‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 21 sur 177 · BENTHAM ET DUMONT DE GENÈVE · texte numérisé non relu

BENTHAM ET DUMONT DE GENÈVE

connu dans son propre pays que dans le pays voisin. Dans sa maison de ville de Westminster, dans sa maison de campagne de Hendon, il mène une existence obscure, « ne voyant personne, ne lisant rien, et écrivant des livres que personne ne lit » '*.

Cependant, même en France, Dumont ne se hâte pas de faire paraître l'édition promise des œuvres de Bentham. Il a toujours été paresseux, et Romilly ne se lasse pas de lui reprocher son indolence''^. C'est Romilly qui le décide à publier, en 1792, sous le pseudonyme de Groenvelt, un recueil de « lettres contenant un récit de la récente révolution de France, et des observations sur la constitution, les lois, les mœurs et les institutions des Anglais ; écrites pendant la résidence de l'auteur à Paris, Versailles, et Londres, dans les années 1789 et 1790 »'"'; et ce curieux ouvrage peut être considéré comme étant chronologiquement le premier livre benthamique qui ait paru. C'est au Fragment on Govemmeni que Dumont emprunte la matière de sa XVP lettre, et la critique de la théorie de la division des pouvoirs ; c'est aux manuscrits de Bentham, encore inconnus du public, qu'il emprunte la matière de la XIV^ et de la XX^ lettres, la critique de la philosophie juridique de Blackstone, du droit criminel anglais, de la procédure criminelle anglaise, de la loi commune. Mais la XIP lettre est intéressante entre toutes; datée de Versailles, le 29 août i789, elle contient une réfutation, fondée sur le principe de l'utilité, de la Déclaration des Droits de l'Homme. Ce document ne présente

pas, selon Dumont, rhomogénéité et la simplicité qui sont les marques de la vérité. La Déclaration des Droits est plus sentimentale que rationnelle: au cours des débats « théologiques » dont elle est sortie, « chaque individu, concevant que les droits de l'homme sont fondés sur le sentiment plus que sur la raison, désirait voir les sentiments des autres se conformer strictement au sien propre, et soupronnait l'insincérité de quiconque ne pensait pas comme lui » . Les droits n'existent qu'en vertu de la loi ; ils ne précèdent pas la société, ils sont produits par elle; ils ne sont pas antérieurs à la formation du corps politique, ils sont les bénéfices que nous dérivons de notre vie en commun. Il sera donc temps de faire une déclaration des droits, quand la constitution légale du pays sera achevée. En attendant, les expressions de loi de nature et de droit naturel ne sont qu'un « jargon vide de sens », commode pour le professeur qui veut envelopper son ignorance dans les nuages d'une harangue longue et compliquée. « Le seul principe vrai et immuable, c'est Vinlérêt général. L'utilité est suprême, qui comprend en soi le droit, la vertu, la vérité et la justice. » Elle seule peut fonder la connaissance de la morale à titre de science objective. « Des hommes qui raisonnent sur le principe de l'utilité peuvent toujours se comprendre l'un l'autre, et il arrivera sans doute rarement qu'ils différeront longtemps d'opinion, parce qu'ils ont toujours la possibilité d'un recours immédiat à l'expérience, et que, la règle qui doit fixer le jugement de chacun étant claire, simple, et susceptible

DUMONT CONTRE LES DROITS DE l'hOMME. 49

d'une seule interprétation, ils peuvent vite découvrir où réside leur désaccord, ce qui est le grand moj^en de trancher toutes les controverses. » Si donc c'est par l'intérêt général qu'on découvre les droits de l'honnime, et non pas l'intérêt général par les droits de l'homme, la méthode des rédacteurs de la Déclaration est vicieuse : il fallait s'adresser directement au grand principe de V utilité générale, sans intermédiaire, raisonner dans un langage qui fût intelligible à l'humanité tout entière, et « annihiler avec joie quelques milliers de volumes de métaphysique, de jurisprudence, et de morale ». Il fallait placer, en tête de la constitution, non pas une déclaration des droits de Fhomme, mais « un petit nombre de maximes sociales, fondées sur l'utilité générale, et montrant avec précision quel est l'objet de la société, et quels sont les devoirs du Gouvernement ». Jamais ces maximes n'auraient prétendu à l'honneur de former le credo d'une religion politique"'.

