LE LIVRE DE SAY
Date importante, non point peut-être dans l'histoire des doctrines économiques, mais dans l'histoire des méthodes d'exposition de l'économie politique. Car 4.-B. Say, dans ce traité qui devient bientôt populaire, insiste sur le caractère théorique et systématique que doit présenter l'enseignement de cette science. Assurément, Say loue Adam Smith d'avoir substitué « l'esprit d'analyse » à « l'esprit de système », d'avoir « appliqué à l'Économie politique la nouvelle manière de traiter les sciences en ne recherchant pas des principes abstractivement, mais en remontant des faits les plus constamment observés aux causes. » Il reproche cependant au livre d'Adam Smith de n'être « qu'un assemblage confus des principes les plus sains de l'Économie politique, appuyés d'exemples lumineux, et
des notions les plus curieuses de la statistique, mêlées de réflexions instructives ; mais ce n'est un traité complet ni de l'un ni de l'autre ; son livre est un vaste chaos d'idées justes, pêle-mêle avec des connaissances positives 17 ». Ce qui fait la supériorité du livre de Say, et Ricardo le constate, c'est l'arrangement logique des matières'*. « L'Économie politique, selon Say. montre comment la richesse naît, se répand, se détruit : les causes qui favorisent son développement, ou entraînent sa décadence; son influence sur la population, la puissance des États, le bonheur ou le malheur des peuples. C'est une exposition de faits généraux, constamment les mêmes dans des circonstances semblables ». Lois de la production, de la distribution et de la consommation
des richesses : c'est l'ordre dont J.-B. Say est l'inventeur, et qu'il a rendu classique. Dans le sujet qui nous occupe, il y a, comme dans tous les sujets, des faits généraux ou constants, objet de l'économie politique, et des faits particuliers ou variables, objet de la statistique. La complexité des phénomènes dissimule seule le lien des faits particuliers, ce qui n'empêche pas le lien d'exister : le principe de gravitation est un « fait général » qui explique aussi bien l'ascension d'un jet d'eau que la chute des graves. « En économie politique, c'est un fait général que l'intérêt de l'argent s'élève lorsque le prêteur est exposé à des risques plus grands: conclurai-je que le principe est faux pour avoir vu prêter à bas intérêt dans des conditions hasardeuses? Le prêteur pouvait ignorer son risque, la reconnaissance pouvait lui commander des sacrifices : et la loi générale, troublée dans un cas particulier, devait reprendre tout son empire du moment que les causes de perturbation auraient cessé d'agir 19 .» — Hume condamnait la définition proposée par Malebranche de la loi naturelle. Les physiocrates, au contraire, la prennent pour point de départ de leurs spéculations. Or, Hume a bien été, en matière d'économie politique, un des maîtres d'Adam Smith; mais les physiocrates en ont été d'autres. De cette dualité d'influence résulte l'incertitude de la méthode d'Adam Smith : est-elle inductive ou déductive? empirique ou rationnelle? C'est maintenant ce même rationalisme français qui, se transmettant des physiocrates aux idéologues, vient une fois de plus, agir sur
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la pensée anglaise, et faire prévaloir, des deux tendances, naturaliste et rationaliste, qui se combattaient chez Hume et Adam Smith, la tendance rationaliste.
Il reste que le caractère systématique et déductif de l'économie politique de Ricardo peut avoir pour origine une influence française, subie par l'intermédiaire de Bentham et de James Mill. Au sujet de Bentham, en tous cas, la chose est bien douteuse. Sans doute Bentham s'était proposé, lui aussi, comme plus tard Say, comme Ricardo, de mettre l'ordre dans le « chaos » d'Adam Smith ; et Spéranski recevant, en 1804, de Dumont, le manuscrit de 1' « Économie politique » de Bentham, en fait l'éloge en des termes qui conviendraient, sans une altération, au livre de Say. Il loue « la largeur des vues, la clarté et la précision des classifications, le caractère systématique des arrangements ». Enfin sont exaucés les vœux de Necker. « Adam Smith nous a fourni des matériaux incomparables. Mais, plus occupé de prouver et de déduire de l'expérience les vérités qu'il établissait, il ne songea pas à en faire un corps de doctrine. Plus on l'examine de près, plus est évident son manque de méthode... Je crois qu'en suivant le plan de Mr. Bentham, l'économie politique occuperait une position beaucoup plus naturelle, plus aisée à étudier et plus scientifique 20 .» Mais le point de vue auquel se place Bentham, pour systématiser l'économie politique, est diamétralement opposé au point de vue de J.-B. Say et de Ricardo. Pour Bentham, le principe de l'utilité a toujours été par essence un précepte, le fondement d'un
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système d'obligations. Il faut travailler en vue de l'utilité générale, tï faut réaliser l'identité de l'intérêt privé et de l'intérêt public. Tel est l'art du législateur, dont une des branches constitue l'économie politique. Loin donc de négliger cette partie de l'économique à laquelle Adam Smith donnait le nom d'économie politique, pour transférer le nom à cette autre partie de l'œuvre d'Adam Smith qui consiste en investigations proprement théoriques, il supprime complètement, dans son opuscule, « la recherche de la nature et des causes de la richesse des nations », et, au lieu de détacher la théorie de la pratique, absorbe au contraire entièrement la théorie dans la pratique.
Mais peut-être, dans les limites que nous avons définies, l'influence de James Mill a-t-elle été plus réelle. Il a le goût de la déduction abstraite; pt son fils Stuart Mill, à une époque où il s'érigera en juge de son père et maître, considérera comme son principal défaut « de trop croire à l'intelligibilité de l'abstrait, quand il ne prend pas corps dans le concret 21 ». Rien de caractéristique à cet égard comme sa définition de l'histoire, dans la préface de Y « Histoire de l'Inde britannique ». L'histoire n'est pas pour lui un récit, mais une description méthodique des phénomènes sociaux et des lois qui les régissent. Il faut que l'historien possède « la connaissance la plus profonde des lois de la nature humaine, fin aussi bien qu'instrument de toute chose », « la plus parfaite compréhension des principes de la société humaine, ou de la voie dans