France, dans l'école physiocratique, qu'elle s'est développée. Hume reproche 10 quelque part à Montesquieu d'avoir, au début de son « Esprit des Lois », emprunté à Malebranche cette théorie de la morale, qui fait consister l'essence du droit dans des rapports ou relations abstraites. Or, précisément, les physiocrates empruntent leur notion de la loi économique à la théologie chrétienne, et plus exactement à la théologie de Malebranche, dont on retrouve chez Quesnay des citations à peine déguisées, et que La Rivière, dans son « Ordre Naturel des Sociétés », et Mirabeau, dans sa « Philosophie rurale », citent expressément. D'où un optimisme rationaliste, différent de l'optimisme naturaliste de Hume. Nous vivons, selon Hume, sur l'idée de la régularité des lois naturelles. Sans doute l'exercice de la raison nous démontre que cette régularité n'est pas fondée dans la nature des choses, qu'elle est un instinct. Mais nous sommes obligés, pour vivre, de nous fier à l'instinct. Renonçons donc à raisonner, et vivons. La raison elle-même, au contraire , selon les physiocrates , nous enseigne l'existence de lois qui sont des lois de finalité en même temps que des lois d'harmonie : les lois positives ne sont que de simples actes déclaratifs des lois naturelles, conséquences nécessaires des besoins de l'homme, de la diversité de leurs aptitudes et de la nécessité d'appli-
quer les capitaux à la terre. L'existence du mal est indéniable, mais c'est en théologien que Quesnay résout la difficulté. Les règles immuables que Dieu a instituées pour la formation et la conservation de son ouvrage sont les causes du mal physique en même temps que du bien physique. Mais, produisant infiniment plus de bien que de mal, instituées pour le bien, et ne produisant le mal que par accident, « elles ne sont des lois obligatoires que pour le bien; elles nous imposent le devoir d'éviter, aulant que nous le pouvons, le mal que nous avons à prévoir par notre prudence ». La vraie cause du mal physique et du mal moral, c'est d'ailleurs, vraisemblablement, la transgression par les hommes des lois naturelles, « le mauvais usage de la liberté des hommes 11 ». < Il est, dit Mercier de la Rivière, de l'essence de l'ordre que l'intérêt particulier d'un seul ne puisse jamais être séparé de l'intérêt commun de tous; nous en trouvons une preuve bien convaincante dans les effets que produit naturellement et nécessairement la plénitude de la liberté qui doit régner dans le commerce, pour ne point blesser la propriété ,2 ». On reconnaît le principe de l'identité naturelle des intérêts, devenu en quelque sorte le principe de l'identité rationnelle des intérêts.
Reprochera-t-on, avec Hume, à cette conception de la loi de ne point pouvoir fonder une science positive? — En principe, il est permis d'observer que le fmalisme est une méthode légitime, et d'un emploi constant, dans l'étude de la nature : admettre qu'il existe des relations de cause à effet, c'est supposer qu'il existe dans la nature
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des successions de phénomènes qui sont semblables entre elles, qu'il existe par suite des genres et des espèces, doués de permanence et de fixité, où, par suite, les principes d'existence l'emportent sur les principes de destruction, où le bien prévaut sur le mal, et que l'on peut à volonté tenir pour les fins dont on cherche les moyens, ou pour les effets dont on cherche les causes. — En fait, il suffit d'observer que la conception physiocratique de la loi s'est immédiatement transmise, moins l'élément théologique, à des penseurs non seulement indifférents en matière de religion, mais hostiles à l'idée religieuse, et qui furent les premiers théoriciens de ce que le xix e siècle devait appeler l'esprit positif.
Peut-être se rend-on mal compte aujourd'hui qu'aux environs de l'an 1800, c'est la France, et non l'Angleterre, qui possède une école d'économistes: c'est en France que se constitue l'économie politique, entendue comme la science des lois de la distribution des richesses. La « loi naturelle » de Quesnay devient chez Turgot 13 « nécessité physique », « loi physique de là nature » ; et Condorcet s'exprime, dans son « Esquisse > avec une précision que ne dépassera pas Ricardo. « Quelles sont les lois suivant lesquelles ces richesses se forment ou se partagent, se conservent ou se consomment, s'accroissent ou se dissipent ? Quelles sont aussi les lois de cet équilibre, qui tend sans cesse à s'établir entre les besoins et les ressources, et d'où il résulte plus de facilité pour satisfaire les besoins, par conséquent plus de bien-être quand la richesse augmente
jusqu'à ce qu'ils aient atteint le terme de son accroissement ; et au contraire, quand la richesse diminue, plus de difficultés, et, par conséquent, de la souffrance, jusqu'à ce que la dépopulation et les privations aient ramené le niveau? Comment, dans cette étonnante variété de travaux et de produits, de besoins et de ressources, dans cette effrayante complication d'intérêts qui lient la subsistance, le bien-être d'un individu isolé au système général des sociétés, qui le rendent dépendant de tous les accidents de la nature, de tous les événements de la politique, qui étendent en quelque sorte au globe entier sa faculté d'éprouver ou des jouissances ou des sensations, comment, dans ce chaos apparent, voiton néanmoins, par une loi générale du monde moral, les efforts de chacun pour lui-même servir au bien-être de tous, et, malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l'intérêt commun exiger que chacun sache entendre le sien propre et puisse y obéir sans obstacle u ? » Après lui, en 1790, Germain Garnier, premier disciple français et éditeur d'Adam Smith, assigne déjà pour premier objet à l'économie politique « les lois ou principes d'après lesquels les richesses se forment dans une société en général, et se distribuent entre les différents membres qui la composent » ! \ Canard, en 1801, fait une tentative grossière pour trouver des formules mathématiques aux lois qui sont l'objet de l'économie politique 1(i . Mais surtout, en 1803, J.-B. Say publie son « Traité d'Économie politique, ou simple exposition de la manière dont su forment, se distribuent et se consomment les richesses ».