N'est-ce pas ce même Dumont de Genève, cependant, qui, si nous en croyons son propre témoignage"^, aurait été un des rédacteurs de notre Déclaration des Droits de l'Homme ? Un comité de cinq membres avait été désigné pour la rédiger. Mirabeau, un des cinq, se chargea du travail, puis conlia lui-môme à ses secrétaires , Duroverai , Clavière et Dumont , le soin de rédiger le document. Dumont aurait senti dès le début « le faux et le ridicule de ce travail », de cette « fiction puérile ». II aurait si éloquemment })ris parti contre la Déclaration projetée, qu'il aurait entraîné l'opinion II 4

de ses collaborateurs et persuadé Mirabeau lui-même. Quand le projet revint devant l'Assemblée, Mirabeau fit des objections, avertit ses auditeurs que « toute déclaration des droits antérieure à une constitution ne serait jamais que Falmanach d'une année ». Mais que vaut, contre l'opinion générale d'un temps et d'un parti, l'opinion d'un individu, même lorsqu'il s'appelle Mirabeau? L'idée de la déclaration « était une idée américaine, et il n'y avait presque personne qui ne regardât une telle déclaration comme un préliminaire indispensable ». c( L'impitoyable bavardage alla son train, et l'on enfanta cette malheureuse Déclaration des Droits de l'Homme » ''■'. Par un curieux paradoxe historique, la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen aurait donc compté parmi ses auteurs le premier en date, ou peu s'en faut, des disciples de Bentham, le premier, et, longtemps, le seul membre de l'école benthamique, un adepte de la morale de l'utilité, hostile en tant que tel à la théorie des droits de l'homme.

Dumont a repris son travail de rédaction des manuscrits de Bentham : « Je vous remercie, écrit-il à Bentham en octobre, de ce travail qui m'arrache à mon inertie et me sauve des tourments de rennui » ^"^ Mais il retombe bientôt en proie à sa paresse coutumière, puisqu'un an plus tard Romilly en vient à lui demander s'il n'a pas complètement mis de côté les manuscrits de Bentham : « En vérité, Dumont, il faut que vous preniez la résolution de faire quelque chose qui soit utile à la postérité » **^^ Le travail n'est pourtant pas encore

PUBLICATION DES «TRAITÉS». ol

abandonné. Voici, en 179o, Benthani qui se plaint d'être tourmenté, par Dumont, d'incessantes demandes de conseils^--. Puis des fragments de l'ouvrage paraissent dans la « Bibliothèque Britannique » "'^ En 1800, Bentham communique à Dumont de nouveaux manuscrits. Le moment de la publication approche. « Je me réjouis extrêmement, écrit Romilly à Dumont, le 9 janvier 1802, d'apprendre que vous et Bentham allez, dans si peu de temps, faire votre apparition en public. Il est très divertissant d'entendre comme Bentham en parle. Il se dit fort impatient de voir le livre, parce qu'il est très curieux d'apprendre quelles sont ses propres opinions sur les sujets dont vous traitez » ^"^. En février, en mars, Dumont tient Bentham au courant des progrès de l'impression "''*. Enfin paraissent à Paris, en juin 1802, les « Traités de législation civile et pénale, ouvrage extrait des manuscrits de M. Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais, par Et, Dumont, membre du conseil représentatif de Genève ». Trois mois auparavant, la paix d'Amiens a été conclue, mettant fin à la première partie de la grande guerre ; une courte trêve sépare les deux périodes de la crise européenne, la période révolutionnaire et la période impériale; et c'est au moment où, par la paix d'Amiens, la fin de la période révolutionnaire est, pour ainsi dire, consacrée, que Bentham peut, dans les derniers mois de 1802, faire le voyage de Paris.

MACKINTOSII, PAINE ET GODAVIN

Au nom d'une philosophie demi-empiriste, demi-mystique, qui se fonde sur le principe de l'utililé, Burkc dénonce la Révolution française et donne le signal de la croisade européenne contre le pays des droits de riiomme. Au nom du principe de l'utilité, Bentham et son disciple Dumout réfutent la « déclaration des droits de l'homme et du citoyen ». Mais la faction démocratique trouve des écrivains à opposer à Burke. Les Yindiciœ GaU(cœ\ dans lesquelles le jeune Mackintosh s'attache à rectifier l'historique partial et passionné que Burke avait présenté de la première année de la Révolution française, et à justitiei- contre ses dénonciations l'œuvre de la Constituante, peuvent être considérées comme la réponse du parti whig à Ediuund Burke, du parti wliig, ou plus exactement de cette portion du parti qui reste fidèle à Fox. Les deux parties, publiées

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